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Ahmed Youssef : « Napoléon, c’est la grandeur ! »

L’historien-membre de l’Institut d’Egypte, était présent, à Bastia, le 5 mai dernier, aux côtés de Michel, Vergé-Franceschi pour une conférence sur la campagne d’Egypte, le rêve d’Orient de Bonaparte et ses enseignements. Cet événement a été organisé par le philosophe Christophe di Caro dans le cadre des « Entretiens d’Aurélius ».Un pont entre la Corse et l’Egypte… Rêvons l’Orient !

Napoléon visitant le cimetière mamelouk du Caire. Auteur : JL Gérôme. Source photo : Wikipédia /CC

Journaliste, correspondant parisien pour Al-Ahram, le plus grand journal du monde arabe, écrivain, historien, votre parcours est parsemé de grands épisodes. Quels sont les plus marquants ?

Il y a d’abord l’écriture. Mon premier livre s’intitulait « Cocteau l’Égyptien ». J’ai ensuite écrit « L’Orient de Jacques Chirac » en 2003, à la veille de la guerre en Irak, avec une préface de Jean Lacouture. Avec Jacques Chirac, ce fut une longue histoire. Nous avons fait connaissance lorsqu’il était maire de Paris. Quand il est devenu Président en 1995, j’ai été très proche de ses ministres, Jacques Godfrain et Hervé Gaymard, qui est actuellement le président de la Fondation Charles de Gaulle. Je rédigeais des notes pour le Président Chirac pour chacune de ses visites et déplacements dans les pays arabes. C’était un très grand homme, un très grand chef d’État, conscient de la place de la France dans le monde et en Méditerranée.

Et puis, surtout, il y a votre lien avec Napoléon ou plutôt Bonaparte. La campagne d’Égypte est-elle sa volonté d’accomplir l’Orient comme Alexandre ?

Absolument. Il y a quelques années, les éditions Fayard ont publié, en collaboration avec la Fondation Napoléon et l’Institut de France, toute la correspondance de Napoléon, dont le troisième volume était consacré à l’Égypte. En 2014, l’Institut d’Égypte au Caire, fondé d’ailleurs par Bonaparte en août 1798, a souhaité traduire la correspondance en langue arabe. Le troisième volume est un pavé de trois mille pages ; on y trouve 15 000 ordres militaires alors que le grand homme n’est resté en Égypte qu’à peine 13 mois ! Pour revenir à votre question, Bonaparte raconte notamment qu’il a eu un échange avec Kléber, le 24 décembre 1798, à Suez. Kléber dit à Bonaparte : « Général, nous sommes sur la terre de Moïse, des grands pharaons, d’Alexandre le Grand », et Bonaparte de répondre : « Kléber, nous avons fait beaucoup moins. Nous avons traversé la Méditerranée, mais quand Alexandre est arrivé en Égypte, il avait 26 ans, moi j’en ai 29 ! » Il ressent cela comme un échec, car pour lui, la campagne d’Égypte arrive tardivement dans sa vie. Bonaparte avait un plan très élaboré pour quitter l’Égypte, conquérir la Syrie, l’Irak actuel et l’Inde. Son but était, en effet, de suivre les pas d’Alexandre. Bonaparte devait aussi tenir compte des plans du Directoire, qui étaient de couper la route des Indes aux Anglais et de percer le canal de Suez pour dominer tout le commerce avec l’Orient. Il commence à entretenir une correspondance fastidieuse avec les chefs musulmans de l’Arabie Saoudite, dont l’un est descendant du Prophète, ainsi qu’avec ceux de la Syrie et de l’Iran. Dans cette correspondance, nous avons les lettres adressées aux émirs. C’est passionnant de lire ce général de 29 ans et de voir comment il communiquait avec les grands chefs musulmans de l’époque.

Que leur dit-il dans cette correspondance ?

Qu’il n’est pas venu en Égypte pour l’occuper, mais uniquement pour chasser les Anglais et punir les Mamelouks. La volonté du Directoire est, par contre, de créer une colonie en Orient, car la France venait de perdre sa place en Amérique. Bonaparte, lui, veut marcher sur la Syrie, qui représente à l’époque tout le royaume arabe ancien (Liban, Syrie, Israël, Palestine, Irak), soit la Grande Syrie. Bonaparte est déçu par le Directoire après la belle conquête de l’Italie. C’est pour cela qu’il accepte la proposition de Talleyrand de partir en Égypte. La Méditerranée est un « lac anglais » à l’époque. L’expédition est donc des plus périlleuses. Dans la plus grande discrétion, les navires français parviennent à rejoindre les côtes égyptiennes. L’expédition comporte 35 000 hommes et surtout 154 savants. C’est la particularité de cette campagne. Donnez-moi un seul exemple dans l’histoire où un conquérant mène une armée à la guerre et emporte dans son sillage toute une pléiade de savants et de scientifiques dans tous les domaines confondus.

Bonaparte devant le Sphynx. Auteur : JL Gérôme. Source photo : Wikipédia /CC

Pour quelles raisons ?

Pour lui, c’était le berceau de la civilisation. Napoléon disait « Ex orient lux », « La lumière est venue de l’Orient, nous allons la lui rendre ! ». Son plan était de créer un grand empire en Orient, comme l’avait fait Alexandre le Grand. Hélas, des problèmes en Syrie l’ont empêché de devenir un empereur oriental, hélas pour l’Orient et tant mieux pour la France, puisqu’il est devenu par la suite l’empereur que nous connaissons.

Car les choses se « corsent » pour lui par la suite ?

C’est une histoire de malchance, mais aussi de trahisons. Il y a d’abord Phélippeaux, un ancien camarade de Bonaparte à l’école de Brienne. Il se range derrière les Anglais lors du siège de Saint-Jean-d’Acre en 1799. C’est le premier clou dans le cercueil de cette expédition. Saint-Jean-d’Acre est pour Bonaparte un échec douloureux. S’il avait été vainqueur, la route des Indes lui aurait été totalement ouverte, ce qui aurait complètement changé la donne. Un grain de sable dans l’engrenage peut tout modifier. Ce qu’il ne réalisera pas en Orient, il le fera en Europe. Déçu, il rentre au Caire et doit affronter une révolte. Des Égyptiens manipulés par les Ottomans lancent une fatwa contre lui. Enfin, Talleyrand avait promis à Bonaparte qu’il se rendrait en ambassade pour négocier avec le sultan ottoman à Istanbul. Dans la correspondance, on retrouve notamment des lettres de Bonaparte qui demande aux émissaires si Talleyrand est bien à Istanbul… Sauf qu’il n’y est pas ! Le personnage de Talleyrand était habile, redoutable. Bonaparte est victorieux sur les champs de bataille, mais il doit subir les trahisons ainsi que la tragique défaite maritime d’Aboukir, la catastrophe. Cette défaite coupe tous les liens entre la France et Bonaparte, qui devient ainsi prisonnier de sa conquête. Cette période s’est révélée une aubaine pour l’Égypte, car Bonaparte a administré le pays. Il a restauré l’Égypte ancienne, mais il l’a modernisée aussi en installant des usines, des manufactures, des équipements publics.

Il établit aussi les plans du canal ?

Non seulement il les établit, mais il inspecte aussi l’itinéraire du futur canal. Malheureusement, un de ses ingénieurs l’induit en erreur dans un rapport où il estime que la construction de l’équipement risquerait d’inonder l’Égypte, car le niveau de la mer Rouge est plus haut que celui de la Méditerranée. Vingt-cinq ans plus tard, un ingénieur italien fournit un rapport précisant le contraire, et c’est comme cela que Ferdinand de Lesseps réalisera le projet en 1859. Le canal sera inauguré en novembre 1869. Mais son initiateur est Bonaparte.

Quel est l’héritage de Bonaparte en Égypte ?

Il laisse trois choses fondamentales. En premier lieu, l’égyptologie avec la découverte de la Pierre de Rosette par le capitaine François-Xavier Bouchard. D’ordinaire, on associe immédiatement sa découverte à Champollion, mais ce n’est qu’en 1822 qu’il parvient à la déchiffrer. Champollion est mort sans avoir vu une seule fois la Pierre de Rosette. Le deuxième legs est le canal de Suez, car c’est son grand projet de permettre à la France de dominer le commerce entre l’Orient et l’Occident. Enfin, le troisième point est l’imprimerie et la langue française. L’Égypte de l’époque est une société orale, on y parle l’arabe et le turc. Bonaparte arrive, certes, avec l’armée et les savants, mais aussi avec une imprimerie. En 1798, l’Égypte découvre cette grande machine. Trois imprimeries sont installées, et Bonaparte commence à publier deux journaux, « Le Courrier de l’Égypte » et « La Décade égyptienne ». D’une société qui en était encore aux manuscrits, l’Égypte peut avoir des journaux en l’espace d’une journée. Il s’agit des trois plus grands travaux de Bonaparte en Égypte. Enfin, au Caire, vous avez toujours l’Institut d’Égypte qu’il a fondé le 1er août 1798, à peine un mois après son arrivée, le jour même où les Anglais sont en train d’anéantir la flotte française à Aboukir. L’Institut d’Égypte est encore la seule institution officielle où l’on trouve un grand portrait de Napoléon. L’Empereur est encore là !

Bonaparte au Caire. Auteur : JL Gérôme. Source photo : Wikipédia /CC

L’histoire sans ce rêve d’Orient brisé ?

Nous en avons eu la discussion avec Jean Tulard, et nous partageons la notion suivante : s’il n’avait pas gouverné en Égypte, il n’aurait pas été empereur en France. C’est en Égypte qu’il apprend comment on dirige une nation, à assurer la transition entre la conquête militaire et la conquête scientifique, et enfin le respect de l’islam. On peut parler de tentation sur ce dernier registre. Il ne s’est pas converti, mais il s’est profondément intéressé à l’histoire du Prophète qui, à la tête d’une horde, a créé un empire avec un code qui s’appelait le Coran. L’enfant modeste d’Ajaccio deviendra, lui aussi, empereur avec le Code Napoléon, qui est connu dans le monde entier. Napoléon était conscient de sa condition de Corse ; il voulait dépasser cette condition. L’âme de Napoléon est quelque chose d’incroyable. Il y a ce livre extraordinaire de Léon Bloy si l’on veut découvrir « l’argile », comme disait Chateaubriand. C’est en Égypte qu’il a appris à fonder un État moderne, qu’une armée ne suffit pas, qu’il y a une différence entre la force et la puissance. Dans sa correspondance, on observe qu’il dirige des généraux comme Kléber, qui ont deux fois son âge.

Et pour vous, quel est ce Napoléon intime ?

Le Napoléon intime, c’est une seule chose : la grandeur ! Dans son intimité, il ne cherchait qu’elle et il est tombé dans son piège. Il ne savait pas s’arrêter. Il faut contempler deux tableaux de Jean-Léon Gérôme, qui était à la fois fasciné par Napoléon et par l’Égypte. Sur le premier tableau, nous avons la silhouette de Bonaparte sur son cheval dominant la ville du Caire. Ce tableau est une réflexion sur l’avenir du Caire, qui reste la capitale du monde arabe. Le second tableau de Gérôme est une représentation d’Œdipe devant le Sphinx. Œdipe, en réalité, dans l’esprit de Gérôme, est Bonaparte. Cela signifie : « Je domine la science, je domine l’Égypte ancienne comme je domine l’Égypte moderne. » Dans ces deux tableaux du même peintre, vous avez toute l’histoire du mythe oriental de Napoléon.

2 Commentaires

  1. Bona sera mon cher Yannick,
    Je tiens à te féliciter pour le très riche échange avec notre ami Ahmed Youssef et pour ton site que je viens de découvrir.
    Amicizia
    Vincent

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