Jusqu’au 30 septembre, Sophie Pollini expose « Campi Colori » à l’espace contemporain Orenga de Gaffory, à Patrimonio. L’occasion de rencontrer une artiste, diplômée des Beaux-Arts, qui sait ouvrir les perspectives…
Il n’y avait qu’un pas, qu’une route à emprunter, qu’une crête à franchir pour trouver l’équilibre parfait, l’harmonie entre la terre et le ciel. Le Domaine Orenga de Gaffory expose, depuis le début du mois d’août, les œuvres de l’artiste-peintre, Sophie Pollini. Ses grands tableaux offrent de nouveaux espaces imprévisibles, impensés. Les apparences, les illusions, les sens se conjuguent, l’imaginaire se laisse traduire. Mieux, il s’incarne. Quête de sens, de but, d’éthique, de bienveillance, Sophie Pollini laisse le temps au temps. Ses œuvres respirent, soufflent, invitent à la régénérescence. Qu’y-a-t-il derrière cet art qu’elle envisage, qu’elle redoute, qu’elle dessine depuis sa plus tendre enfance ? Son regard brille quand elle évoque le Bastia des années 80-90, celui de l’insouciance, de la candeur, d’une forme de naïveté où le monde se voit en bleu, en blanc, en rose surtout. Il est beau de rêver et de penser en légèreté. Et toujours Balzac : « Les âmes créées pour admirer les grandes œuvres ont la faculté sublime des vrais amants; ils éprouvent autant de plaisir aujourd’hui qu’hier, ils ne se lassent jamais , et les chefs-d’œuvre sont, heureusement, toujours jeunes. »
Dans ces années 90 bouillonnantes, Sophie apprend. Un monde s’offre devant elle, celui des arts, à travers la toute nouvelle section des A3 du lycée Giocante de Casabianca : « Nous avions monsieur Rossignol qui a représenté une véritable fenêtre sur l’art. Il nous a apporté un certain vent de liberté dans un lycée en Corse dans les années 90. Il est arrivé avec sa passion et son petit grain de folie. Je n’oublie pas aussi Françoise Serieys qui a été mon premier professeur au collège Jeanne d’Arc. » Pour Sophie, la peinture sera un « médium d’évasion ». Après le lycée, elle rêve des Beaux-Arts car à la maison, sur les étagères trônent de grands livres sur la prestigieuse institution : « C’était un rêve à atteindre. Mes parents n’étaient pas du tout d’accord alors je suis parti à Aix en Arts plastiques. » Deux ans plus tard, le travail a payé et surtout la détermination. Sophie intègre les Beaux-Arts, « mais le plus dur n’est pas d’y entrer mais d’y rester… » (rires). Un moment magique, un émerveillement quotidien, les Beaux-Arts, c’est son parc Disney : « C’était une mini-ville dans la grande ville. Quand on est dans ce décor splendide, on a le choix, c’est un magasin de jouets : l’atelier de moulage, l’atelier de modelage, les ateliers de sculpture, la vidéo, la gravure, la sérigraphie… Et puis, au milieu de tout cela, des artistes qui ont le vent en poupe et qui dirigent les ateliers. » Un univers, un repaire où l’on se sent dépassé par les époques, par le temps, par l’histoire qui transpire dans le moindre recoin, par ces génies qui ont emprunté les chemins des ateliers du Petit-Palais : Jacques-Louis David, Georges Seurat, Louise Bourgeois, Henri Matisse, Pierre Soulages, Daniel Buren, Bernard Buffet. On pense à Camille Claudel. Et l’on imagine la fierté, le bonheur, le sentiment pour Sophie de mêler ses propres pas dans les leurs : « Le Petit-Palais vous donne l’envie de savoir, d’apprendre. Les portes sont ouvertes et les profs sont des personnalités passionnantes, parfois un peu folles, un peu méchantes mais souvent très intéressantes. Cela tire vers le haut ! »

Aux Beaux-Arts, il y a d’abord le temps nécessaire pour observer, analyser, toucher à toutes les expressions grâce à l’aide complice des différents professeurs : « J’ai eu, par exemple, le professeur Semin qui était le directeur Centre Georges Pompidou, il a été un de mes professeurs préférés. Nous avions des cours mêlant le classique, le contemporain, le très moderne. A cette époque, nous étions dans le mouvement du conceptuel qui avait vraiment le vent en poupe. Je pense à Jean-Michel Alberola, à Claude Viallat, à mon chef d’atelier monsieur Geminagni qui venait régulièrement discuter avec moi. Il pouvait m’inspirer ou me mettre le moral dans les chaussettes… » La recherche du style, sur la manière de transformer ses émotions, sa sensibilité. Le corps est le vecteur le plus puissant : « On sait par quoi nous sommes habités. Nous sommes tellement différents que nous sommes invités à parler de choses différentes qui nous interpellent et que l’on va chercher à alimenter, à nourrir, à faire évoluer. C’est un chemin de vie créatif. » Et pour Sophie, ce chemin passe par la matière : « Je peins beaucoup l’atmosphère. Je veux absolument l’attraper alors qu’elle est fuyante.» Il faut laisser les idées s’exprimer, Sophie fonctionne selon son intuition, selon ses envies. A l’oral, elle peut marquer sa réprobation et préférer l’écrit pour dire ce qu’elle ressent, sur la nature, la définition de son travail artistique. Ele doit l’écrire, le mettre en scène, le signaler : «Chaque tableau naît d’une attente. Une couleur, une lumière, une matière. Je ne sais exactement où il me conduira. Alors je regarde, j’efface, je recouvre, je recommence. Le temps travaille la peinture autant que moi. Je peins moins ce que je vois que ce qui demeure… Peu à peu, le paysage quitte le réel. Il devient mémoire. Il ‘en demeure que la lumière, le silence et la matière. Si mes peintures offrent, ne serait-ce qu’un instant, un espace de respiration, cela me suffit. »

Les paysages, les lignes, le décor s’entrelace de mystères, d’une part de raison et de déraisonnable en soi, de bonheur fécond. L’auteur dissimule, se confie, invite à un retour à la matière. Celle qui est devenue peintre n’oublie pas ses premiers amours pour la sculpture : « Mes peintures sont très matiéristes donc la sculpture est encore présente. J’aime le contact avec les choses, j’aime les odeurs. C’est tout cela qui me fait peindre. » La vie est un ensemble qui nourrit Sophie : « des odeurs d’une promenade… C’est très lié au bien-être de l’enfance, quand on a eu la chance d’avoir une enfance heureuse. » Et l’on marche le samedi matin, dans ce Bastia enivrant, où l’humidité a un parfum particulièrement doux, mélange des dernières végétations du Fango, des sels marins et de la transpiration des hommes. La jeune Sophie arpente le boulevard Paoli et sans cesse, le même rituel, l’arrêt obligatoire devant la galerie de José Lorenzi : « C’était la seule galerie à l’époque et puis il y avait les magasins de disques, Chorus, Menghi, Marquet, les librairies, la SOBADI, la librairie Terra Nova… » Pour Sophie, c’est « ce bain qui n’est pas forcément familial mais plutôt instinctif, attrayant, un peu épidermique… » qui l’a conduit sur le chemin de tableaux qui parlent d’elle, de nous, du monde. Et chaque élément est à sa juste place.
« Campi Colori » jusqu’au mercredi 30 Septembre 2026 – Domaine Orenga de Gaffory – 20253 Patrimonio
Site web : https://www.facebook.com/potagernebbio
Tel : 04 95 37 45 00



