Nice marque les débuts de son Odyssée vers sa carrière professionnelle. A 19 ans, la jeune bastiaise, Carla Bozieglav fait partie de ces générations qui ont été appelées à quitter l’île pour suivre des études supérieures, acquérir une solide expérience, de profondes compétences et suivre son propre chemin. La Corse ? Elle est toujours là, malgré la distance, présente dans l’esprit. Carla a voulu nous confier ses sentiments, son impression de Nice où la présence des Corses aide, réconforte et rassure.
C’est une porte d’entrée, presque le prolongement naturel d’un bras pour la Corse, le second pourrait être Marseille ou l’Italie. Les rotations maritimes ou aériennes y sont quotidiennes. Le Corse a besoin de Nice, elle l’attire irrévocablement. La nécessité est, hélas, bien trop souvent médicale mais elle tient aussi, pour une grande part à l’activité estudiantine. Alors, on se plonge dans une ambiance, une atmosphère, une idée… On reproduit à l’identique des gestes, des comportements, on recrée du sens, des liens. La jeune Carla Bozieglav originaire de Bastia et plus précisément de Rutali dans le Nebbiu, le constate tous les jours. C’est elle qui a bien voulu nous soumettre l’idée d’un article, d’un reportage consacré à la vie des jeunes étudiants corses à Nice et de l’aborder en toute franchise, en toute liberté, en toute élégance. La jeune femme y vit depuis 2024 pour effectuer des études en psychologie. Après le lycée et l’obtention du baccalauréat, une partie des étudiants aura la possibilité de rejoindre les rangs des facultés sur le continent, Paris, Marseille, Aix, Nice viennent naturellement en tête. Pour Carla, direction la Baie des Anges, le vieux Nice historique, le parfum de la Côte d’Azur si mélancolique et proche de la Corse. On cherche à retrouver les similitudes tout en s’affranchissant de l’environnement insulaire. On ne le sait pas encore mais on finira par l’admettre plus tard : cette liberté livre une réflexion nouvelle, une façon de penser différemment le monde et les choses. Au départ pour Carla, une aventure, une appréhension, un chemin initié avec une de ses amies d’enfance : « En partant avec elle, c’était plutôt rassurant. Partir a été plutôt difficile car j’avais toujours vécu à Bastia et Nice, pour moi, c’était plus grand, c’était le continent. Un vrai changement ! » Les premiers jours ? « A Nice, il y a un aimant entre Corses. » Tout de suite, l’attraction comme une sorte de loi de la gravité, elle-aussi, non-écrite mais bien tangible, bien démonstrative : « Comme un champ magnétique, on se reconnait très aisément. Dans les premiers jours suivant mon arrivée, nous étions entrées dans un bar avec mon amie d’enfance. En lisant la carte, je découvre qu’il y avait de la Zilia mais bon ce n’était pas en soi, quelque chose de très significatif. Puis, j’entends à côté de nous des jeunes parler avec un accent. Ils étaient d’Ajaccio. Nous étions au Liber’tea à Nice, gérée par une famille de Ghisonaccia. »

Ainsi, se crée immédiatement une fréquence, une sorte de bande son FM, le même canal qui permet de nouer la Philia, l’amitié au-delà de l’amitié selon les Grecs et leurs héritiers latins. En « exil », le Corse laisse ses émotions ressortir, il se livre davantage. A 17 ans, Carla qui est fille unique, n’a pas encore forcément une grande assurance. Côtoyer des Corses représente une garantie, une sécurité tout en profitant des possibilités, des opportunités de la Riviera. Avec ce nouveau groupe d’amis, Carla se sent sereine : « Les garçons ont toujours veillé à nous raccompagner à nos domiciles pour éviter de faire de mauvaises rencontres. Les jeunes Corses sur le continent tiennent, à mon avis, à affirmer leurs valeurs de manière plus importante que dans l’île et se dire : « Elle est de chez moi, je dois l’aider » Retour de l’amour courtois ? A n’en pas douter d’autant que notre époque tend à ressembler davantage au Moyen-Age qu’à l’idée que l’on aurait pu se faire d’un 21ème Siècle civilisé. Mais c’est aussi une tradition, un code, une façon de vivre et de penser. A l’extérieur, la bienveillance et la solidarité se manifesteraient donc plus facilement : « On nous accompagne, on nous aide quand nous avons des démarches à accomplir, on nous fait découvrir la ville, ses quartiers. Le réseau insulaire se manifeste très vite. La solidarité est là. Les garçons ont même tenu à créer une équipe de football « A Stella Corsa ».
A Nice, Carla ressent un double paradoxe au niveau générationnel : celui d’une mésentente, d’une différence entre les étudiants en Corse et ceux qui se trouvent hors de l’île mais aussi l’impossibilité d’aller vers l’autre, vers l’étudiant d’ailleurs, celui de Nice, de Marseille ou de Paris et devenir finalement un groupe à part : « Sincèrement, j’en ai l’impression. On ressent ces décalages. Beaucoup d’étudiants à Corte pensent que nous nous habituons au continent. J’ai envie de leur dire le contraire. Je crois que l’on développe davantage notre corsitude sur le continent. » Phénomène communautaire comme l’estime le philosophe Michel Maffesoli, où le déclin de l’individualisme, selon lui, fait apparaître dans les sociétés postmodernes, l’idée de « néotribu ».

Les étudiants aiment l’idée de s’organiser, de se rassembler. Il leur reste, à présent, à développer des liens avec l’Amicale des Corses de Nice qui est très influente : « Elle comprend des gens qui sont installés, qui habitent Nice depuis des années. » Des liens sont donc à tisser d’autant que les occasions sont présentes : « Avec mes amis, nous avons souvent participé aux messes organisées par les Corses comme la dernière en présence du Cardinal Bustillo. Mais, sans m’impliquer dans une association, si quelqu’un de Bastia me dit que son cousin ou sa cousine sera à Nice l’an prochain, elle pourra compter sur mes conseils. » Et puis, le temps, le temps qui passe. Et ces questions qui se posent à chaque étudiant insulaire : faut-il revenir en Corse ? Trouver sa voie à Nice ou découvrir de futurs horizons ? Le choix peut être acté, sera-t-il définitif pour autant ? Carla, elle, souhaiterait retrouver la Corse car « dans ce désert médical, on a besoin de psychologues. » et de poursuivre : « On en manque ! Beaucoup de mes amis songent, eux aussi, à revenir car leurs études les conduiront à des professions dont la Corse a besoin. Il y a beaucoup d’étudiants en médecine. Par exemple, un de mes amis est en cinquième année d’études de chirurgien-radiologue, et en Corse, il n’y a encore personne dans ce domaine. En réalité, nous avons fait le choix de partir pour bénéficier de formations que l’on ne trouve pas en Corse. Peut-être que si la psychologie avait été enseignée à Corte, j’y serai aujourd’hui. »
Pour le moment, les retours en Corse correspondent aux dates des vacances avec cette appréciation bien différente là-aussi : « Je ne vis plus les vacances estivales de la même façon qu’auparavant. Avant, c’était une routine. Depuis que je vis à Nice, l’été en Corse représente une pause de trois mois où je profite de ma famille. Quand je prends le vol du mois de juin pour rentrer à Bastia, la sensation est très particulière. Je pars de chez moi pour rentrer chez moi. Je quitte mes habitudes niçoises. C’est un sentiment que l’on n’éprouve pas à mon avis à Corte. »
Alors Nice, la Riviera, l’évocation mythique d’une douceur de vivre, d’un art, d’une lumière, d’une magie autour de belles séquences et de récits façonnés, de destins entremêlés, d’histoire, de patrimoine, de musique et de cinéma. Les Corses, dans cette partie de la Méditerranée, rendue célèbre par Napoléon Masséna et l’Armée d’Italie, magnifiée par un certain Hitchcock dans « La Main au Collet » ont leur part dans le destin incroyable d’une ville fascinante : « Tous les chemins mènent à Rome, et dans le Vieux- Nice, ils mènent au Cours Saleya » disait Louis Nucera… Et sur ces chemins, que de Corses qui ont quitté l’île finalement sans prendre la décision de vraiment la quitter. Nice n’est pas une rupture, c’est une avancée, une avancée de la Corse sur le continent.



