Elle est, avec son mari, le Prince Joachim, l’étendard de la Maison Murat. La Princesse Yasmine Murat déborde de gentillesse et de bienveillance. Aux éditions L’Archipel, elle vient de publier « La Reine et le Sabre », préfacé par Jean Tulard, un roman historique écrit pour réhabiliter la mémoire de Caroline et de Joachim Murat, injustement critiqués et soupçonnés de trahison envers Napoléon. Par sens du devoir et de l’honneur…
Pourquoi cette nécessité d’écrire « La Reine et le Sabre », cette nécessité de raconter l’histoire de Caroline et de Joachim ? Est-ce par devoir familial ou davantage par envie personnelle ?
Les deux. J’ai épousé Joachim, j’ai épousé toute la famille et la cause qui l’accompagne. C’est aussi un besoin personnel de recherche de justice. Caroline Bonaparte et Joachim Murat ont été maltraités, victimes de médisances et accusés à tort de certaines choses qu’ils ne méritaient pas, notamment de trahison. Or, à travers ce livre, j’ai réussi à prouver au contraire que Murat a été loyal jusqu’au bout envers Napoléon. J’ai intégré des lettres qui sont en possession de la famille de mon époux dans le livre. Ce sont des échanges entre Murat et Napoléon. Le Roi de Naples sollicitait l’Empereur pour lui demander des éclaircissements sur certaines choses. À Naples, Joachim ne pouvait se contenter de simples ordres lui disant de dégarnir son royaume de dizaines de milliers d’hommes sur un front en Italie sans connaître le dessein et la stratégie. Il lui demandait des explications à maintes reprises. J’ai mis à la disposition des lecteurs une dizaine de lettres confirmant que Murat n’a cessé de solliciter Napoléon pour lui faire part des tentatives des Autrichiens de l’approcher. Il n’a jamais caché à l’Empereur les propositions des Autrichiens d’établir une alliance contre lui. Napoléon est resté muet face aux courriers de Murat. S’il a toujours été fidèle à Napoléon, je pense qu’il a été frustré que cela ne soit pas réciproque. Bien que Napoléon soit une figure grandiose, il a été très injuste avec Murat, le traitant souvent avec dédain.
Comment expliquez-vous cette injustice ? Pourquoi a-t-elle eu un tel impact sur l’histoire de la légende napoléonienne ?
Las Cases a publié « Le Mémorial de Sainte-Hélène », dans lequel il présente Napoléon comme une figure christique entourée de ses douze apôtres, ses frères et les maréchaux. Il devait forcément y avoir un Judas, et il a désigné Joachim, car il ne porte pas le nom de Bonaparte. Étant le beau-frère, il est donc considéré comme une pièce rapportée et il a été plus facile de l’accabler. Il y a quatre ans, la découverte de l’authentique « Mémorial », issu des véritables notes prises par Las Cases, ne comptait qu’une centaine de pages, car ses feuillets avaient été saisis par les Anglais. Il est donc revenu en France sans aucune note et a recommencé son travail d’écriture de mémoire. Le problème est qu’il a écrit beaucoup plus que ses propres notes et a brodé énormément. Nous avons une autre preuve des rumeurs répandues contre les époux Murat lorsque Las Cases contacte tous les membres de la famille Bonaparte, y compris Caroline, pour leur demander de l’argent. Las Cases a tenté d’exercer une sorte de chantage sur elle, mais elle s’est toujours opposée à lui verser la moindre somme. Cependant, cela ne l’a pas empêché de la critiquer dans son Mémorial… Par ailleurs, il ne faut pas omettre la propagande colportée par les royalistes sur « la trahison » de Murat pour briser le moral des troupes, car l’aura de Joachim Murat sur la Grande Armée était considérable. D’autres personnages, dans leurs Mémoires, ont été très critiques et injustes envers Murat et Caroline, comme la Duchesse d’Abrantès, épouse du général Junot, qui a notamment lancé la rumeur d’une prétendue liaison entre Murat et Joséphine. Napoléon, vexé, a alors commencé à se méfier de Joachim.
Un véritable fardeau pour la famille Murat que de vivre sous ces rumeurs depuis plus de deux siècles ?
Oui, je me disais en arrivant qu’il n’était pas possible de laisser passer cela. Tous les gens autour de Caroline et Joachim étaient jaloux d’eux. Ils étaient jeunes et beaux. Murat était magnifique, Caroline était une jeune femme très belle et très intelligente. C’était un couple qui s’aimait ; ils se sont mariés par amour. Elle a affronté Napoléon pour qu’il accepte de la laisser épouser Murat. Ils ont eu quatre beaux enfants, sont devenus prince et princesse, puis Grand-Duc et Duchesse de Berg et de Clèves, avant de devenir Roi et Reine de Naples. Que dire de plus ? (rires) Ils étaient beaux, heureux en amour, avec des enfants en bonne santé. Tous ceux autour d’eux se sont mariés par intérêt ou par dépit. On pense à Elisa, qui a épousé Bacciocchi pour ne pas rester vieille fille. Pauline a eu des expériences malheureuses : elle a perdu Leclerc puis son fils. Avec Borghèse, ce n’était pas un mariage heureux, mais elle conservait sa joie de vivre. Hortense est l’antithèse de Caroline ; elle est la petite fille modèle, acceptant d’épouser Louis pour plaire à sa mère Joséphine et à Napoléon. Hortense n’aimait pas Louis, et elle a eu des enfants qui sont malheureusement morts en bas âge, à l’exception de Louis-Napoléon. Elle fut très malheureuse. Elle a écrit ses mémoires alors que Caroline était encore en vie et a été particulièrement dure envers Caroline et Joachim. Caroline n’a jamais écrit ses mémoires ; Joachim a été tué avant que ces calomnies n’éclatent. En tant que membre de cette famille aujourd’hui, j’ai pensé qu’il était nécessaire de les défendre, car ils n’ont pas eu voix au chapitre. Ce sont des rebelles, des gens courageux, des personnalités qui ont pris leur destin en main.
Dans le roman, vous évoquez la Corse ?
Je commence par l’île en effet. J’écris comme s’il s’agissait d’un film dans ma tête et je vois la Corse avec « Salve Regina », ce bateau emportant Napoléon, la famille Bonaparte et la petite Caroline. Ils regardent leur Corse s’éloigner petit à petit. C’est une scène émouvante de quitter ses racines pour se diriger vers le grand inconnu ! Caroline a toujours conservé dans son cœur l’île de Beauté.
On connaît moins le lien entre Murat et Alexandre Dumas père ?
Ils ont servi ensemble durant la campagne d’Égypte. Si Murat est reparti avec Napoléon, le général Dumas a été capturé par les Anglais et emprisonné pendant trois ans au royaume de Naples, chez les Bourbons des Deux-Siciles. Il a été maltraité, notamment parce qu’il était mulâtre. Il en a conservé de profondes séquelles. Il a eu des difficultés avec Napoléon, qui ne voulait pas lui verser la solde des années passées en prison, et sa famille n’avait plus d’argent pour survivre. C’est Murat qui a avancé l’argent et l’a aidé financièrement. Il a écrit des courriers à Caroline lui demandant d’envoyer de l’argent à Madame Dumas, notamment. Murat est un homme bienveillant qui rendait de nombreux services ; il aimait les gens méritants. C’est peut-être mon côté méditerranéen, mais j’apprécie avant tout ceux qui ont de la parole et qui sont prêts à tout pour l’honneur et la dignité.
Et ce subtil bonheur d’avoir une préface signée par Jean Tulard ?
C’était un doux rêve et Dieu me l’a exaucé. C’était au-delà de mes espérances. De plus, le Professeur Tulard a eu la gentillesse de venir me voir le jour de la sortie du livre, et nous avons ensuite animé une conférence. J’ai pu apprendre un épisode qui n’était pas connu, une démonstration des sentiments un peu ambigus entre Napoléon et Murat. Il s’agissait d’une lettre de correspondance entre Talleyrand et Fouché, interceptée par Napoléon. Les deux hommes évoquent la chute de Napoléon en pleine guerre d’Espagne et réfléchissent à la transition du pouvoir. Ils se questionnent sur une personnalité forte capable de remplacer l’Empereur rapidement. Jérôme ? Non, trop jeune, trop irresponsable et volage. Lucien ? Ils n’ont guère de sympathie pour lui. Louis ? Très malade. L’aîné Joseph ? Pas assez courageux. Alors, ils pensent à Murat : ce n’est pas un Bonaparte, mais il fait partie de la famille et surtout, il a le soutien de l’armée. Cette lettre sera interceptée par les services de renseignement de l’Empereur. C’est à partir de cet épisode que Napoléon va congédier l’Empereur à travers une formule désormais célèbre : « Vous êtes de la m… dans un bas de soie. ».
Des projets littéraires ?
J’ai très envie de rester en Méditerranée et dans cette époque. On verra bien. Pour le moment, je souhaite continuer à promouvoir ce livre pour rétablir la justice et l’honneur de la famille Murat.

La Reine et le Sabre
Par la Princesse Yasmine Murat
L’Archipel – 24 euros


