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Hawaii : la vie d’Aude au milieu des dauphins et des baleines

Scientifique au sein de l’Institut de biologie marine d’Hawaii, Aude Pacini veille au quotidien sur les mammifères marins. Ses travaux porte sur l’écholocation, sur l’écoute, sur les sons, les dialogues, les échanges de ces espèces pourtant si proches de nous.

Sur l’archipel d’Hawaii, à des milliers de kilomètres de la Méditerranée qui l’a vue grandir, Aude Pacini poursuit depuis près de vingt ans un même fil conducteur : comprendre comment les baleines et les dauphins perçoivent, entendent et habitent leur monde sonore. Chercheuse au sein du programme de recherche sur les mammifères marins de l’Institut de biologie marine d’Hawaii, rattaché à l’université de Manoa, elle est aujourd’hui l’une des figures reconnues de la bioacoustique marine, tout en gardant un pied solidement ancré du côté de la Corse et de Porto Vecchio en particulier.

Son goût pour l’océan ne doit rien au hasard : elle a grandi à deux pas du Marineland d’Antibes et non loin de la mer. Cette proximité précoce avec le monde marin la conduit, une fois le baccalauréat en poche, à s’envoler pour les États-Unis, d’abord pour un séjour linguistique du côté de San Diego. Ce premier voyage se transforme vite en vocation : elle enchaîne les expériences de terrain, comme soigneuse de dauphins en Polynésie française, stagiaire au musée océanographique de Monaco, puis assistante de recherche à l’institut Scripps d’océanographie, l’un des plus anciens centres américains dans le domaine.

C’est finalement à Hawaii qu’elle pose ses valises pour un doctorat, sous la direction de deux figures majeures de la discipline : Paul Nachtigall, spécialiste de l’écholocation, et Whitlow Au, pionnier mondial de l’étude du sonar des dauphins, disparu en 2020 : « C’était le pionnier de l’écholocation. Nous avons eu la chance de l’avoir pour mentor. C’était quelqu’un d’exceptionnel, qui nous a permis de comprendre comment ces animaux peuvent être les meilleurs sonars au monde. Les dauphins possèdent une capacité auditive stupéfiante. Notre laboratoire a été l’un des premiers à démontrer qu’un dauphin peut détecter un objet de quelques centimètres à plus de cent mètres de distance. À ce niveau, la vision n’entre plus du tout en jeu : ce sont des capacités extraordinaires. » Sous leur influence, sa thèse se concentre sur l’audition de nouvelles espèces de cétacés, notamment des baleines à bec, pour mieux comprendre comment les sons peuvent les affecter. Ces travaux ont depuis été repris dans des recommandations fédérales américaines destinées à limiter l’impact acoustique des activités humaines sur ces animaux.

Installée à Hawaii depuis le début des années 2010, Aude Pacini n’a cessé depuis d’élargir le champ de ses recherches. Son laboratoire, précise-t-elle, travaille avant tout à « mieux comprendre l’écologie, la biologie, le comportement » des cétacés, aussi bien à Hawaii que dans d’autres régions du monde. Ses travaux l’ont ainsi menée dans diverses parties du monde pour étudier les capacités sensorielles et l’écologie comportementale des baleines et des dauphins.

Ces dernières années, ses recherches ont pris un tournant à travers l’utilisation des nouvelles technologies, l’usage de drones et de balises non invasives pour évaluer, sans jamais approcher physiquement l’animal, l’état de santé des baleines à bosse dans les eaux hawaïennes. Elle travaille également sur le paysage sonore sous-marin des habitats critiques du phoque moine d’Hawaii, une espèce menacée, ainsi que sur les interactions problématiques entre certains cétacés et les pêcheries de palangre, un phénomène connu sous le nom de déprédation, qui pousse notamment les fausses orques à voler l’appât ou les prises directement sur les lignes, au risque de se blesser ou d’être capturées accidentellement. Sans compter l’IA : « Avec l’intelligence artificielle, il devient aussi possible de suivre directement les mammifères, d’identifier une baleine, de savoir précisément où elle a été aperçue pour la dernière fois. Ce qui nous prenait autrefois des mois, voire des années, est désormais accessible en quelques secondes. C’est assez impressionnant ! »

Ce travail scientifique s’accompagne d’un engagement institutionnel important. Aude Pacini siège en effet au sein du False Killer Whale Take Reduction Team, un groupe de travail réunissant scientifiques, autorités fédérales et professionnels de la pêche autour de la conservation de la population de fausses orques d’Hawaii, aujourd’hui en danger. Elle intervient aussi régulièrement comme consultante auprès d’agences fédérales américaines et d’organismes internationaux, afin de traduire ses résultats de laboratoire en recommandations concrètes pour limiter l’impact du bruit humain sur les mammifères marins.

Enseignante à l’université d’Hawaii, elle reste attachée à la transmission autant qu’à la recherche pure. Malgré la distance, plus de douze mille kilomètres séparant Hawaii de la Méditerranée, Aude Pacini n’a jamais coupé le lien avec ses racines. Chaque année, elle revient en Corse retrouver sa famille, et met à profit son expertise au bénéfice de la protection des cétacés méditerranéens. Une manière, pour cette chercheuse partie très jeune à la conquête du grand large, de refermer discrètement la boucle entre les deux mers qui ont façonné sa vie : celle qui l’a vue naître, et celle qui, depuis vingt ans, continue de lui révéler ses mystères. Et parmi les expériences incroyables, les émotions qui dépassent les rapports humains, Aude garde en mémoire une improbable rencontre : « Nous étions à bord d’un canoë qui a fait le tour du monde, le Hōkūle’a. Ce canoë a prouvé que les Polynésiens étaient venus jusqu’à Hawaii en utilisant les courants et les étoiles. Nous avons eu la chance d’y monter et d’assister à un concert du grand violoncelliste Yo-Yo Ma, venu donner un récital sur le chemin des baleines. Un moment inoubliable, où s’exprimait tout le respect des traditions hawaïennes. Cette communion de la musique, de l’art et du savoir ancestral rappelle que la science ne vit pas seule, qu’elle doit se vivre avec le public, avec les artistes. Ce n’est pas quelque chose qui doit exister en dehors de notre monde. »

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