Ce qui m’a poussée à partir découvrir l’Arménie s’origine dans mon amour pour la Corse. J’imaginais une parenté mystérieuse entre ces deux pays, entre ces deux peuples. Je ne saurais dire combien d’Arméniens vivent en Corse. On peut citer Patrick Fiori qui vit dans cette double culture. Il a chanté Mama Corsica pour représenter la France à l’Eurovision de 1993 et il représentera l’Arménie pour le même concours en 2027. Dans le cas inverse, aussi, je suis incapable de dire combien on trouve de Corses en Arménie.
De part et d’autre, les peuples corses et arméniens ont une vaste diaspora à travers le monde. En Arménie, du fait de son emplacement géographique, elle date du tout de début de son histoire. Les plus grandes vagues d’émigration furent les exiles médiévaux vers la Cilicie ou la mer Noire suscités par les invasions, puis la période de la déportation « économique » vers la capitale perse au XVIIe siècle et enfin le grand éclatement entre Arméniens occidentaux (de l’empire ottoman) et ceux orientaux (de l’actuel Arménie) dans le contexte du génocide. Celui-ci conduisit nombres d’Arméniens à fuir et à grossir les rangs d’une diaspora de 12 millions de personnes (contre 3 millions dans le pays) des Etats-Unis à l’Australie en passant par la Russie et presque tous les continents. Les Corses aussi sont souvent partis au bout du monde pour entreprendre ou explorer. Comme en témoigne par exemple la messe des Corses du Cardinal Bustillo à New York en février 2026.
Mes connaissances historiques sont limitées pour aller plus loin dans cette recherche documentée de parentés, même si je pense qu’il serait intéressant de dresser une histoire parallèle de ces deux pays et peuples, de ces deux insularités, vécues chacune à leur manière.

C’est cette commune expérience de l’insularité géographique et symbolique que j’ai voulu sentir pendant mon voyage.
Des montagnes encerclées
Quand la Corse, île de la Méditerranée, est entourée d’eau, l’Arménie contemporaine est continentale. L’Arménie historique était bien plus large que celle actuelle. Elle se prolongeait sur l’Anatolie au Nord-Est, jusqu’aux sources de l’Euphrate et du Tigre et jusqu’à la chaîne du Taurus au Sud-Ouest. Elle alla même jusqu’à la mer lors de la période du Royaume médiéval d’Arménie en Cilicie. Alors se rendre en Arménie aujourd’hui, ce n’est que voir une petite partie d’une culture qui rayonna bien au-delà.
Aujourd’hui, le pays est entouré de quatre voisins qui sont trois empires – trois « océans » potentiellement rugissant et ayant menacé ou déjà englouti l’Arménie dans l’Histoire : perse au Sud, turc à l’Est avec l’Azerbaïdjan et la Turquie à l’Ouest, russe au Nord avec la Géorgie. L’Arménie contemporaine demeurée chrétienne avec sa propre Eglise (bien qu’ils existent d’autres églises moins répandues – évangéliques et catholiques – mais tout aussi marquées par des spécificités locales) fait figure d’exception culturelle dans ce grand océan de plateaux et de montagnes peuplés de musulmans ou d’orthodoxes.
Comme en Corse, la géographie est impressionnante : des montagnes qui se dressent et que bordent non pas la mer mais des plateaux infinis et légèrement ondulés comme des vagues. L’écho entre l’image de la mer et celle des plateaux est d’autant plus frappant quand ils sont recouverts de neige comme ce que j’ai pu voir sur les hauteurs d’Egheghazor, dans les monts Vardenis. En quittant le lac Sevan, une sorte de mer intérieure de substitution, le deuxième plus grand lac d’altitude au monde.

En Arménie et en Corse, horizon et verticalité se croisent pour élever l’âme. Les montagnes qui plongent ou qui émergent de la mer d’un côté, celles qui se dressent haut sur les plateaux de l’autre. Le mont Ararat est pour cela majestueux avec ses 5 137 m d’altitude. Le mot « mont » ne diminue en rien sa hauteur mais dit sa singularité : il s’érige seul au bord du paysage. Des nuages placés à ses pieds donnent parfois l’illusion qu’il flotte. Il est accompagné d’un plus petit mont, sorte de valet de sa majesté. Cette importance a été acquise dès la Genèse (chapitre 8) car les voyageurs de l’Arche de Noé y auraient retrouvé la terre ferme mettant fin à l’errance ouverte par le Déluge. Aujourd’hui en territoire turque à quelques mètres de la frontière, il est un symbole de la culture arménienne. L’arche – car sa forme y fait penser – d’un peuple dispersé et amputé d’une partie de son territoire historique.
La géographie et la culture fusionnent. Certains Arméniens portent le nom des hauts lieux de leur patrie : Sevan ou Ani par exemple. La culture est partout : dans les églises compactes en croix formant un carré ou un rectangle entouré d’absidioles serrées les unes contre les autres et s’élançant jusqu’à une coupole en ombrelle caractéristique ; dans les Khatchkars parsemés le long des routes (pierres sculptées de l’Arbre de Vie ou du Christ de la Résurrection, symboles de gratitude et de prière), sur les statues des grands hommes de la Nation qui parsèment la capitale (des musiciens et des poètes le plus souvent) ; enfin dans la musique. Cette richesse musicale a été en grande partie sauvée par le musicien et musicologue Komitas dont l’histoire est bouleversante. Après avoir recueilli de villages en villages et retranscrit les musiques traditionnelles arméniennes puis œuvré à les faire connaître en Europe, il fut raflé avec les intellectuels arméniens d’Istanbul le 24 avril 1915. Traumatisé par les massacres et la disparition de ses compagnons, il finit sa vie dans le silence, vingt ans durant, à l’hôpital psychiatrique de Villejuif.

La musique est partout : dans les rues, les autobus, les restaurants…, Aznavour, en premier, ou le son mélancolique du Duduk, une sorte de flûte qui parle au fond de l’âme, de l’exil, de l’amour des êtres et de la patrie. Des thèmes communs aux chants et à la polyphonie corses. Cela je l’ai bien entendu lors d’un concert donné à Paris par Battista Acquaviva, interprète corse, spécialiste des micro-intervalles. Elle a parcouru les répertoires de peuples de la Méditerranée et d’au-delà et mêle dans ses albums, registre corse avec ceux d’autres contrées comme l’Arménie. De tous ces peuples (italien, corse, bulgare, français, anglais, basque, espagnol, grec et arménien) qui ont en commun cette façon si troublante de chanter la liberté. « J’ai voulu montrer une filiation, tisser un lien entre ces douleurs universelles, déclarait la chanteuse à l’occasion de la sortie de son album Les Chants des libertés. En Corse, on ne chante pas pour faire beau mais pour un idéal qui nous inspire. » C’est la même chose en Arménie et chez ses ressortissants : en premier, Aznavour qui a chanté pour ce peuple si courageux et martyrs du premier génocide du XXe siècle en 1915 :
« Ils sont tombés sans trop savoir pourquoi
Hommes, femmes et enfants qui ne voulaient que vivre
Avec des gestes lourds, comme des hommes ivres
Mutilés, massacrés, les yeux ouverts d’effroi
Ils sont tombés en invoquant leur Dieu
Au seuil de leur église ou le pas de leur porte
En troupeaux de désert, titubant en cohorte
Terrassés par la soif, la faim, le fer, le feu
Nul n’éleva la voix dans un monde euphorique
Tandis que croupissait un peuple dans son sang
L’Europe découvrait le jazz et sa musique
Les plaintes des trompettes couvraient les cris d’enfants
Ils sont tombés pudiquement, sans bruit
Par milliers, par millions, sans que le monde bouge
Devenant un instant minuscules fleurs rouges
Recouverts par un vent de sable et puis d’oubli
Ils sont tombés, les yeux plein de soleil
Comme un oiseau qu’en vol une balle fracasse
Pour mourir n’importe où et sans laisser de trace
Ignorés, oubliés, dans leur dernier sommeil
Ils sont tombés en croyant, ingénus
Que leurs enfants pourraient continuer leur enfance
Qu’un jour ils fouleraient des terres d’espérance
Dans des pays ouverts d’hommes aux mains tendues
Moi je suis de ce peuple qui dort sans sépulture
Qui a choisi de mourir sans abdiquer sa foi
Qui n’a jamais baissé la tête sous l’injure
Qui survit malgré tout et qui ne se plaint pas
Ils sont tombés pour entrer dans la nuit
Éternelle des temps, au bout de leur courage
La mort les a frappés sans demander leur âge
Puisqu’ils étaient fautifs d’être enfants d’Arménie. »
Assister à la journée nationale de commémoration du Génocide célébrée chaque 24 avril, c’est se mettre en marche dans le flot des pèlerins vers le Mémorial de Tsitsernakaberd (sur les hauteurs de Yerevan, la capitale) où une flamme éternelle brûle. Drapeaux, chants et silence, murs de fleurs, jeunes et vieux, on comprend ce qui cimente ce peuple. Le génocide est aujourd’hui reconnu par 34 pays – seulement. Il manque toujours celle de la Turquie.
Perdurer : des nacelles menacées
Si l’esprit souffle si fort dans ce pays c’est que la menace rôde. Trois empires stationnent à ses frontières. Le Turc grignote un territoire qu’il voudrait engloutir et gommer de toutes références chrétiennes pour unifier d’un seul tenant, les peuples turcs de Turquie et d’Azerbaïdjan. C’est déjà chose faîte dans le Haut-Karabagh (enclave arménienne millénaire située à l’Est de l’Arménie en Azerbaïdjan) depuis l’offensive militaire lancée par l’Azerbaïdjan le 19 et le 20 septembre 2023. Elle avait débouché sur l’annonce par le président de la République du Haut-Karabagh, de sa dissolution, effective au 1er janvier 2024, rendant caduque la mission de maintien de la paix russe qui s’était montrée incapable ou involontaire à défendre le territoire menacé depuis plus d’un siècle. Aujourd’hui, certains territoires frontaliers sont chaque jour menacés par des tirs ou des incursions. « Souvent conquise, jamais soumise ». Ce slogan populaire en Corse semble taillé pour l’Arménie aussi, car comme l’île, tant des forces étrangères ont tenté de l’exploiter au fil des millénaires.
Ce qui fut grand et puissant peut ne plus l’être
Corse et Arménie résistent aujourd’hui et tentent de transmettre leur culture dans un monde où les empires reprennent du poil de la bête – cela surtout pour l’Arménie- et où dans les deux cas, les traditions sont mises à mal par une uniformisation des manières de vivre plus tournées vers la consommation et l’éphémère que l’approfondissement des traditions.
Ani, ancienne capitale du Royaume arménien des Bagratides des X-XIe siècles, incarne cette fragilité. Ancienne ville aux « mille et une églises » plus grande et plus puissante que Paris à l’époque, étape stratégique sur la Route de la Soie n’est plus que ruines en territoire turc. Ce qui fut grand et puissant avant peut disparaître. Il n’est pas sûr que les restaurations en cours (en partie financées par l’UNESCO) préservent les marques de l’identité arménienne. Qui pourra aller vérifier dès lors que le site se situe dans le no man’s land de la frontière arméno-turque gardée par des soldats russes ?
Ce voyage en Arménie laisse plus de questions que de certitudes sur l’avenir de ce peuple et de ce pays. Témoigner de leur histoire, de leurs combats, me paraît important pour les faire connaître, les aimer et apprendre de leur courage, pour s’édifier nous-mêmes, en retour.
Des images me reviennent pour finir : des portraits fréquents dans les lieux publics ou les boutiques, ceux de jeunes gens, morts lors du dernier conflit dans le Haut-Karabagh.
Ressources pour en apprendre plus :
L’Arménie et les Arméniens en 100 questions, Les clés d’une survie, Michel Marian,
L’oiseau bleu d’Erzeroum, Ian Manook
L’Ami arménien, Andreï Makine
Ivre d’un grand rêve de liberté, Missak Manoukian – un émigré arménien mort pour la France (l’Affiche rouge) et poète du combat
A découvrir aussi le travail de l’Œuvre d’Orient et de SOS Chrétiens d’Orient pour soutenir les populations arméniennes menacées.



