spot_imgspot_img

Top 5

spot_img

Commentaires récents

Sous l’Antiquité : le Parfum…

Au tout début, les oliviers et les huiles de Crète, les parfums de Cnossos, le mystérieux ponikijo. Les parfums pour les dieux. Ceux de Mycènes, de Thèbes et de Pylos. Les huiles à la sauge, à la rose, au souchet, aux odeurs de lis. Chypre, terre de senteurs. Un rôle rituel en rapport avec le culte divin, progressivement étendu aux rois auxquels il conférait des pouvoirs de commandement et d’invincibilité.

De là, un usage quotidien des rois, puis de l’entourage immédiat et enfin à l’aristocratie par imitation. Puis, des usages profanes liés à la séduction, le signe social, les soins du corps, la médecine, les funérailles…

Imaginer un parfum, difficile 

« L’expansion des choses infinies » … Si le goût dévore, l’odorat aspire et consomme sans détruire. La poétique des parfums est celle de l’offrande. Le parfum se distille. Essence et quintessence, synthèses et mélanges, le parfum pare le corps d’une armure invisible, construit des pièges, des appâts. La séduction. Dans l’aphorisme 426 d’Aurore, l’étrangeté chromatique des Grecs de l’Antiquité dite par Nietzsche peut nous mettre sur une piste : « À quel point les Grecs voyaient autrement que nous leur nature, s’il leur manquait, comme il faut l’admettre, le sens du bleu et du vert, et qu’en place du premier, ils voyaient un brun plus profond, et du second, un jaune (s’ils désignaient par exemple du même terme la couleur des cheveux foncés, celle du bleuet et celle des mers méridionales, avec le même terme encore la couleur des plantes les plus vertes et de la peau humaine, du miel, et celle de la résine jaune – si bien que leurs plus grands peintres n’ont rendu leur monde qu’avec le noir, le blanc, le rouge et le jaune) ; combien la nature devait leur sembler différente et beaucoup plus proche de l’homme, du fait qu’à leurs yeux les couleurs de l’homme étaient également prévalentes dans la nature et que celle-ci baignait en quelque sorte dans l’éther chromatique de l’humanité. »

Goethe, dans Théorie des couleurs, a indiqué le caractère extraordinaire du lexique grec de la couleur : il est loin du nôtre par des associations chromatiques si étonnantes pour nous que certains érudits du XVIIIe et du XIXe siècle ont prétendu que les Grecs ne voyaient pas les couleurs. En réalité, ils les exprimaient autrement. Elles étaient pour eux vie et lumière. Ils donnaient à chaque couleur une autre signification, un sens de luminosité, de gradation de clarté. Ils voyaient la lumière et ils en coloraient l’intensité. Le ciel est d’airain, vaste et étoilé, jamais simplement bleu, et les yeux sont scintillants ou brillants d’intelligence, jamais simplement glauques, azur ou gris.

Sans doute une même étrangeté pour les parfums. Une expérience humaine et non physique.

Acropolis, Musée d’Athènes

Imaginer un parfum, c’est donc difficile.

Et ce malgré les tentatives de reconstitution des parfums de l’Antiquité. Un musée d’Athènes a recréé un parfum porté dans l’Antiquité. Désormais, on peut aussi sentir les parfums de l’Antiquité grâce au Musée national archéologique d’Athènes. Pour l’exposition « Les différents aspects du beau », il a réussi le coup de maître de recréer et de faire sentir le parfum d’Aphrodite. La fragrance unique surprend déjà par son aspect : rouge profond, rouge carmin. Les anciens mettaient en fait de la couleur partout. Les statues et colonnes nous sont parvenues blanches mais elles étaient colorées, comme les vêtements. Le Parthénon et le syllogisme de marbre.

D’après Maria Lagogianni, directrice du musée, le parfum était porté par les femmes, bien sûr, mais aussi par les hommes qui, à l’époque, se paraient pour séduire l’être aimé. La liste des ingrédients retrouvée 3 000 ans plus tard. Pour cette archéologue devenue directrice du Musée national archéologique d’Athènes, récréer l’odeur d’Aphrodite est un rêve qui se réalise. Les composants étaient consignés sur des plaquettes en terre cuite au palais de Knossos, en Crète, et à Pylos, dans le Péloponnèse, deux centres de production et d’exportation de parfum à l’époque. Lena Korres, chimiste et cofondatrice de la maison Korres, a ensuite pris en charge la partie technique de la création de ce parfum : « Les textes sur les plaquettes étaient une sorte de compte-rendu logistique des actions commerciales du palais ».

On a su quels étaient les ingrédients, mais pas les procédés de production. Il a fallu 18 mois pour comprendre la méthode de fabrication. Les anciens mélangeaient l’huile avec une racine peu utilisée, le cyperus, pour enlever l’odeur d’huile. Ils filtraient ensuite ce mélange avec de la laine, puis ajoutaient du vin, des pétales de rose et d’autres aromates…

Pline le jeune et sa mère à Misenum Angelica Kauffmann1785 Musée d’Art de l’université de Princeton


Tentative de dire ce qu’est un parfum, d’en donner une idée juste.

Ces Grecs ne se contentent pas de sentir. Ils réfléchissent sur la nature de leurs sensations. Le génie grec. Une langue géniale qui permet le dire, l’abstraction.

Ainsi, la syntaxe des verbes de perception/sensation. Le génitif partitif (il dit le prélèvement fait sur un tout) qui servait à l’expression de l’ouïe, du toucher, du goût, s’est naturellement étendu à d’autres sens comme celui de l’odorat : ὀσφραίνομαι « percevoir une odeur », « sentir », se construit avec le génitif puisque l’objet ne se livre pas plus totalement par l’odeur que par le son…

Pline le Jeune. Près de la colonie d’Hippone, en Afrique sur le bord de mer, raconte Pline le Jeune dans l’une de ses Lettres, se trouve un étang navigable. Un dauphin, qui s’y était aventuré. Devenu ami avec un jeune garçon, il jouait chaque jour avec lui dans l’eau. Un jour, alors que le dauphin se reposait sur le sable avant de rejoindre l’onde, un certain Octavius Avitus fit répandre sur l’animal des parfums, qui le rendirent malade. Cette anecdote, rapportée par Pline le Jeune, montre que le parfum, fabriqué par la main de l’homme, s’il convient au genre humain, genus humanum, ou au genre divin, genus diuinum, ne sied pas au genre animal, genus animale. L’olfaction dessine donc une frontière entre l’humain, l’animal et le divin, dont l’anecdote rapportée par Pline n’est qu’un exemple.

Lucrèce. Après Théophraste, disciple d’Aristote, et son traité Sur les odeurs, le Romain Lucrèce s’intéresse à l’odorat, en le replaçant dans la théorie de la perception développée par Épicure : les simulacra émanent des objets et pénètrent en nous par des canaux jusqu’aux organes de la sensation (les narines pour l’odorat). On retrouve un système d’opposition : les atomes qui composent les simulacra sont lisses et ronds ou crochus et serrés, et c’est cette différence qui explique qu’une odeur est ressentie comme agréable ou désagréable ; il y a aussi des atomes ni tout à fait lisses, ni tout à fait crochus et armés de pointes, plus propres à chatouiller les sens qu’à les blesser. Le philosophe romain ne manque pas de mettre en évidence la relativité́ des appréciations sur les odeurs, qui réapparaitra un siècle et demi plus tard dans l’anecdote de Pline le Jeune que nous avons mentionnée en introduction : Lucrèce précise que la marjolaine met en fuite le pourceau, qui déteste toute espèce de parfums, car ils sont pour lui du poison, alors que l’homme y trouve une source de vie. Les feuilles d’olivier sauvage déplaisent à l’homme, mais elles sont appréciées de la chèvre comme s’il s’agissait d’ambroisie ou de nectar, c’est-à-dire les substances qui plaisent aux dieux.

Catégorisation et hiérarchisation.

Odeur et échelle sociale. Odeur et séduction. La femme-cavale de Sémonide d’Amorgos qui passe son temps à se laver et à se parfumer. Le parfum lié à l’éros. Élément de la parure féminine. Du kosmos.

On s’intéressera alors aux paysages en arrière-plan suggérés par les mots.

Aux mots et aux correspondances : Swedenborg. Balzac. Baudelaire.

Des Esseintes et son orgue à parfums.

William Blake. Des nuages affamés hésitent sur l’abîme. En blan­cheur de neige et d’améthyste parmi des foudroiements de parfum.

Victor Hugo, Booz endormi : « Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ».

Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val : « Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu ».

Arthur Rimbaud, Métropolitain : « Le matin où avec Elle, vous vous débattîtes parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, – ta force. »

• Une approche ambiguë.

Héraclite.

• Les chemins qui ne mènent nulle part.

Martin Heidegger : « Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent soudain dans le non-frayé. On les appelle Holzwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un res­semble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzwege, sur un chemin qui ne mène nulle part » …

• Enfin, le Théâtre de la mémoire.

Pour une table des correspondances.

Giordano Bruno et Giulio Camillo Delminio.

Simonide de Céos, l’inventeur de la mémoire artificielle.

Cicéron.

« Il faut, selon Simonide, imaginer dans sa tête des emplacements distincts, et y attacher l’image des objets dont on veut garder le souvenir. L’ordre des emplacements conserve l’ordre des idées ; les images rappellent les idées elles-mêmes : les emplacements sont la tablette de cire, et les images, les lettres qu’on y trace. »

La longévité́ de la mémoire artificielle repose dans la disposition logique des éléments que l’on veut y mettre en dépôt. De fait, l’art consiste à fragmenter un discours en images puis de les ordonner en pensée dans une série de lieux. L’orateur en visite dans son discours passe mentalement de lieu en lieu, il retrouve telles quelles les images qu’il a inventées pour abstraire son propos. Et par son parcours dans son architecture, son discours lui est restitué en un fil.

Saint Augustin, Les Confessions.

« Et j’arrive aux plaines, aux vastes plaines de la mémoire, là où se trouvent les trésors des images innombrables véhiculées par les perceptions de toutes sortes. Là sont gardées les pensées que nous formons, en augmentant, en diminuant, en modifiant d’une manière quelconque les acquisitions de nos sens, et tout ce que nous avons pu y mettre en dépôt et en réserve, si l’oubli ne l’a pas encore dévoré et enseveli. »

Les Anciens ont défini l’odorat comme le sens de la mémoire. Comme le souvenir, l’odeur a un caractère insaisissable et mouvant. Il y a des strates d’odeur, comme il y a des strates de souvenir. Les deux ont un sillage. Les deux aussi se métamorphosent de façon inattendue. Ils se perdent, ou semblent se perdre. L’hallucination olfactive nous replonge inchangés dans l’arôme du temps. Matière immatérielle à mémoire, le parfum ne craint ni le crible de l’intelligence ni les barrages de la morale. Le passé se ravive même aux pires odeurs : la charogne, l’abattoir, l’urinoir, la cité incendiée, la sorcière au bûcher, la sueur des malades, la tisane froide et le camphre mêlés… Le toucher et le goût nous placent dans le monde matériel et le rendent vérifiable. L’odeur crée un ailleurs. Une présence immatérielle qui suggère l’impermanence des lieux, le temps qui passe. Mais ce que nous enregistrons, ce ne sont pas les odeurs mêmes, mais les significations que nous leur donnons.

Marcel Proust :

« Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà̀ entendu et respirée jadis le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas autrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. »

Paysages en arrière-plan. Correspondances

Un univers donc de la mimèsis et de la représentation.

Aristote et la Poétique.

Homère et la cicatrice d’Ulysse.

Une odeur affaire d’amour.

En arrière-plan des mots, la parure d’Aphrodite, le parfum d’Hélène. Le nectar et l’ambroisie. Alexandre et l’Orient. Cannelle, costus, citronnelle et benjoin, castoreum, musc, civette et ambre gris. Raffinements, éros, plaisir, voluptés, élégance et souveraine poésie… De Sappho à Cléopâtre, les parfums d’amour. Les parfums d’Alexandrie « atteignent la perfection à cause de la richesse de la ville et de l’intérêt qu’Arsinoé et Bérénice leur portaient » (Athénée, Deipnosophistes, XV, 689 a).

On pense aussi à Stratonicé, épouse d’Eumène…

Les déesses, allégories de femmes rêvées, sentent bon par nature : elles se nourrissent de nectar et d’ambroisie et aucune matière terrestre ne corrompt leur corps magnifique. Mais pour séduire, elles utilisent des parfums artificiels pour renforcer leur pouvoir. Les déesses se comportent comme des femmes et les femmes imitent les déesses.

La Potnia Thêrôn, la Maîtresse des Fauves, ailes déployées, la main gauche sur la nuque d’une panthère, enfouie dans la délice parfumée de la fourrure.

Héra et son « huile onctueuse, impérissable et suave, parfumée pour elle ».

Héra, depuis longtemps, depuis le jugement de Pâris, a choisi son camp. Il lui faut aider les Achéens face à l’offensive des Troyens conduits par Hector.

Comment empêcher Zeus d’inter­venir ?

Elle gagne sa chambre aux solides vantaux. Elle les ferme avec leur verrou à secret. Elle est nue maintenant. D’un onguent d’ambroisie[1] elle frotte son corps, effaçant les souillures. Elle se croit sans témoin, mais elle oublie l’aède qui sait tout et qui observe ce corps désirable, épie amoureusement chaque frisson de cette chair, respire le parfum dont elle oint une peau qui ja­mais ne se fane. Il n’y a qu’à suivre, avec le poète, la caresse de ces mains sur la nuque, sur la chevelure « en cascade depuis son front immortel ». Avec quelle complaisance la déesse a tressé les nattes luisantes et quelle volupté est la sienne à l’instant de choisir la robe « d’ambroisie », la robe à l’étoffe divine dont elle va se vêtir, qu’elle va orner ensuite de bijoux ! Quel art consommé, aussi, quelle précision et quelle certitude dans le geste, l’attitude, le choix rapide et sûr de la parure ! L’instinct seul ne saurait l’expliquer ni sa qualité même de déesse. Héra, en ce domaine, en cette première scène de son “opéra” de séduction, se révèle plus experte, sinon plus subtile qu’Aphrodite.

Aphrodite se parfume avant d’aller séduire Anchise.

Elle s’en fut à Chypre, pénétra dans son temple odorant, à Paphos. C’est là que les Charites la baignèrent, et la frottèrent avec l’huile divine qui se voit sur les dieux toujours vivants, cette douce liqueur d’immortalité qu’on avait parfumée pour elle. Également dans le concours de beauté qui l’oppose à Athéna et Héra, elle se parfume à la rose.

Le kosmos d’Aphrodite.

Le kosmos, qui signifie à la fois la « parure » et le « monde », est au cœur de transactions et d’agencements dont le but est la recherche de l’ordre et de l’harmonie.

Par ailleurs, les procédés narratifs permettant de définir les atours d’Aphrodite font appel à un réseau sensoriel extrêmement riche : couleurs, matières, parfums, éclats, tout est fait pour que le lecteur ou l’auditeur de ces récits se délecte sensiblement d’Aphrodite.

La perception du divin passe par les sens.

Une esthétique qui appelle à dépasser la réalité sensible.

Homère, Iliade, III, 146.

 « Les vieillards aux portes Scées. On dirait des cigales, qui, dans une forêt, sur un arbre posées, font entendre leur voix à la douceur de lis. »

La mort des guerriers de Troie en offrande à la beauté d’Hélène. Les vieillards disent le parfum de cet éros étrange, terrible et beau. La mort parfumée pour célébrer la beauté d’Hélène qui connaît la vertu du nèpenthès, la plante de la suprême indifférence qui fait oublier tous les maux et calme la douleur.

Quel étrange parfum exhalait donc Hélène pour séduire autant ? Sans doute les senteurs du maquis grec au printemps, des odeurs douces et amères, légères et balsamiques, montantes et capiteuses…

Les adieux d’Hector et d’Andromaque.

Puis, achevant sa réponse à son épouse, Hector se tourne vers l’enfant et veut le prendre dans ses bras. Alors, sans l’intrusion d’aucun commentaire, dans une parfaite sobriété narrative, prend place le passage le plus émouvant de la scène : « mais l’enfant se détourne et se rejette en criant sur le sein de sa nourrice à la belle ceinture ». Hector et Andromaque éclatent de rire devant la réaction de leur enfant effrayé « par l’armure et le panache aussi en crins de cheval, qu’il voit osciller au sommet du casque ». Celle d’Hector est immédiate et spontanée, nouvelle image admirable de tendresse dans la vérité familière et la simplicité de l’amour paternel : il « ôte son casque et le dépose, resplendissant sur le sol. Puis il prend son fils, et le baise et le berce en ses bras ». Après avoir imploré les dieux pour son fils, il le remet entre les bras d’Andromaque qui « le reçoit sur son sein parfumé avec un rire en pleurs ». Avant de lui adresser ses dernières paroles, il a pour elle un discret geste de tendresse, une ultime caresse, discrète, mais bien réelle…

Héraclite

DK 22 B 92. « La Sybille, qui, de sa bouche délirante, crie les mots qui n’ont pas de sourire, de fard ni de parfum, traverse de sa voix des millénaires par le pouvoir du dieu. »

DK 22 B 67. « Le dieu est jour nuit, hiver été, guerre paix, abondance fa­mine. Il change comme le feu mêlé d’aromates reçoit le nom de chaque parfum. »

Empédocle (DK 31 B 128)

Les hommes de l’âge d’or dans les havres parfaits de Cypris, Souveraine parmi les exhalaisons des parfums et les délices de la myrrhe et de l’encens.

« Ils n’avaient pas, ceux-là, Arès pour Dieu ni Kydoïmos,

ni Zeus roi ni Kronos ni Poséidon,

mais Cypris, Reine.

Elle, par de pieuses images sculptées ils captaient sa faveur,

et par des figures peintes, par des essences aux dédales de parfums,

par des sacrifices de myrrhe pure et d’encens odorant,

et par des libations de miels blonds qu’ils répandaient sur le sol.

Du meurtre des taureaux le sang pur n’arrosait pas l’autel,

mais c’était parmi les hommes souillure la plus abominable

que d’arracher la vie à la bête sacrée pour lui manger les chairs. »

Archiloque célèbre « les filles de Thasos, les cheveux et les seins inondés de parfum ».

Sapphô.

Les mots, les schémas métriques, les motifs se répondent, comme sauvés d’un oubli :

« les trilles de lumière des rossignols » qui bercent la peine ou excitent le désir, les parfums, l’onguent précieux « dont tu frottais ton corps, comme une reine » fr. 94, l’extase, l’harmonie heureuse des amours partagées.

Célébrer le poème de Sapphô, ce fragment 96 qui appelle « la nuit nombreuse » avec la lumière parfumée de la lune et des roses éparse sur les vagues. Beauté, récompense et accomplis­sement, parfum sauvé de l’oubli, grâce auquel nous est perpétué le sens.

Le nom vient d’Asie, depuis la plaine du Scamandre et du Simoïs menteur, aux rives sablonneuses. Les roseaux y bruissent dans le vent et racontent la plainte et les pleurs d’Andromaque et la chute d’Ilion. Bruissement frais et frissonnant, parfum vert des roseaux et du vent. Tel est le nom de Sapphô, élixir pour Des Esseintes, glissement satiné, sur la peau, d’une étoffe rare et inconnue. Et « O l’Oméga rayon violet de Ses Yeux ! »

Qui, en effet, mieux que Sapphô peut célébrer l’épousée à la robe de vio­lettes, aux pieds gracieux, le fiancé comparé à un rameau flexible, le marié égal d’Arès en force et en stature ? Et puis il y a son école des Muses, cette Académie que lui jalousent ses rivales, Andromède, Gorgô, où elle accueille jeunes filles et jeunes femmes à qui elle révèle la poésie comme une danse, la danse comme un poème gestuel, l’art de se vêtir, de relever son manteau sur ses chevilles, la science des fards et des parfums.

« Doricha, tes os … reposent, et les bandeaux

de ta chevelure, ta robe comme un souffle de parfum

dont jadis tu enveloppais Charaxos le gracieux,

tandis qu’ensemble, ta peau contre la sienne, vous buviez le vin au point du jour. »

Glace et feu, frisson, brûlure. Sapphô devient tout entière une ca­resse, la jouissance des parfums, des regards échangés, elle est ce cri haletant du plaisir, une parole ardente qui succombe, qui triomphe dans les images voluptueuses de la strophe lyrique, la monodie, extase et vertige, aspiration à la beauté ultime.

Erinna.

Son nom seul fait rêver, fleur et parfum, écho des noms d’autres filles, ses amies, jadis, à présent, demain, Anaxô, Amaryllis, Cléarista, Pyrrha, Myrtô, Circé, Alcyone

Alcman.

Son Partheneion met en scène les jeunes femmes de Sparte, amou­reuses entre elles comme à Lesbos. Leur chant exulte de frémissements et de scintillations, baisers de soleil, parfums, extase et délectation promise et devinée. Alcman célèbre et exalte les jeunes voix des filles sveltes, court-vêtues, la radiance de leur chant suraigu. Il les nomme, et c’est comme une vibration de cristal, un ruissellement de notes éblouies dans une grotte des rêves, par des collines fleuries de lys et de cistes, en des scintillements de parfum : Nannô, Aréta qui a la beauté des dieux, Aenésimbrota, Thylacis, Cléèsithéra, Damaréta, Vianthémis comme un astre d’argent en plein jour, Philylla, Agidô, toutes épuisées et tendues de dé­sir pour « la fille aux belles chevilles » Hagésichora, maîtresse qui conduit le chœur : « Mais elle, Hagésichora, avec sa chevelure d’or qui excite l’amour… ».

Antiphane.

L’usage conduit aux excès que grossit la comédie. Dans les Villageois de Thorikos, Antiphane met en scène une femme sortant du bain avec son coffret orné d’or et contenant un parfum égyptien pour pieds et jambes, du phoinikion pour les joues et les seins, du sisymbrinon pour un bras et du meliloton pour l’autre, de l’amarakinos pour les cheveux et les sourcils, de l’herpullinon pour le cou et les genoux… (Athénée, Deipnosophistes, VV, 689 e-f)

Aristophane.

Dans l’Assemblée des femmes (v. 524), Praxagora, soupçonnée de sortir de chez son amant, dit à son mari : « sens si mes cheveux sont parfumés » ; son mari lui répond « comme si une femme ne pouvait faire l’amour sans parfum ? ».

Praxagora a le dernier mot en affirmant que ce n’est pas son cas…

Pour Socrate, les femmes, surtout jeunes mariées, n’ont pas besoin de parfum parce qu’elles en exhalent elles-mêmes.

Philostrate, Éducation d’Achille.

 « […] Or le personnage que nous voyons sur cette image n’a pas encore conscience de sa force : c’est un enfant nourri de lait, de moelle et de miel par Chiron qui l’a donné à peindre sous les traits d’un jeune garçon délicat, l’air fier et le corps agile. La jambe tendue, l’enfant penche ses mains vers ses genoux ; ainsi il donnera un bel élan à sa course. Sa chevelure est gracieuse et parfumée, toujours en mouvement. Pour s’amuser Zéphyr semble la façonner à son gré, la renversant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, comme s’il désirait que l’enfant changeât d’allure. […]

Chiron flatte son élève, il lui dit qu’il chasse les lièvres comme un lion et qu’il bondit avec la légèreté d’un faon. Voici le jeune enfant avec le faon qu’il vient de capturer. S’étant approché de son maître, il demande sa récompense et Chiron, que cette demande réjouit, fléchit les jambes de devant et s’incline pour lui donner de beaux fruits odorants – on croirait que l’image exhale ce parfum – et les offre de sa main avec un rayon qui dégorge de miel car les abeilles ont fait une abondante pâture. » (Philostrate, Images, II, trad. A. Sokolowski)

Apulée

Photis, amoureuse excitée et quelque peu sorcière fera de Lucius, le héros des Métamorphoses d’Apulée, son jouet docile et consentant. Un bai­ser passionné est échangé avec Photis, dont le désir conquérant s’est mis à l’unisson de celui qu’elle provoque : « Dans le même délire des sens, elle mit sa passion à égalité avec la mienne, ne faisant plus qu’un avec moi. Sa bouche entr’ouverte avait un parfum de cinname, et les attouchements de sa langue contre la mienne étaient une caresse de nectar. Elle s’abandonnait, prenant goût au plaisir. »

Tibulle et Properce

Ce que Tibulle veut c’est sa maîtresse dans l’évidence, sans parure, ni parfum : il l’aime et se soumet à elle, en tant qu’elle est Délia, et non l’objet de ses phantasmes.

Le rituel, avec Properce, son contemporain, est tout autre. Cynthia : provocante, luxurieuse, belle : formosa, le mot revient en obsession, comme une caresse, griserie voluptueuse pour un homme qu’elle possède en souveraine ab­solue ; infidèle et jalouse, hautaine, ivre de vin et de plaisirs et de sa li­berté, heureuse de ses pa­rures, de ses bijoux, de ses parfums, de régner pour toujours dans le poème qui la chante, et de sa­voir que son amant crie son nom dans la solitude des forêts et souffre de l’absence.

Encore des correspondances.

Parures, étoffes, robes de soie comme un vin de délices, parfums, bijoux, toute l’armure conquérante du désir. Fragments de l’amour, es­saims, poussière d’étoiles. En attendant le catalogue des parures, des étoffes, des parfums, des bijoux, et sans souci aucun d’exhaustivité, une description du décor même, du lieu, des lieux où se sont échangés les premiers regards, où se sont joués, déjoués les défis, les affrontements, les as­souvissements ou les défaites.

Les lieux de l’amour. Ils peuvent se répertorier et se référencer en quelques groupes relati­vement restreints.

Pour Zeus et son épouse Héra, au chant XIV de l’Iliade, c’est le sommet de l’Ida, à dé­couvert, exposé aux regards, mais Zeus suscite une épaisse nuée protectrice. La terre divine offre, au couple en amour, l’herbe fraîche, les fleurs du lotus, le crocus, l’hyacinthe en un tapis épais.

Dans un bosquet sacré, Vénus attend Mars : le poète latin, Reposianus, nomme les myrtes, le tapis d’herbes, de roses, de violettes sur lequel Vénus vient s’étendre.

Et c’est encore le refuge d’une grotte, en un val non frayé, parmi le déchaînement de l’orage et de la foudre, qui entendra le spasme et les cris de Didon comblée par son amant d’un jour.

Là sont les miroirs du temps et les vertiges des lointains. Le paysage de la beauté et les or­nements du corps féminin sont, à leur tour, et au premier ordre, cette évasion, cet abîme convoité, cet objet et ce moyen pour séduire, ivresse parfumée et offrande au terme d’une ini­tiation et d’une quête.

Enfin, Alexandre.

• Plutarque souligne la peau blanche d’Alexandre. Une blancheur relevée par une teinte d’incarnat. Sa peau sentait bon. De sa bouche et de tout son corps s’exhalait une odeur suave qui parfumait ses tuniques.

On apporte au vainqueur, trouvée dans les bagages de Darius, une cassette d’or incrustée de pierreries dans laquelle le Roi plaçait ses parfums. Alexandre y enferme son Iliade, mise en lumière par Aristote.

Alexandre prend Arbèles et s’empare d’immenses trésors. Une épidémie causée par l’odeur des cadavres qui couvrent encore le champ de bataille précipite le départ d’Alexandre. Après quatre jours de marche, il est sous les murs de Mennis.

Caulaincourt, Mémoires, t. 1, p. 394 : « Rappelez-vous le mot d’un empereur romain : le corps d’un ennemi mort sent toujours bon. »

Mort de Calanos. Tout un cérémonial est mis en place tant l’homme est estimé d’Alexandre. Un cortège est organisé pour l’accompagner jusque sur son bûcher. Les soldats portent des coupes d’or et d’argent chargées de parfums et ornent le bûcher de tapis.

En 323, à la mort du Conquérant, les Macédoniens ont, sans doute, pensé transporter le corps d’Alexandre – il a été embaumé par des Égyptiens et non incinéré – à Aigai, dans la nécropole traditionnelle des rois de Macédoine (Quinte-Curce, X, 10, 13). Le catafalque réalisé en deux ans, sans doute par Hiéronymos, porte le sarcophage d’or. Le Pseudo-Callisthène parle, lui, d’un cercueil de plomb, rempli de miel venu des îles, d’aloès et de myrrhe du pays des Troglodytes.

Diodore de Sicile décrit avec précision le fourgon dont la construction, véritable œuvre d’art, engloutit des sommes considérables (XVIII, 26-28). Tout d’abord, on façonne une plaque d’or battu épousant le corps du roi. À l’intérieur du sarcophage, des aromates pour imprégner le corps d’une odeur agréable et pour le conserver. Pour le fermer, un couvercle d’or parfaitement ajusté, l’ensemble étant recouvert d’un manteau de pourpre, auprès duquel sont placées les armes d’Alexandre.

« Il y avait déjà six jours que le corps du roi reposait dans son sarcophage et que la préoccupation générale de constituer le régime politique avait fait oublier de s’acquitter d’un devoir aussi solennel. Or il n’y a pas de région où la chaleur soit plus torride qu’en Mésopotamie, au point que la plupart des êtres vivants surpris en rase campagne y succombent, tant l’ardeur du soleil et du ciel y brûlent tout comme le feu. Les sources sont rares et les habitants les cachent à dessein : ils ont ainsi toute latitude de les utiliser, et les étrangers les ignorent. Je me fais là l’écho d’un bruit sans trop y ajouter foi. Lorsque les Amis eurent enfin le temps de s’occuper du cadavre, ceux qui étaient entrés dans la pièce le trouvèrent exempt de putréfaction et sans même la moindre lividité. Ce vif éclat que la vie donne au visage n’avait pas encore abandonné le sien. En conséquence, les Égyptiens et les Chaldéens chargés d’embaumer le corps suivant leurs techniques, dans un premier temps n’osèrent pas approcher les mains d’un mort qui avait l’air de respirer. Puis après avoir prié que la permission fût donnée à des mortels par les lois divines et humaines de toucher un dieu, ils nettoyèrent le corps. Ensuite le sarcophage en or d’Alexandre fut rempli de parfums et les insignes de sa fortune furent placés sur sa tête. »

Les nouvelles hypothèses sur la mort d’Alexandre. Le syndrome de Guillain-Barré.


[1]. Ambroisie, au sens de l’étymologie « nourriture des dieux qui donne l’immortalité » – le nectar est leur boisson. Puis, comme ici, au sens d’onguent, de parfum.

Articles populaires