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Michel Vergé-Franceschi : « Richelieu veut arracher le sceptre de Neptune pour Louis XIII »

Cette année, la Marine nationale célèbre ses 400 ans. Elle fut créée par le Cardinal de Richelieu qui comprend le rapport terre-mer, la « dialectique » qui détermine une grande puissance grâce à sa capacité à disposer d’une force continentale mais aussi maritime. Le professeur Michel Vergé-Franceschi nous dévoile les origines, les secrets, les réflexions stratégiques, l’état d’esprit et l’héritage de cette flotte que l’on continue de surnommer « La Royale ».

400 ans, c’est assurément l’une des plus vieilles flottes militaires en activité de nos jours. Quelle est sa géographie sous Richelieu ? Comment se dimensionne-t-elle ?

Effectivement, la Marine française a 400 ans. Richelieu a également créé ses structures qui existent encore de nos jours, c’est-à-dire, les grades, enseignes de vaisseau, capitaine de vaisseau, etc. La grande différence de Richelieu par rapport à Colbert vient du fait que les ports n’accueillaient durant cette période que des bateaux qui avaient un tirant d’eau très faible. Par conséquent, Le Havre a été le grand port de Richelieu tandis qu’il ne s’occupait absolument pas de Brest. On imagine mal – lorsque Colbert est aux affaires en 1665 que Brest ne compte que 2 000 habitants. En 1715, après la mort de Louis XIV, la population de la ville bretonne aura multiplié par 15. La rade de Brest est très profonde tandis que celle du Havre pouvait accueillir les navires de Richelieu facilement. Le deuxième grand port du Cardinal est celui de Toulon, il en était d’ailleurs le gouverneur. Enfin, le troisième grand port est celui de Brouage. Richelieu demande au grand ingénieur Pierre de Conty d’Argencour d’y édifier des fortifications qui existent encore sauf que Brouage est aujourd’hui au milieu des terres (Charente-Maritime). Le Havre dispose du premier chef d’escadre de Normandie, Brouage avec le deuxième chef d’escadre de Guyenne et Toulon avec le chef d’escadre de Provence. Les vaisseaux n’étaient pas encore très importants, ils comptaient 40 à 50 canons. Par conséquent, pour soulever et manœuvrer un canon qui était en bronze à l’époque et qui pesait 4 500 kilos, il était nécessaire d’avoir 10 matelots-canonniers, soit 500 marins par vaisseau du temps de Richelieu. On est loin des vaisseaux de Louis XVI durant la Guerre d’Indépendance américaine qui pouvaient comprendre 180 canons à bord ou même du temps de Colbert où l’on avait 90 à 120 canons sur un navire. La marine sous Colbert et encore plus au XVIIIe siècle est d’une autre échelle.

Quelle est sa caractéristique dans ses dix premières années ?

L’aspect le plus extraordinaire est qu’elle est à la fois expérimentale et toujours victorieuse. On assiste à un véritable basculement. À l’époque, la France est considérée comme « le saint plancher des vaches », c’était un pays qui n’avait pas besoin d’aller sur l’eau. Il y avait du blé dans la Beauce et la Brie, du vin en Provence. Il y avait des légumes en Bretagne, il y avait du bois dans le Massif central, dans les Pyrénées. C’était « la douce France » comme on l’appelait depuis le Moyen Âge, elle était quasiment autonome pour faire vivre 16 millions de Français sous François Ier et près de 20 millions sous Louis XIV. Contrairement aux Anglais, les Français n’ont pas besoin de longues expéditions pour se nourrir, pour se procurer des céréales. La France avait la chance d’avoir les trois plantes du Christianisme, le blé pour l’hostie, la vigne pour le vin de messe et les oliviers pour le Mont des Oliviers. L’Espagne était un pays nouveau. Jusqu’à Charles Quint, il y avait un roi d’Aragon, son grand-père, une reine de Castille, sa grand-mère et l’Espagne n’a existé qu’à partir de 1516. Lorsque Richelieu arrive au pouvoir en 1624 comme Principal ministre – on ne disait pas Premier ministre – la grande puissance européenne est l’Espagne car ce petit pays de 4 millions d’habitants est parti depuis Christophe Colomb, depuis Isabelle de Castille, pour conquérir le Mexique en 1519, le Pérou en 1525 et le Chili en 1545. Finalement, cette immense Espagne tient la France comme une tranche de jambon dans un sandwich car les rois d’Espagne représentent aussi l’Autriche, c’est la Maison des Habsbourg. La France ne possède pas l’Alsace ni la Lorraine, elle n’a pas Lille ou Dunkerque qui sont des ports espagnols, elle est véritablement coincée entre Vienne et Madrid. Jusqu’à Henri IV, on disait que le grand chemin espagnol était celui qui conduisait les troupes d’Espagne de Gênes aux Flandres. La puissance espagnole reçoit un premier coup d’arrêt en 1588, c’est sa réputée « Invincible Armada » qui est battue par les vaisseaux d’Élisabeth Tudor commandés par Francis Drake. La deuxième défaite de l’Espagne est portée par la Marine de Richelieu et la formule est de lui, c’est la phrase qui est écrite dans son testament politique de 1626 pour Louis XIII : « Si votre Majesté a soixante vaisseaux dans le Ponant » – au Havre – « et si elle a quarante galères dans le Levant », à Toulon, « eh bien, on arrachera le sceptre de Neptune à Madrid ». Richelieu va mettre douze ans pour construire cette Marine. De 1626 à 1638, on va créer des infrastructures, des citadelles, des parcs d’artillerie. On va construire des quais en pierre comme à Toulon et l’on va construire une flotte.

Avec pour vaisseau principal ?

La Couronne, c’est le plus beau fleuron de la flotte. Il est lancé en 1637 au bout de dix années de construction. On mettait autant de temps pour faire un vaisseau sous Richelieu que l’on met aujourd’hui pour faire Le Charles de Gaulle ou un autre porte-avions. Dix ans de construction où l’on utilise des chênes puisés dans les forêts de France. Pour les mâts, c’est plus complexe car il faut des résineux, ceux des Pyrénées se brisent plus facilement et donc le royaume est obligé de signer sa plus vieille alliance avec une puissance étrangère qui n’est autre que la Suède. C’est en 1631 que la signature intervient avec la reine Christine et ce traité durera pendant plus de 160 ans jusqu’à la Révolution française. La Suède nous fait parvenir des sapins, de toute la résine nécessaire pour calfater les coques mais aussi du chanvre pour confectionner les voiles.

La Marine est prête quand commence la guerre avec l’Espagne en 1635 ?

1635 marque la prise de la Martinique et de la Guadeloupe par Richelieu. La France a besoin de colonies pour rivaliser avec l’Espagne. La Martinique est prise par Pierre Belain d’Esnambuc qui est un ancêtre direct de l’impératrice Eugénie de Montijo, la coïncidence est assez drôle. La Guadeloupe, de son côté, est conquise par Charles Liénard de L’Olive. La rue Liénard de L’Olive à Paris a d’ailleurs été débaptisée pour s’appeler rue de l’Olive… Cela ne veut plus rien dire ! On a procédé de la même façon pour la rue Belain d’Esnambuc. Les Espagnols vont conquérir les îles de Lérins devant Cannes la même année. Il faudra deux ans aux Français pour récupérer le fort Sainte Marguerite, future prison du Masque de fer. Entre 1635 et 1637, la Marine de Richelieu est hésitante, elle est commandée par l’Archevêque de Bordeaux, Monseigneur de Sourdis. Richelieu est « Grand Maître de la Navigation et Commerce de France » et il a son vieil oncle maternel, Amador de La Porte, le Commandeur de l’Ordre de Malte qui recrute pour la marine des Chevaliers de Malte. La première marine est très catholique. 1638, c’est le début des grandes victoires. Dans le golfe de Gênes, la bataille de Vado permet aux Français d’écraser la marine espagnole qui connaîtra une seconde défaite la même année lors de la bataille de Guétaria. Entre 1639 et 1641, la marine française sera victorieuse à chaque reprise. Richelieu meurt le 4 décembre 1642 en laissant une marine victorieuse. Enfin, en 1643, le règne de Louis XIV, à peine âgé de 4 ans et demi, commence par une immense victoire terrestre. C’est la première fois que l’infanterie espagnole, « le Tercios » est battue par une armée commandée par un futur frondeur et cousin du roi. Condé est victorieux à Rocroi avec uniquement 14 canons. Sur terre, l’armée française n’a que ces 14 canons alors qu’elle en possède plusieurs centaines sur mer. Richelieu a donc créé un instrument formidable mais malheureusement il y aura la Fronde. Des officiers comme Condé iront même jusqu’à servir l’Espagne. Mais Louis XIV fera preuve d’une très grande magnanimité d’où certaines pièces de Corneille comme Cinna ayant pour sous-titre : « ou la Clémence d’Auguste ». Cette guerre commencée en 1635 s’achève victorieusement en 1659. La France obtient le Roussillon. Richelieu a posé les bases du grand règne de Louis XIV.

Il y a aussi l’enclave de La Rochelle, la main britannique qui menace le royaume ?

Oui, depuis 1534, le calvinisme est apparu en France. Les calvinistes sont des gens plus ouverts que les catholiques, ils sont installés dans les ports. Les deux grandes places protestantes en France sont La Rochelle que l’on appelle « la Genève française » car Calvin s’était réfugié dans la ville suisse et l’autre grande cité était Dieppe où vit le père du grand marin qu’était Abraham Duquesne. Les protestants sont plus ouverts, on les trouve à Londres, à Amsterdam et à Rotterdam avec « Les gueux de mer », un groupe de marins des Pays-Bas espagnols qui s’enrichit énormément grâce au commerce des épices avec les Indes orientales. Les protestants ont compris l’importance du commerce maritime. Ils vont donc résister à un roi de France, roi sacré, roi de droit divin qui est « Le très chrétien ». Ils vont être également détestés par les Jésuites et par le Roi d’Espagne qui est le Roi très catholique. À La Rochelle, ils vont se soulever à différentes reprises. Dès 1573, le Roi de France est obligé d’assiéger la ville. Et ensuite, le second siège durera 18 mois entre 1627 et 1628. La Rochelle a 15 000 habitants. Pour Richelieu, c’est évident que les Anglais avec Buckingham qui a fait la cour à Anne d’Autriche, y débarqueront. Il faut donc empêcher la cité de devenir une République marchande à l’instar des Pays-Bas qui priverait la France de l’accès à l’Atlantique. Richelieu fait donc construire une digue incroyable d’une longueur d’un kilomètre et demi. Sa réalisation est confiée à l’ingénieur Métezeau. On utilise de vieux bateaux coulés, de vieux tonneaux, l’ensemble est relié avec des chaînes de fer. La Rochelle ne peut plus recevoir le moindre ravitaillement par la voie maritime. Et sur la partie terrestre, Richelieu dispose la cavalerie. Le blocus consiste à attendre que les gens meurent de faim. La ville ne comprendra plus que 5 000 habitants au moment de sa reddition. Pour l’anecdote, le dénommé Jean Guitton, maire de La Rochelle, avait planté un couteau sur la table de la mairie en disant qu’il ne se rendrait jamais et de nos jours encore, le couteau est toujours là, dans la salle du conseil municipal ! Pour résister, les Rochelaises se faisaient des saignées pour nourrir leurs enfants. Les catholiques les accusaient d’être anthropophages. Le 1er novembre 1626, le jour très catholique de la Toussaint, Louis XIII fait une entrée particulièrement retentissante dans la ville avec à ses côtés Richelieu et Monseigneur de Sourdis. On y fait célébrer un Te Deum, on a supprimé le temple, etc. L’édit de Nantes, octroyé par Henri IV en 1598, est mis entre parenthèses. Ce siège de La Rochelle est très embêtant pour la marine française car les 10 000 morts représentent des générations de marins qui manqueront ensuite. Les difficultés de la marine française ont toujours été un manque d’équipage. La monarchie, elle-même, a supprimé les gens dont elle avait besoin. Malgré une population énorme de 25 millions de personnes sous Louis XV puis 28 millions sous Louis XVI, la marine française n’avait que 50 000 marins à sa disposition alors que l’Angleterre avec 8 millions d’habitants en avait 70 000. Ces difficultés illustrent très bien les désastres de la guerre de succession d’Autriche, la guerre de 7 ans.

Pourquoi la marine est-elle encore surnommée « La Royale » ?

C’est un terme que les puristes n’aiment pas employer car il a été utilisé par dérision de Louis-Philippe en 1830 et l’on ne sait pas pourquoi. La première hypothèse est que le ministère de la marine était installé jusqu’en 1850 au 2, rue Royale. La seconde hypothèse indique que sur les 1 657 officiers présents dans la marine en janvier 1789, 1 200 ont émigré en Espagne, quelques-uns en Angleterre mais très peu, certains jusqu’en Suisse. Ces émigrés étaient contre la Révolution. Là encore, cette absence d’officiers nous explique les défaites d’Aboukir en 1799 et de Trafalgar en 1805.

Quelle est son apogée stratégique et militaire ?

Sous Richelieu, la marine française devient la première du monde, la Royal Navy n’est pas encore très puissante. Ensuite, nous avons la période sous Colbert et son fils. En 1690, soit sept ans après la mort de Colbert, la marine royale est à son plus haut niveau au moment de la Guerre de la Ligue d’Augsbourg. C’est le déclin jusqu’au duc de Choiseul.

Et la Corse ?

Elle est prise par le même Choiseul pour plusieurs raisons. La France vient de signer la paix avec l’Angleterre lors du traité de Paris en 1763 où elle perd le Canada. Choiseul dit que cela sera une magnifique compensation si la Corse devient française. C’est beaucoup plus pratique d’avoir Ajaccio et Bastia que les rives du Saint-Laurent. Deuxième raison, la Corse est couverte de bois. Les forêts de Vizzavona et d’Aitone sont remplies de pins. On va pouvoir disposer de mâts pour les bâtiments de guerre. Le problème est qu’il sera impossible de transporter ces pins jusqu’à Bastia ou Ajaccio car il n’y a pas de route. La troisième raison est sa position stratégique, la Corse assure la protection de Toulon. Y compris de nos jours, si la Corse appartenait à une puissance étrangère, les sous-marins d’attaque ne pourraient plus sortir.

Vous soulevez aussi le problème du coût d’entretien de la flotte mais aujourd’hui quand on regarde la flotte américaine notamment et que la France ne peut même plus avoir deux porte-avions, on comprend la signification de la maîtrise des mers…

C’est ce que disait Richelieu, « si votre Majesté veut être du monde, elle le deviendra par la mer ». L’avenir de la France est sur l’eau et la phrase de Richelieu sera reprise par le Kaiser Guillaume II en 1940. La Bataille de l’Atlantique fait que nous sommes libres aujourd’hui. Les débarquements de Normandie et de Provence font que nous ne parlons pas Allemand et que nous payons les Mercedes plus chères. La France doit aujourd’hui son vaste territoire maritime à Richelieu. Elle en a besoin, elle a besoin de ces petites îles, elle a besoin d’escales et d’étapes. La marine est une arme qui a toujours coûté très cher, c’est un peu moins vrai aujourd’hui, pas sur la construction des navires mais sur le fonctionnement car il y a moins de marins à bord. Simplement, il était évident qu’un cavalier ou qu’un fantassin mangeait sur le territoire. C’est donc une économie formidable, ils se nourrissent chez les paysans à la différence des marins – et cela revient sans cesse dans toutes les archives – qui mangent les vivres du roi. Pensez, par exemple, qu’il faut nourrir 1 500 marins par navire, qu’il faut multiplier le chiffre pour une vingtaine de vaisseaux, cela vous donne le chiffre de 30 000 marins soit 90 000 repas par jour. 90 000 repas pour se rendre à La Martinique et que la traversée dure une centaine de jours, cela fait 9 millions de repas. Les vivres du roi comprennent les tonneaux de salaisons, c’est le vin qui est le même que celui des officiers pour éviter les mutineries, c’est du vin de Bordeaux. C’est aussi du biscuit, c’est-à-dire du pain qui a été cuit deux fois d’où son nom, c’est de la viande de bœuf, des pruneaux, des fruits en bocaux, des meules de fromage que l’on achète à un pays étranger qui est le Duché de Savoie. La marine coûte chère. Il faut monter aussi les canons sur un vaisseau, il faut transporter les chevaux et pour ne pas qu’ils se cassent les pattes, ils sont suspendus au plafond avec des sangles qui passent sous le ventre. Sur les escadres françaises qui ont pris Minorque en 1756, vous avez 2 000 moutons et 500 bœufs avec l’égorgeur du bord, c’est-à-dire l’abattoir. La logistique est énorme. Il y a l’artillerie, la construction des boulets, le développement des fonderies, les achats de cuivre, les importations de bois, de chanvre. L’histoire de la marine est formidable.

Les noms des navires sont fabuleux : Argonaute, Achille, Neptune, Trident, Espérance, Gloire, Amazone, Foudroyant… Comment ces noms sont-ils choisis ?

Au départ, on donne des noms assez variés, des noms de province comme l’Alsace, la Provence, des noms de personnages, de dieux antiques comme Jupiter. À partir de Louis XIV, il sera débaptisé tout ce qui paraissait un peu idiot comme Le Louvre. Le Louvre, cela ne navigue pas donc on va le renommer Soleil Royal. On va tendre vers la valorisation du pouvoir royal avec pour le fils du Roi « Le Dauphin », pour la Reine, la « Marie-Thérèse » mais aussi « La Gloire », « Le Formidable ».

Les Marins du roi Soleil

d’André Zysberg, Marie-Christine Varachaud et Michel Vergé-Franceschi

368 pages · Perrin

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