En concert, le 1er septembre prochain à Canari, dans le cadre du concours international de chant lyrique où elle a remporté le premier prix en 2024, la jeune soprano Inna Kalugina ne manquera pas de prendre son temps pour visiter Bastia et ses ruelles, ce haut lieu du lyrique, la ville des Vezzani et des Luccioni. En immersion, dans ce patrimoine, elle nous raconte la vie, son parcours, le théâtre des épreuves, les masques, les joies, les peines, les belles rencontres… Celles qui créent le déclic !
Dès l’évocation de son prénom, on se sent porté vers la littérature slave, les vastes étendues, au carrefour des civilisations, des confrontations, des territoires à défendre, trop souvent cisaillés. Les histoires ne sont pas simples, elles sont toutes nuancées dans cette Ukraine dont le mot signifie « limite » ou « frontière ». Déjà tout un programme. On pousse un peu plus à l’Ouest du pays, vers les Carpates, plus exactement pour remonter aux origines familiales de la belle et merveilleuse Soprano international, Inna Kalugina. Une voix qui transporte, une voix qui résonne, une voix qui redonne de l’énergie, de la joie… Elle est magnétique Inna. On n’a pas besoin de la voir, il suffit de l’entendre. Son outil de travail, c’est sa voix et à travers elle, un talent qu’il convient de travailler sans cesse, sans interruption. La frêle jeune femme s’exerce, a besoin de méditation, de concentration mais aussi d’entraînement physique. Dans le lyrique, il faut imaginer l’épreuve, la performance des artistes. Elle le résume très bien : « Il faut s’entrainer comme un athlète qui doit participer aux Jeux Olympiques. »

Au commencement, car il en faut toujours un : il y a l’environnement familial qui veut davantage orienter la jeune femme vers des études de médecine : « Je viens d’une famille de docteurs et pour ma mère, je devais être médecin. Cela n’était pas pensable autrement. En parallèle, dans notre culture, nous avions pour loisir d’apprendre à jouer des instruments et je me suis retrouvée derrière un piano. Certes, nous sommes dans la tradition mais il était hors de question pour mes parents que j’en fasse mon métier. » La rebelle Inna vit dans son monde, dans son imaginaire, les étoiles dans les yeux. Elle transgresse les choses, elle se faufile vers le théâtre où elle découvre les jeux, les expressions, les intrigues et surtout la possibilité de clamer des textes, de se les approprier. Elle hésite, elle songe, un temps à se lancer dans le théâtre et à effectuer des études universitaires dans une école prestigieuse en Ukraine : « Pour y entrer, il y avait un examen de chant qui était obligatoire. En parallèle, je me préparais à l’université de médecine pour répondre aux attentes de mes parents. J’ai rencontré une professeure de chant en vue de préparer l’examen et elle me dit : « Je crois que vous avez des capacités très importantes, vous pouvez largement faire plus. Vous avez le talent ! » A partir de cet instant, de cette phrase qui modifie une existence, Inna embarque pour le chant, direction la voix… « Ma vie a basculé à partir de cet événement. » Au bout de quelques semaines, sa professeure entend lui faire pousser des ailes. Elle doit se lancer, c’est l’Opéra qui doit lui ouvrir les plus grandes portes. Son timbre ne demande qu’à résonner, qu’à charmer la vie, le public. On la découvre, on l’imagine en une Romy Schneider, une « Prima Donna » envoûtante. Après cinq ans de Conservatoire à Kiev, Inna rejoint Paris en 2019 : « Plus j’étais loin de l’Uklraine, de ma famille, plus je m’épanouissais. J’avais envie d’être indépendante, d’expérimenter les choses toutes seules. J’avais ce désir de voyager, de découvrir le monde et toutes ses opportunités. » A Paris, le raffinement, l’instruction, le décorum, l’histoire de l’Opéra font vibrer la jeune Inna qui bénéficie des conseils du grand Valentin Chernov Vladimir, professeur à l’UCLA et en Autriche avant de rejoindre l’École Normale de Musique Alfred Cortot : « J’ai commencé à travailler avec lui par visio quand j’étais encore en Ukraine. Quand j’ai fini le Conservatoire à Kiev, il m’a proposé de le rejoindre à Paris » Inna ne pouvait manquer l’occasion. Artiste-étudiante pendant sept ans, elle enchaine les rôles, varie les interprétations. La texture de sa voix impressionne, sublime, jette un trouble. Mais l’essentiel est d’apprendre sur soi-même : « La voix est un instrument particulier qui est toujours présent. La vie est déterminée par ces deux petites cordes vocales et l’on doit apprendre à être en connexion avec son corps. Et puis, la vie à Paris, en générale, a été l’occasion de grands changements, de questionnements existentiels, d’une mentalité différente. J’ai compris la signification du mot « Liberté » par exemple. En France, on peut davantage choisir qu’en Ukraine ce que l’on veut être. Et cela influence la voix car elle est connectée avec l’état psychologique, physique, émotionnel, psychique. C’est un instrument que l’on porte forcément tout le temps. » D’où la nécessité du bien-être, de la plénitude, finalement de la vie libre de l’artiste : « J’avais une professeure qui nous disait qu’il fallait tout sacrifier pour devenir artiste. Au contraire, je pense que l’on ne doit pas souffrir pour devenir artiste. Il faut être bien dans sa tête et dans son corps. Si l’on est heureux, on chante bien. C’est pour ça que les Italiens mangent beaucoup la pasta et qu’ils sont de merveilleux chanteurs…(rires) ! »

Et puis, le grand amour « La Bohème » de Puccini : « Quand j’écoute La Bohème, je pleure. La musique de Puccini est tellement touchante d’autant que j’ai visité sa maison de Lucca en Toscane, l’année dernière. Sa musique me parle. Il est impossible de ne pas pleurer à la fin. Elle vous pénètre le cœur. » Et toujours l’émotion qui guide, tel un fil d’Ariane dans le labyrinthe du Minotaure… Que va-t-on découvrir après avec Inna ? Le destin le dira. Enfin, il y a les challenges, les défis : « Le rôle de Mimi n’était pas difficile techniquement mais sur le plan émotionnel, c’était très fort. J’ai chanté La Traviata, l’année dernière mais honnêtement je préfère le rôle de Violetta… » Différents styles en fonction du timbre qui vont déterminer le rôle adéquat pour la Soprano : « Par rapport à mon timbre qui est assez corsé, j’ai la possibilité d’interpréter des rôles dramatiques. Dans les dix-quinze ans à venir, je pense qu’il y aura des rôles comme Tosca, Madame Butterfly, Lady Macbeth… Et puis, il y a une profonde densité d’écriture avec Puccini où il peut y avoir une forte emprise de l’orchestre sur la voix. Parfois, il est difficile de s’imposer. Il est important d’attendre, de mûrir sa voix avant de chanter des rôles aussi dramatiques. »
De forts liens avec la Corse…
A Paris, elle rencontre Amélie Tatti puis la Corse dans le cadre de l’événement Corsica Cantabile en 2023. Mais c’est surtout à l’occasion d’un concert de chants corses et ukrainiens organisé à la Salle Corto qu’elle tisse des liens avec l’Association des Scemi Astuti à Paris. Dans la foulée, Canari, par un autre concours de circonstances : « L’une des élèves de ma meilleure amie qui est pianiste est originaire de Canari. Son élève qui s’appelle Catherine nous avait gentiment proposé de venir quelques jours dans sa maison et c’est elle qui m’a donné l’idée de m’inscrire au concours en 2024. » Au cours de sa prestation, Inna fait trembler la salle, l’émotion envahit le public et elle obtient le premier prix d’interprétation alors qu’elle était venue simplement partager et prendre du plaisir. Participer à des concours lyriques est un outil de promotion sur la scène internationale : « C’est la possibilité de se faire remarquer, de créer un réseau, de rencontrer un agent. Avoir un agent est fondamental pour un artiste, pour sa carrière. Et puis, c’est surtout la possibilité de se préparer, de connaitre son potentiel, de savoir comment l’on se positionne… Les concours donnent l’occasion d’être plus rigoureux dans son travail.» Côté projets, on retrouvera Inna à l’automne à Paris : « J’ai quelques auditions à passer, c’est la vie de chanteur : les auditions, les concerts, les concours. Pour les concerts, il y aura une représentation pour un mécène qui m’a beaucoup soutenu durant mes études. Enfin, il y aura un concert le 7 novembre pour l’association des Amis de la Corse à Paris. Il s’agira d’un récital donné avec une de mes amies pianistes. Il y aura aussi des changements au niveau du répertoire… On verra bien ! »
https://www.innakalugina.org/fr
Rendez-vous, le mardi 1er septembre, au village de Canari, à partir de 21 heures.
Concert hommage à Jacques Scaglia avec Jean François Borras, Olivier Cangelosi, Maurel Endong, Cristina Giannelli, Inna Kalugina, Julia Knecht, Katleho Mokhoabane, A Riccucata.




