Directrice du pôle langues étrangères au sein du Lycée Français de Shanghai, Santa Lorenzoni est originaire de Calvi. Par un enchainement incroyable, elle s’est retrouvée dans cette mégalopole de 29 millions d’habitants, effervescente et vertigineuse.
Le ciel est magnifique, dans cette fin avril, à Calvi et le soleil apporte une dose de chaleur particulièrement appréciée après un hiver particulièrement pluvieux semblant à l’Asie des moussons. Bien installés sur la terrasse de Santa Lorenzoni, la discussion revêt la plus grande bienveillance. Le charme opère immédiatement. La professeure d’Anglais est solaire et resplendissante. Corse par son père, Londonienne par sa mère, elle est une harmonie entre l’impétuosité corse et le légendaire flegme britannique. D’une île à l’autre, l’horizon diffère. Tout de suite, l’envie d’en savoir plus. Comment se retrouve-t-on en République populaire de Chine, le grenier du monde et l’un des grands berceaux de l’humanité ? « De Marseille où je devais faire des études de médecine, j’ai opéré un virage à 180 degrés pour Nice afin de devenir professeur d’Anglais. Avant de commencer à enseigner, je travaillais dans l’événementiel sur la Côte d’Azur, le Grand Prix de Formule 1 de Monaco, le sommet du G8 à Nice, l’Open de Monte Carlo mais aussi la Champion’s League où je m’occupais de gérer les hôtesses d’accueil, lors des finales de Glasgow, Manchester, Milan et Istanbul, de 2002 à 2005. Puis, j’ai rencontré mon époux sur un événement à Londres. Lui était fils d’un Anglais et d’une maman Espagnole. Une belle similitude tout comme le fait d’être nés à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans la banlieue londonienne. Et puis, on prévoit de se marier à Calvi en 2005 et deux jours avant, je décide d’annuler mon mariage. » Schéma incroyable, idée impensable mais pourtant réalisée par une fille vraiment pas comme les autres. Ce genre de « mariage », les invités qui ne l’étaient plus s’en souviennent encore aujourd’hui. L’époux éconduit ne tarde donc pas à rejoindre sa mère qui enseigne l’Espagnol à Shanghai pour se ressourcer. L’émotion est heureusement comblée par le retour de Santa et l’arrivée de leur première fille, Selena puis d’Alicia qui, par leur père, font partie de la famille du poète John Keats et du grand écrivain, Rudyard Kipling.

Santa s’installe à Shanghai en 2008 et très vite, le besoin de travailler et de rester dans son domaine de prédilection, l’enseignement : « J’avais postulé comme professeur d’Anglais au Lycée Français de la ville. J’ai eu la chance d’intégrer un magnifique établissement qui privilégie l’apprentissage des langues étrangères. Nous enseignons le Chinois, le Français et l’Anglais dès la moyenne section à partir de 4 ans. Tout se joue à ce niveau. » Dirigeant le pôle des sections internationales du Lycée Français, elle loue une équipe pédagogique et de direction d’une profonde efficacité, d’une remarquable énergie mise au service des 1 700 enfants de la maternelle jusqu’en terminale : « Les sections internationales sont homologuées l’Education nationale à partir de la classe de seconde. Au primaire et au collège, on est assez libre des matières que nous pouvons enseigner. Au lycée, on se spécialise pour passer ce que l’on appelle depuis 2022, le BFI, le nouveau Bac Français International avec la spécialisation de la langue, en l’occurrence, pour nous, l’Anglais et le Chinois. »
Cosmopolite, à l’image de cette Chine en marche avant pour être leader dans tous les domaines d’activité, le Lycée Français de Shanghai rassemble pas moins de 60 nationalités et revêt auprès des Chinois, un certain prestige : « C’est le rayonnement de la France à l’étranger. Nous avons été confrontés, lors du COVID, à un exode important de familles qui avaient décidé tout simplement de rentrer dans l’Hexagone. Il a été nécessaire de renouveler les effectifs car l’établissement est semi-privé car une partie est financée par la France et une autre par les frais de scolarité. Nous avons de la chance d’avoir au lycée, un programme qui s’appelle FLSCO qui veut dire Français Langue de Scolarisation. Le programme permet aux élèves allophones d’apprendre le Français et d’intégrer ensuite un enseignement à la française. Du coup, nous avons relevé nos effectifs, grâce à notre pôle communication, dans un secteur très concurrentiel car les écoles internationales à Shanghai représentent un business très important. Et encore, si la formation est coûteuse, cela n’est rien en comparaison des lycées américains. » Un écart qui peut souvent aller du simple au double entre le Lycée Français et ses concurrents anglophones. Beaucoup de jeunes enfants et adolescents chinois suivent ainsi les programmes pédagogiques de l’établissement « tout en sachant que la Chine interdit à ses ressortissants d’étudier dans sections internationales ». Au pays du communisme, le patriotisme reste de rigueur. Seule opportunité pour le Lycée Français : « En réalité, tout élève sinophone ou chinois qui possède un passeport international, car né à l’étranger, peut intégrer l’école. Les parents font partie d’une clientèle aisée qui ont vécu en dehors de la Chine avant de s’y réinstaller et surtout des gens qui avaient suffisamment d’argent pour accoucher à l’étranger. Ces enfants ont des passeports essentiellement australiens, américains, taiwanais… Il y a une fascination des Chinois pour la France. Dans les raisons motivées sur les dossiers d’inscription : « Paris est la plus belle ville du monde ! » Et forcément, Napoléon n’est pas loin : « Oui, ils sont très intéressés par l’histoire de Napoléon et ils connaissent très bien la géographie aussi. » Par mimétisme, Santa se passionne pour le Céleste empire et pour Shanghai : « J’en suis davantage persuadé aujourd’hui. Dès que l’on découvre la ville, soit on en tombe profondément amoureux, soit on la déteste cordialement. J’ai été immédiatement sous le charme et 18 ans plus tard, la magie n’est pas rompue. Le jour où je quitterai Shanghai, j’aurai le cœur très lourd. C’est ma seconde famille, cela représente une partie de ma vie, l’enfance et l’adolescence de mes filles, des amitiés très fortes. Shanghai dégage des vibrations positives, c’est une ville qui ne dort jamais. C’est la New York de l’Asie. L’American Dream s’est déplacé.. » Le constat est lucide et implacable et révèle les convictions de la géopolitique du savoir et de la connaissance menée dans la plupart des pays de l’Extrême-Orient : « On l’observe aisément. Les élèves de Sciences Po, pour les échanges en troisième année, ne choisissent plus les Etats-Unis mais se tournent vers l’Asie : le Japon, la Chine, La Corée du Sud, Singapour… »

2026 : le Lycée Français fête ses 30 ans en s’interrogeant
Cette année, son établissement souffle ses trente bougies. Depuis son arrivée, Santa, de son côté, a observé et a joué un rôle important dans ses mutations : « En 2017, je suis devenue directrice du pôle langues, chargée du déploiement et de la mise en œuvre de la politique des langues de la petite section jusqu’au bac. A la rentrée, par exemple, nous ouvrons l’Italien qui s’ajoutera à l’Allemand, au Chinois, à l’Anglais et à l’Espagnol. Il y a 522 lycées Français dans le monde, certains sont conventionnés avec l’Education nationale comme le-nôtre, certains sont en gestion directe et d’autres sont des établissements partenaires. De plus en plus d’établissements se déconventionnent pour devenir des établissements partenaires comme récemment Hong Kong, Dubaï, Mexico car l’Etat demande trop pour combler le déficit de l’AFE (Agence de l’enseignement du Français à l’étranger). Il y a une grande interrogation sur ce point. »
En termes de classement, de performances éducatives, Shanghai reste dans le trio de tête avec Hong Kong et Singapour, toujours cette conception curieuse et étrange, cette sensation mystérieuse pour un Occidental de voir qu’en Asie, les mentalités sont mieux ordonnées, plus fines : « Il s’agit de trois grands lycées qui ont 100% de réussite au Bac avec des professeurs très investis dans tous les domaines. Il y a des projets sans arrêt. L’année dernière, nous avons eu 49% de mentions TB dont 10% de félicitations du jury. Et puis, notre particularité est d’être un lycée qui met en avant l’inclusion. Personne n’est laissée sur le bord de la route. Dès que nous avons un enfant ou un adolescent qui a des difficultés scolaires, nous mettons en place le tutorat et les leçons particulières. Il est hors de question d’avoir un enfant qui ne dispose pas d’une bonne orientation post-bac. Notre équipe d’orientation, et je pèse mes mots, est vraiment phénoménale. Nous avons les ressources aussi, il faut le dire et ce n’est malheureusement pas le cas de toutes les écoles. Nos élèves sont pris en charge dès la Quatrième et en Terminale, ils savent très bien ce qu’ils vont faire, leur projet post-bac, leur choix d’école supérieure, etc. Ils sont coachés ! Nous avons des histoires incroyables qui se produisent dans cet établissement. » Et le récit qui s’individualise, s’incarne et se remémore : « Je me rappelle l’histoire d’un élève de Première qui ne savait pas du tout ce qu’il voulait faire. Il n’aimait pas grand-chose. Un jour, un de mes collègues lui demande de s’intéresser à ce qu’il aime faire ou voir dans la vie. Et le gamin lui indique qu’il adorait regarder des séries TV sur la police scientifique. Résultat, ses parents lui ont trouvé ensuite un Bachelor de Police scientifique en Australie. » Où comment donner l’envie, comment allumer une flamme en permettant à un enfant de s’éveiller, de croire et surtout de réaliser ses rêves ! On se passionne à écouter Santa. On voudrait imaginer, en Corse, les mêmes effets, les mêmes directions. Tout est faisable ! Tout est question d’état d’esprit, de volonté : « Il n’y a pas que le côté académique, nous insistons sur le volet sportif, le volet culturel. Nous encourageons, les plus petits, à la pratique de sports comme le volley, le football, le badminton, le basket, la gymnastique, etc. Au fur et à mesure de leur progression, ils participent ensuite à des compétitions inter-lycées du Pacifique et ils voyagent. »

Un coût de la vie qui augmente
La Chine, elle-même, malgré son statut de grenier du monde, n’échappe pas à la règle de l’augmentation du coût de la vie. L’inflation progresse et elle influe directement sur la vie politique du pays avec en bout de course de grandes inquiétudes sur l’avenir de sa jeunesse « Il y a une très forte baisse de la natalité et malgré l’abolition de la politique de l’enfant unique, les jeunes couples n’en font plus. L’éducation est coûteuse et très compétitive. Les enfants doivent, dès la maternelle, passer des examens pour rentrer dans la meilleure école primaire. » Le système éducatif en Chine est un monstre froid : « Avec une délégation du lycée, je me suis rendue récemment dans une école publique de Shanghai. Nous avons assisté à trois cours de primaire : un cours d’Anglais, un cours de mathématiques et un cours de natation. L’école est magnifique, elle comporte des laboratoires extraordinaires, un laboratoire spatiale avec une fusée démontée, des choses incroyables pour apprendre l’aérospatiale. Dans ce labo, on trouve des inscriptions en Anglais et en Chinois. En lisant la partie anglaise : tout est écrit à la gloire de la Chine. On parle de la Lune mais il n’y a pas du tout écrit que le premier homme à avoir marché sur la Lune est Neil Armstrong. On dit même à la place que le premier homme qui a eu l’idée d’envoyer une fusée dans l’espace était l’empereurWan Hu. La rivalité sino-américaine est poussée à l’extrême. » Et la récente rencontre entre les présidents XI et Trump ne démentira pas les propos de la directrice du pôle langues au Lycée Français de Shanghai.
Mais la visite de l’école n’est pas terminée et la délégation reste pantois devant une deuxième découverte : « Cent mètres plus loin, toujours dans l’école, nous entrons dans la salle financière, soit la reproduction exacte de la Bourse avec des ordinateurs, des grands écrans indiquant les marchés financiers… » sans compter la reproduction d’un laboratoire scientifique pour être sensibilisé à la production des vaccins notamment. Uniforme de rigueur, discipline, les enfants évoluent malgré ce conservatisme, dans un environnement dédié aux nouvelles technologies : « 45 élèves par classe, un cours de mathématiques où tout se passe sur les écrans. Les enfants n’écrivent rien. » Contrairement au Lycée Français où les élèves sont maximum 25 par classe et 15 maximum en cours de langues.
La Chine impose un rythme effréné, une cadence infernale à ses enfants. On veut y former la future classe dirigeante mondiale et il importe qu’elle soit très largement représentée par des Chinois : « L’enseignement est intensif avec des devoirs, dès l’école primaire jusqu’à 22 heures. Les petits sont très fatigués et c’est pourquoi lorsque certains arrivent chez nous, pour eux, c’est le monde des Bisounours. Ils sont même surpris d’avoir autant de jours de vacances. »

Mais derrière le regard éducatif, il y a, pour Santa, cet amour incroyable pour Shanghai et pour la Chine, mystérieuse et pleine de sens. Tintin et le Lotus Bleu qui nous plonge dans une ville entravée entre concession internationale et administration nippone, la calligraphie, Pékin et sa Cité interdite, au Dernier empereur de Bernardo Bertolucci. Et puis la Grande Muraille, féconde, intense, dont l’architecture serpente sur plus de 6 000 kilomètres, le seul monument construit par la main de l’homme visible depuis l’espace. Et puis, c’est avec les Chinois que Santa a su tisser des liens d’une grande force. De quoi attendre un peu avant de la revoir s’installer en Corse ? Un proverbe chinois disant que « l’enfant vagabond revient au nid ».



