Directeur de l’innovation au sein de la California Institute of Technology (CALTECH), Frédéric Farina est le fils de l’ancien défenseur latéral du Sporting Club de Bastia, Paolo Farina, décédé au début des années 2000. De Porto-Vecchio, où il passe quelques jours chez sa mère, il en profite pour nous révéler ses travaux mais aussi et surtout la vie d’un Corse à Los Angeles…
À Porto-Vecchio, ses souvenirs reviennent : « J’ai fait partie de la première génération à pouvoir être scolarisé au lycée à Porto-Vecchio. J’ai effectué ma seconde, ma première et ma terminale vers la fin des années 80. » L’enfance, l’adolescence, les jours heureux mais aussi une curiosité, une envie de partir sous d’autres cieux. Mais cette volonté n’était pas forcément la sienne au départ : « C’était surtout ma mère qui avait envie que je parte ailleurs, notamment aux États-Unis. » Après l’obtention d’un diplôme en génie électrique à Lyon, le jeune Fred décolle vers le Nouveau Monde, direction le pays de l’Oncle Sam. Il y intègre la California Institute of Technology (Caltech), toujours dans le domaine du génie électrique. Une passion née dès l’enfance : « À la maison, les jeux tournaient autour des sciences, de la chimie, de la biologie, mais j’étais aussi passionné de sport. » Contrairement à son père, qui fut un grand footballeur professionnel, Fred préfère le tennis. En Californie, et plus précisément au sein de cette université, c’est la découverte de l’excellence : « C’est une école qui a déjà eu un grand nombre de prix Nobel ; on y trouve un laboratoire de la NASA qui s’occupe de l’exploration robotique de l’espace. » Hubble ? « Oui, mais aussi Cassini, Challenger, toutes ces sondes qui prennent des photos au fur et à mesure de leur voyage. Tout provient de ce laboratoire qui s’appelle le Jet Propulsion Laboratory, qui a été créé quelques années avant la Seconde Guerre mondiale pour développer la technologie des fusées, des missiles balistiques. » Et depuis 1958, la NASA finance ce département de recherche, qui a été le premier employeur de Fred à l’issue de ses études : « Au bout d’un an, mon patron avait décidé de partir en Floride dans un autre institut de recherche, la Rosenstiel School of Marine, Atmospheric, and Earth Science, et j’avais choisi de le suivre. C’était à Miami, nous étions en 1992, c’était les débuts du GPS et l’on s’en servait pour mesurer le mouvement des plaques tectoniques. » Comme quoi la passion, la curiosité pour les nouvelles technologies, semblent couler de source ! Quelque temps plus tard, le jeune ingénieur quitte la recherche pour se lancer dans le registre de la propriété intellectuelle et du dépôt des brevets : « C’est l’époque du boom sur la côte Ouest du « .com » ! Je retourne donc en Californie, où je suis embauché par un cabinet d’avocats spécialisé dans le dépôt des brevets. » Ces nouvelles inventions impliquent un grand nombre de démarches juridiques préalables à leur utilisation et à leur commercialisation. Deux ans plus tard, une de ses amies de CALTECH le recontacte pour intégrer un bureau de valorisation de la recherche : « Les responsables de ce laboratoire cherchaient un profil à la fois technique et juridique. Cela fait maintenant vingt-cinq ans que j’y suis. » Retour aux sources donc, retour à CALTECH !
Aujourd’hui, Fred est le « Chief Innovation Officer », le directeur de l’innovation. À la tête d’un service de trente personnes, il s’occupe, pour l’université, des procédures de brevets, de la commercialisation des innovations, de leur évaluation, de la négociation d’accords de licence avec les industries et de la création de start-up : « Nous avons un certain nombre de programmes pour aider les chercheurs à financer leurs inventions. Il y a deux manières de commercialiser ces initiatives : soit un contrat de recherche avec les entreprises, qui vont payer des royalties sur les ventes des produits, soit par la création de start-up dédiées, ce qui est notre méthode la plus courante et, dans ce cadre, il sera procédé à des levées de fonds. » Par exemple, il y a moins d’un mois, avec la start-up Oratomic, qui vient de lever 300 millions de dollars pour le développement d’un ordinateur quantique : « C’est le type de projet que nous accompagnons au sein d’un incubateur, en tant qu’entrepreneur en résidence, pendant trois ans. C’est un cadre très local qui ne dépasse généralement pas les murs de l’université. Durant cette période, la présence de l’entrepreneur est obligatoire, car il y a un important transfert de technologies. La proximité entre la recherche et la start-up s’avère souvent indispensable. »

Avec les brevets, la recherche et les levées de fonds, le département de l’innovation s’occupe également de développer des partenariats avec de grandes entreprises : « Par exemple, nous avons un très beau partenariat avec Amazon dans le quantique. La firme de Jeff Bezos dispose même de deux bâtiments sur le campus pour ses propres ingénieurs. Nous avons une collaboration avec Meta (Facebook) dans le domaine des casques de réalité augmentée, mais aussi des conventions avec des entreprises pharmaceutiques comme Eli Lilly, ou encore dans l’aérospatiale avec Boeing. Les domaines que nous couvrons sont l’IA, le quantique, la recherche médicale axée notamment sur les thérapies contre les maladies génétiques, mais aussi le secteur de la production d’énergie, avec la mise en place de photovoltaïques dans l’espace capables de projeter de l’électricité sur Terre, ou encore la séquestration du carbone. » Un monde fascinant de concepts, d’idées. Un monde où l’on repousse sans cesse les limites du génie humain…
Et un Corse aux responsabilités logistiques, techniques, scientifiques et financières de ces inventions nouvelles… Le tout dans une absolue humilité ! « On lance environ une quinzaine de projets par an, financés par le capital-risque, sans la moindre certitude. Sur cent projets, ces sociétés seront perdantes quatre-vingt-dix-neuf fois, et c’est sur le dernier qu’elles pourront faire des bénéfices. C’est assez fou comme fonctionnement ! » Un état d’esprit très américain, de pionniers de la conquête de l’Ouest.
Et puis, il y a le sens, la mission de cette recherche : améliorer les choses à travers ces innovations ? « La donne va entièrement changer dans le numérique. La capacité à faire des opérations sera multipliée par mille, par un million. Les ordinateurs seront de plus en plus efficaces, et notamment sur des problèmes bien précis. De nombreux domaines scientifiques en seront fortement bousculés. Sur le plan sanitaire, on pourra reproduire des médicaments plus rapidement. Avec l’IA, en revanche, beaucoup de métiers sont en train de disparaître, c’est inévitable. Toutes les tâches répétitives, comme la comptabilité, le droit, la rédaction de manuels… Il y aura des agents IA pour assurer cette transition, y compris dans la médecine, jusqu’au moment où l’IA remplacera même le médecin, car elle ne fera pas d’erreur… Tout cela va se produire dans les cinq ans. Cela évolue toutes les semaines ! Il est difficile d’être au courant de tout, car cela va très vite. Et dès que l’ordinateur quantique sortira, il sera capable de décoder tous les comptes ; on assiste ainsi à une course à l’armement très intense dans ce domaine entre les États. » Des perspectives troublantes, modifiant la conception de la vie et des rapports, à travers le développement du transhumanisme : « Il y a des thérapies très ciblées, dont l’une pour redonner la vision aux aveugles. Ces thérapies ont pour principe de rajeunir l’âge des cellules. Cela pourra s’appliquer à d’autres organes et au corps entier. Il est possible que, dans dix à quinze ans, il existe des médicaments permettant d’arrêter le vieillissement des cellules. C’est très intéressant d’un point de vue scientifique, mais des questions très philosophiques se posent à nous. Si les gens vivent cent cinquante ans, qu’en sera-t-il demain de notre relation au travail ? De nos retraites ? Mais on va peut-être aussi avoir des enfants à 80 ans, ou les avoir très tôt pour profiter davantage ensuite de la vie ? Si l’on se marie, va-t-on aussi rester plus de cent ans avec la même personne ? (rires) Un des chercheurs de Harvard indiquait d’ailleurs que si, demain, les gens pouvaient vivre jusqu’à 200 ans, les déplacements n’existeraient plus, car les gens auraient peur de mourir d’un accident de voiture. »
Grand ami de Billy Zane, le légendaire méchant du film Titanic de James Cameron, Frédéric proposera, à la rentrée du mois de septembre, avec l’acteur, des émissions de vulgarisation scientifique sur YouTube : « Nous avons prévu d’inviter de grands chercheurs de l’IA, du quantique ou des neurosciences pour expliquer que ces personnes ont dédié leur vie à améliorer la société. Il existe une déconnexion entre ce monde de la recherche et la société actuelle. Souvent, les gens ne comprennent pas pourquoi les gouvernements mettent énormément d’argent dans les nouvelles technologies. On veut essayer d’en démontrer les vertus, les atouts, mais aussi de poser les problèmes de demain. Il faut informer les gens pour leur permettre d’en appréhender les impacts. » Une belle mission éthique : avec des personnes comme Frédéric, l’avenir peut s’envisager d’une façon plus sereine que celle présentée et véhiculée généralement par de trop nombreux fabricants d’angoisses.



