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Marie-Thérèse Avon-Soletti : « La Corse découle de la doctrine de droit naturel de Saint Thomas d’Aquin »

Portée par Pascal Paoli dès 1755, l’expérience politique unique de la Constitution de la Corse a longtemps été oubliée par l’histoire. Marie-Thérèse Avon-Soletti, docteure d’État en Droit et maître de conférences honoraire à l’Université Jean Moulin de Lyon III, lui a consacré sa thèse et une grande partie de ses recherches, jusqu’à un ouvrage de référence réédité pour le tricentenaire de la naissance de Paoli en 2025.

Qu’apprenons-nous finalement de notre histoire à travers la réédition de votre magistral « La Corse et Pascal Paoli: Essai sur la Constitution de la Corse » ?

Au départ, comme tout le monde, je ne savais pas qu’il y avait une Constitution. Des historiens parlaient de quelques institutions et puis au fur et à mesure, j’ai travaillé sur la population, la religion, sur les traditions sociales, sur l’histoire, etc. Mon directeur de thèse m’a dit de transformer mes recherches jusqu’au Doctorat d’Etat car il y avait quelque chose à découvrir. Ce n’était pas enseigné à la faculté où l’on n’aborde que l’absolutisme royal, les Lumières et la réaction nobiliaire. Ce livre fut le résultat de quinze ans de travail. Mon directeur de thèse, Laurent Boyer qui était un savant extraordinaire, m’avait orienté vers Jacques Cadart, un grand constitutionnaliste trop tôt disparu qui m’avait confirmé l’intérêt de ces études pour la Constitution corse. Il fallait fouiller et déterrer le trésor, un peu à la manière d’un archéologue.

Il y avait eu pourtant de nombreux travaux précédents ?

Enormément et cela commence dès le Secrétaire de Pascal Paoli qui veut mettre par écrit ce qu’il a vécu. Mais il n’y a pas de juristes. Il y a surtout des historiens qui expliquent les faits, les événements, les personnes. Il n’y a pas d’historiens du droit et de la pensée politique qui traitent de cette ressource. Dès la fin du XVIIIe, tout le XIXe et même le XXe siècle, les ouvrages ne manquent pas mais il s’agit surtout d’une évocation des personnages et des événements. Il n’y avait rien sur la pensée politique. Pourquoi et comment Paoli a l’idée de mettre en place des institutions dès le début de la guerre contre Gênes ? Il était nécessaire de le découvrir.

Et qu’en retenez-vous personnellement ?

Tout d’abord, les Corses n’ont jamais suivi la doctrine absolutiste quel qu’elle soit.  Ils ne voulaient pas de l’absolutisme royal non pas parce que le pouvoir venait de Dieu mais parce que cette souveraineté était donnée directement au roi. Tandis que dans la doctrine chrétienne, le pouvoir vient de Dieu, il est diffus dans toute la communauté qui choisit ses autorités. Si jamais l’autorité ne cherche pas le bien commun, il est possible pour la communauté d’exprimer son désaccord contrairement à l’absolutisme royal. Saint Thomas d’Aquin fait une très belle synthèse au XIIIe siècle de cette doctrine chrétienne qui va se poursuivre jusqu’au XVIIème siècle. C’est une doctrine très élaborée, les représentants sont élus par une communauté. Il faut argumenter, expliquer pourquoi le tyran a détruit le bien commun. Et c’est ce qu’on fait les Corses. Dans les deux grands livres que sont le Disinganno et la Giustificazione, il y a la description de tout ce que Gênes n’a pas fait pour la Corse. Troisième condition très importante, puisque le tyran a détruit le bien commun, pour le remplacer il faut reconstruire le bien commun. C’est la raison pour laquelle les Corses ont passé leur temps à organiser la société, à travers la création des institutions, de l’Université, la réalisation des ports, etc.

Dans une époque nuancée, rude où la définition des Lumières n’est pas forcément celle que l’on en donne de nos jours ?

L’absolutisme royal et les Lumières sont les deux grands mouvements du XVIIIe Siècle. Le malheur pour les Corses c’est qu’ils n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre. Ils ne peuvent adhérer aux Lumières qui représentent un absolutisme beaucoup plus fort que l’absolutisme royal. Les Lumières font des choses que jamais Louis XIV n’aurait osé faire. Exemple, les despotes éclairés qui se permettent de changer la religion, de changer les coutumes. Les Lumières sont caractérisées par une transformation sociale qui consiste à supprimer les traditions, l’ancien monde. Une sorte de table rase du passé ! Le despote éclairé décide, tranche pour le peuple qui doit se taire. Dans Rousseau, Monsieur de Wolmar indique aux paysans les traditions à respecter. En Corse, au contraire, Pascal Paoli réveille les traditions étouffées par Gênes. Il n’y a pas dans la législation sociale de 1755 à 1769, la moindre entorse aux coutumes. Elles sont même exaltées. Le deuxième point sur les Lumières est une volonté de remplacer le spiritualisme par le naturalisme. Ce qui compte, c’est la raison sans la foi alors que les Corses suivent les enseignements de Saint Thomas d’Aquin. Le premier geste de Pascal Paoli au pouvoir est de demander au Pape, la venue d’un visiteur apostolique car les Evêques étaient Génois. Le visiteur apostolique restera dix ans en Corse, c’est une chose unique. L’Université a de grands professeurs qui sont tous des prêtres.

Pascal Paoli s’adapte pourtant à l’extérieur et voit la montée en puissance des idées des Lumières ?

C’est en premier lieu un législateur mais c’est aussi un diplomate mais, pendant la période de 1755 à 169, il a été sincère. Il parle de la « juste cause », c’est-à-dire de la révolte légitime des Corses face à Gênes. La Corse découle de la doctrine de droit naturel de Saint Thomas d’Aquin et elle dépend de communautés qui votent et qui sont les gardiens des traditions. Ce qui caractérise Paoli quand il accède au pouvoir, c’est de dire qu’il n’y aura qu’un seul chef et en cela, il reprend ce qu’avait fait Gaffory en 1753, qui avait été proclamé chef le 31 juillet. Malheureusement, en octobre de la même année, les Génois le feront assassiner. Paoli veut être le seul Général, il ne veut pas d’une direction collégiale qui est la garantie de ne rien pouvoir réaliser. On ne peut pas aller dans cinquante directions différentes. Paoli reprend le régime mixte de Saint Thomas d’Aquin : un seul chef à la tête, une élite élue qui s’occupe de la loi et un peuple, des communautés qui votent mais qui sont les gardiens de la constitution sociale, de toutes les traditions communautaires. La conception  chrétienne du pouvoir.

Un régime mixte, héritage de l’Antiquité ?

Oui mais dans l’Antiquité, il manque la phrase du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce lui appartient ! » Il y a nécessairement deux domaines qui sont distincts mais qui doivent travailler ensemble, l’Etat qui organise la société et Dieu, la vie éternelle. Sous l’Antiquité, c’est la Cité qui commande. Il y a bien le domaine spirituel et le domaine temporel. Et cela change tout l’esprit, cela explique pourquoi le peuple a un réel pouvoir. Regardez de nos jours, le peuple ne fait que voter et n’a plus le pouvoir qu’avait le peuple dans la doctrine chrétienne où les autorités n’avaient pas la possibilité de modifier les traditions. On ne pouvait pas dire une chose et le lendemain son contraire. Ce qui est très étrange, c’est que les Corses ont conservé cette doctrine chrétienne tout au long des siècles. Ils ont réussi à rester en dehors de ce courant absolutiste. Il y avait une doctrine intelligente qui permettait d’avoir un régime équilibré.

Que représente la Constitution de la Corse pour vous ?

La découverte.  Ce travail d’archéologue m’a passionné. Ces choses étaient cachées alors que nous avons une civilisation extraordinaire où la théologie et la philosophie sont ensemble pour créer quelque chose de bien. Quand le premier livre est sorti en 1999 et une deuxième fois en 2001, nous avons apporté les preuves à travers les lettres, les correspondances de Paoli, le Disinganno et la Giustificazione de la nécessité pour les Corses de rompre avec Gênes. Alors il est très troublant aujourd’hui de voir des historiens estimer que la Constitution est issue des Lumières, c’est d’ailleurs probablement plus flatteur que de dire qu’il s’agissait de personnalités ayant des traditions locales très ancrées. Pour ma part, je suis flattée que des Corses aient gardé une doctrine pratiquement perdue dans toute l’Europe. Grâce à Pascal Paoli, cette doctrine a été érigée en Constitution garantissant un régime équilibré. Il faut sortir de l’idéologie. C’est une pensée qui est fabriquée par la volonté humaine, par un idéologue. Elle consiste à tout inclure dans la société et le malheur, c’est son but, c’est-à-dire la création d’une société parfaite. Et toutes les idéologies, les mille ans du nazisme, les lendemains qui chantent du marxisme s’achèvent par la destruction et la mort. Les hommes n’étant pas parfaits, on ne peut avoir, par essence, une société parfaite. Pour les Corses, la vie est un combat sur terre. C’est parce que l’on a perdu la boussole que l’on croit que l’on peut faire un paradis sur terre. 

Et sur les relations avec le royaume de France ?

Paoli cherchait l’appui de la Papauté ou celui du Royaume de France. Lorsque la France est à l’apogée de l’absolutisme, elle a préféré la fiction plutôt que la réalité. Elle a préféré discuter avec Gênes plutôt qu’avec la Corse. Louis XV a lâché le Canada, « quelques arpents de neige » comme disait Voltaire, il a lâché les Indes orientales, quand on pense au travail réalisé par les Français, il a lâché tous ces pauvres gens et il envoie la plus grande armée du monde dans le plus petit royaume comme le disait Paoli… C’est consternant, c’est incohérent. A quoi cela sert de faire la guerre alors que Paoli demandait, dans ses correspondances, avec Choiseul, simplement à remettre la doctrine chrétienne en place. Et pour Choiseul, quelqu’un qui ne parle que de Dieu et de la Providence, cela ne veut rien dire. Choiseul est un bon monarchiste absolutiste. Cette doctrine frise l’idéologie. On préfère discuter avec Gênes qui n’a plus aucun rapport avec la Corse plutôt qu’avec ceux qui gouvernent l’île.

Et plus de 2 siècles d’incompréhensions…

Il y a vraiment une mauvaise foi. Quand vous quittez la réalité, vous êtes obligatoirement de mauvaise foi. L’idéologie, c’est le mensonge au service de l’esprit de domination.

LA CORSE ET PASCAL PAOLI, Essai sur la Constitution de la Corse, Nouvelle édition revue et augmentée

59,00 € – Mémoire du Droit

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