spot_imgspot_img

Top 5

spot_img

Commentaires récents

Cavallo : l’île de tous les fantasmes et sa réalité !

Dans l’Odyssée, sur l’île d’Aiaié résidait Circé. Les compagnons d’Ulysse succombèrent à la beauté et au charme de cette femme fatale. Il s’enchaine alors un jeu subtil entre pouvoir et séduction. Homère évoque décidément nos sociétés contemporaines. L’île de Circé ne serait-elle donc pas celle de Cavallo que les Corses, en définitive, connaissent très peu ? Sur ce bout de terre d’une superficie de 120 hectares, niché au cœur de l’archipel des Lavezzi, les clichés ont la vie dure : île des milliardaires, mafia, site interdit aux Corses, spéculation immobilière, alors que la majorité des propriétaires n’aspire qu’à la préservation environnementale de ce lieu.

Cavallo porte bien son nom. C’est sans doute un cheval insaisissable, un site échappant à la compréhension de beaucoup ce qui alimente ainsi les chimères et les passions. La presse people y a consacrée de nombreux reportages, notamment en raison de la présence de célébrités telles que Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni, Bill Gates, Caroline de Monaco, Roman Abramovitch, Mick Jagger ou Victor-Emmanuel de Savoie. L’histoire moderne de ce paradis terrestre, situé à deux kilomètres des côtes de Bonifacio, débute à la fin des années 1960, lorsque Jean Castel, le roi des nuits parisiennes, tomba littéralement amoureux du site, au point d’acquérir les 23 îles de l’archipel qu’il rétrocéda ensuite à la commune de Bonifacio, à l’exception de Cavallo. Endetté, Jean Castel fut contraint de se séparer de l’île au profit de la Banque Paribas, qui la revendit ensuite à un consortium italien. Aujourd’hui, Cavallo compte 191 propriétaires regroupés au sein de deux associations et il existe également la société de gestion du port : l’ASIC, est l’association dédiée à la gestion de l’ile, et l’APEIC, celle conçue pour la protection environnementale du site. Sur l’île, tous les coûts de voirie, d’eau potable et d’assainissement sont supportés par les propriétaires. En août 2024, la municipalité de Bonifacio a annoncé publiquement à l’assemblée générale de l’ASIC, un certain nombre de mesures, telles que l’ouverture des chemins intérieurs de l’île au public et la municipalisation du port dès 2026 : « Ces annonces ont suscité une forme d’incompréhension, un vrai choc », soulignent les propriétaires, qui envisagent, pour leur part, un partenariat public-privé avec la municipalité de Bonifacio pour la gestion du port, sous la médiation de l’État et de la Collectivité de Corse. Ce nouveau modèle de gestion pourrait rompre avec certaines images d’Épinal : « Il y a d’abord l’angle de la communication. Lorsqu’on parle de Cavallo, on s’éloigne d’un fantasme très éloigné de la réalité. En évoquant l’île des milliardaires, il convient de savoir que la moitié de l’urbanisation concerne des appartements. On y trouve beaucoup d’Italiens, de Romains, de Milanais, issus de la classe moyenne supérieure, mais ce ne sont pas des milliardaires. Ces appartements ne sont pas des lofts new-yorkais. Bien sûr, il existe des fortunes italiennes mais elles demeurent minoritaires. »

La deuxième idée reçue concerne l’accès aux plages qui serait prétendument interdit aux non-propriétaires : « Chacun peut accéder à une plage à Cavallo ! On pouvait compter plus d’une centaine de bateaux pendant l’été, en plein mouillage. » En matière de valeur immobilière, il est également nécessaire de clarifier la situation : « Les biens immobiliers à Cavallo sont moins chers qu’à Sperone ou à Cala Rossa. Si c’était l’île des milliardaires, la situation serait inverse. Pour les biens en bord de mer, Cavallo est évaluée à un minimum de -50 % par rapport à ces deux sites. » La réalité réside dans une maîtrise foncière garantissant la protection environnementale des lieux : « La densité urbaine se concentre principalement autour du port. Sur 120 hectares, trois sont totalement urbanisés. Parmi les 117 hectares restants, les maisons s’intègrent harmonieusement dans la nature. La densité y est bien plus faible que dans des lotissements comparables. Ainsi, il convient d’évoquer une autre illusion, celui de la spéculation. Une île qui n’y enregistre que de rares transactions par an est très éloignée d’un territoire propice à la spéculation. » Ces stéréotypes ont émergé, de manière inconsciente, au sein de l’idée collective des Corses, dès le départ, estimant qu’ils leur seraient impossible d’y construire ou d’y posséder un bien. Aujourd’hui, les propriétaires expriment leur grande inquiétude car la mise en place de quotas limitant l’accès aux îles Lavezzi pour lesquels ils sont favorables, pourrait engendrer davantage de flux : « Il y a une crainte de voir toute la fréquentation touristique se concentrer sur Cavallo pour augmenter les flux commerciaux.» Les équipements et les réseaux ne sont pourtant pas dimensionnés pour y faire face : « Contrairement aux autres îles de l’archipel, Cavallo est habitée. »  Et ces infrastructures comme les réseaux sous-marins d’électricité, d’eau potable ou encore la station d’épuration et le système d’assainissement ont été entièrement financées par les propriétaires de l’île sans le moindre argent public.

Pérenniser la philosophie de Jean Castel

Pourquoi une telle insistance dans la caricature à propos des propriétaires de Cavallo ? « Ces personnes ont, par amour pour cette île, protégé leur cadre de vie et se trouvent dans une véritable incompréhension. » La protection environnementale de l’archipel des Lavezzi a été possible grâce à Cavallo et à son visionnaire, Jean Castel : « C’est un don qui est à l’origine, et il est important de le souligner, de cette protection. Castel mérite assurément une place à son nom. Il a été un véritable mécène pour la Corse. Il a offert les Lavezzi au patrimoine collectif. Sur Cavallo même, il a réalisé une urbanisation inspirée des bergeries. Les immeubles, autour du port, ont été construits par une société italienne lors de son acquisition auprès de Paribas. Castel était un homme de culture poursuivant un idéal profondément tourné vers la protection de l’environnement et les propriétaires s’efforcent de conserver l’esprit de son fondateur. » Une tradition environnementale qui s’illustre ainsi : « Sur les plages, il n’y a ni parasol, ni déchet, alors qu’en été, entre 1 500 et 2 000 personnes y résident. »

Quant à la future gestion du port, les propriétaires souhaitent une transition en douceur avec la municipalité : « Une mesure comme l’organisation de navettes estivales transformerait inévitablement ce site fragile en une escale du tourisme de masse. Chaque été, de véritables prédateurs saisonniers risqueraient alors d’envahir l’île, menaçant directement ses espaces protégés, sa faune et sa flore. Or Cavallo n’est pas une île ordinaire : c’est un patrimoine rare, façonné par une histoire singulière et préservé avec constance par ses propriétaires. Il ne faut pas prendre ce chemin risqué qui consisterait à détruire en quelques saisons ce qui a été sauvegardé pendant des décennies. Cavallo c’est comme une grande appellation d’origine contrôlée avec un cahier des charges rigoureux qui ne peut être nié, c’est un grand millésime qui ne saurait être transformé en piquette, qui ne saurait être dégradé. La concertation doit absolument remplacer la radicalité des décisions afin d’imaginer un modèle équilibré et durable. Nous devons cette exigence à Jean Castel et à l’esprit de préservation qui anime encore aujourd’hui Cavallo. »

Articles populaires