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Céline, le voyage n’est pas fini

Emmanuel Pierrat nous plonge dans la plus incroyable affaire littéraire, politique et juridique des quatre-vingts dernières années. Présent à Bastia dans le cadre des conférences littéraires animées par l’association Musanostra, ce grand avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle a retracé les événements qui ont permis de retrouver les manuscrits perdus de Céline — disparus en 1944, lors de son départ avec le dernier carré des vichystes pour Sigmaringen, avant son exil au Danemark. Stupéfiant.

La première rencontre avec Emmanuel Pierrat remonte à plus d’une quinzaine d’années, à l’occasion d’un salon du livre maçonnique organisé par la municipalité de Ghisonaccia. L’avocat est attachant, sensible, cultivé. Grâce aux réseaux sociaux — et la preuve que l’on peut toujours en tirer quelque chose de positif —, le contact avait été renoué lors du premier confinement du printemps 2020. Six ans plus tard, c’est Céline qu’il est venu présenter à Bastia. Céline : ce nom qui dérange, qui attire et répulse à la fois. Le style est insupportable et beau. L’écriture est géniale, certes, mais elle érige une barrière, une frontière que Céline lui-même voulait dresser avec la masse des humbles — ces « salauds de pauvres », pour paraphraser Jean Gabin dans La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara, antisémite comme lui. Comment concevoir une telle haine dans un esprit aussi fin ? Cette colère, cette perfidie, l’auteur du Voyage au bout de la nuit ne parviendra jamais à s’en défaire. Et l’on revoit ces images d’archives de l’INA, montrant un vieil homme aigri et sectaire.

C’est donc Emmanuel Pierrat qui, tard le soir, entre deux dossiers, nous accorde de son temps précieux. Deux heures d’une conversation dense, très riche. Une avalanche d’informations, une pluie de détails. On en ressort subjugué. Ces entretiens sont si rares qu’il faut les savourer comme un grand millésime. L’avocat prévient d’emblée : « Il y a tout dans cette histoire. Ce fut le plus beau dossier de ma carrière — et pourtant j’en ai eu de très beaux. Mais là, en termes littéraires, historiques, politiques, je vivais comme dans un roman. J’avais l’impression d’être happé par l’Histoire. »

L’affaire des manuscrits de Céline retrouvés plus de soixante-quinze ans après leur disparition. Une histoire qui, après la mort de l’écrivain, des protagonistes et des témoins de l’été 1944, se transmet à une autre génération — à des personnages incroyables, des personnalités aux antipodes de la pensée célinienne. Impossible de résister à l’envie de se laisser emporter par les mots d’Emmanuel Pierrat. Il faut courir en librairie pour acquérir son ouvrage : L’Affaire Céline — La véritable histoire des manuscrits retrouvés.

Par où commencer ? Un jour de juin 2020, Emmanuel Pierrat reçoit dans son cabinet parisien la visite de Jean-Pierre Thibaudat, ancien journaliste à Libération, homme de gauche — c’est un euphémisme —, dont les parents avaient été de grands résistants. Thibaudat indique être en possession des manuscrits d’un grand écrivain dont il ne peut encore divulguer le nom. L’avocat, fort de près de trente ans de carrière en propriété intellectuelle, pense en avoir vu d’autres : « J’ai d’abord cru à une exagération ou à la fantaisie d’un mythomane. Certains chineurs dénichent parfois une page de ratures sur papier bleu, qui va ainsi rejoindre sans éclat l’une des dizaines de milliers de lettres connues d’Alexandre Dumas. » Or, dans ce cas précis, il s’agit de plus d’un mètre cube de feuillets, de notes et de correspondances écrits par Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Le contenu est monumental.

Thibaudat a contacté Pierrat car il sait l’avocat passionné de lettres — notamment en tant qu’ancien conservateur du musée du Barreau de Paris. Dans les deux valises apportées au cabinet se trouvent pas moins de six mille feuillets : les manuscrits de Mort à crédit et de Guignol’s band, le roman Londres (mille feuillets), Guerre, six cents pages inédites de Casse-pipe, La Légende du roi René, mais aussi de nouveaux pamphlets antisémites. Il faut protéger ces manuscrits, tout en veillant à respecter la mémoire de ceux qui ont assuré leur préservation depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : les résistants Yvon et Claire Morandat, leurs enfants, et Jean-Pierre Thibaudat lui-même, chargé par la famille Morandat — en tant que passionné de l’œuvre de Céline — de remettre les documents dans l’ordre, page par page, avant de les confier au domaine public dans un esprit de transmission et de connaissance. Yvon Morandat n’avait formulé qu’une seule exigence : attendre le décès de la veuve de Céline, Lucette Destouches, qui s’éteindra à l’âge incroyable de cent sept ans, en 2019. Morandat avait pourtant tenté, dès le retour d’exil de Céline dans les années 1950, de lui restituer ses manuscrits — mais difficile de dialoguer avec quelqu’un qui vous traite de « vermine gaulliste », pour ne pas en dire davantage.

Les ayants droit de Céline et de son épouse sont l’avocat François Gibault et l’ancienne élève de danse de Lucette, Véronique Chovin. L’histoire se répète alors, à sa façon. Comme Morandat l’avait fait avec Céline, Pierrat et Thibaudat organisent une rencontre avec les deux ayants droit. Le rendez-vous se déroule plutôt bien, grâce à l’amitié ancienne liant les deux confrères du barreau de Paris. On croit l’affaire proche d’un dénouement. Hélas, pour discréditer Thibaudat et Pierrat, les ayants droit passent à l’offensive et les attaquent en justice pour recel de vol. L’accusation est profondément injuste, en particulier envers Thibaudat, qui a consacré des jours et des nuits, des mois et des années à analyser chaque document — un peu comme Champollion face à la pierre de Rosette. Il ne faut pas l’oublier : il s’agit de la plus grande découverte pour la littérature française du XX᷊ siècle, au point de modifier durablement l’œuvre de Céline. Sur le plan humain, Emmanuel Pierrat en sort profondément affecté : être placé en garde à vue par celui que l’on considérait comme un ami, comment dire ? Joker. L’affaire révèle des enjeux de pouvoir et de contrôle sur les futures éditions. Il y a un non-dit pesant : celui de ne pas supporter qu’un fils de résistants et un avocat humaniste soient au cœur de cette grande découverte littéraire. L’incarnation du mépris, et plus sûrement de la bêtise. L’affaire se conclura heureusement par un non-lieu pour Thibaudat et Pierrat.

Autre détail saisissant : le lien entre cette affaire et la Corse, via la figure d’Oscar Rosembly, le comptable de Céline, né à Poggiolo en 1909. Il fut souvent raconté qu’il aurait dévalisé l’appartement de Céline à la Libération. La Corse avait de quoi brouiller les pistes : « La fille de Rosembly avait fait croire pendant des années à plusieurs personnes qu’elle était en possession de ces manuscrits. »

Après Guerre, après Londres, après la collection de la Pléiade, la publication des manuscrits retrouvés se poursuit. Qu’adviendra-t-il lorsque l’œuvre de Céline tombera dans le domaine public, en 2031, soit soixante-dix ans après la mort de l’auteur ? Et que faire des pamphlets antisémites ? « Il était juste que les ayants droit paient 66 % d’impôts sur la valeur de ces manuscrits, soit 120 millions d’euros. L’idée que nous avions eue avec Jean-Pierre était que ces 66 % soient versés sous forme de dons à la Bibliothèque nationale. Je voudrais que cela soit effectué avant le passage dans le domaine public, afin que ces pamphlets soient étudiés par des chercheurs et que l’on prépare des publications rigoureuses et encadrées. En 2031, n’importe qui pourra les publier. Il ne faut pas les cacher. Céline lui-même avait fait retirer ces écrits de la vente pour éviter une condamnation plus large. Des illuminés vont les mettre en ligne — c’est pourquoi je suis favorable à une publication par Gallimard ou par la BNF, peu importe, de façon scientifique et à un prix dissuasif. »

L’Affaire Céline — La véritable histoire des manuscrits retrouvés
Emmanuel Pierrat / Écriture / 21 €

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