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A Casa Abbatucci à Zicavo : un siège pour l’histoire de la Corse

Au centre du village de Zicavo, la bâtisse contient, à elle seule, des siècles entiers de mémoire : la Maison Abbatucci. Elle porte le nom d’une famille dont la lignée de figures marquantes ne s’est jamais interrompue depuis le XVe siècle. La visiter est un vertige !

Avant même d’entrer, un détail retient l’attention : un mince cours d’eau traverse tranquillement les rues du village. Jacques Abbatucci, le maître des lieux se rappelle y avoir fait naviguer, enfant, des bateaux de fortune en bois ou en carton, avant de les suivre en courant le long des berges. Cette image dit quelque chose de plus large : l’histoire elle-même avance comme ces esquifs improvisés, laissant derrière elle les rêves, les récits transmis à l’oral, puis les traces tangibles — écrits, objets, monuments — qui rappellent la fragilité des grandeurs humaines. Cette pensée n’est pas neuve : elle rejoint le fameux « memento mori » murmuré à l’oreille du général romain triomphant. Face à la demeure, on ressent presque une gêne, celle de s’introduire dans l’intimité d’une lignée qui incarne la vieille noblesse insulaire. La tour d’origine, bâtie au XVe siècle, a beaucoup évolué, mais la maison conserve une allure farouche, presque martiale.

Dès le seuil franchi, un arbre généalogique impressionnant s’affiche : il débute avec le premier comte, Abbatuccio, en 1450, et se poursuit jusqu’à Antoine, né en 1987 et fils de Jacques-Pierre. Sur près de six siècles, la famille s’est mêlée à la vie politique, judiciaire et militaire du pays : notaires, capitaine au service de Venise, généraux, un consul général, un garde des Sceaux, plusieurs élus jalonnent cette généalogie.

Tableaux, archives, sièges anciens, épées, sabres, fusils, mousquets, portraits, uniformes et livres s’y accumulent, formant un concentré de l’histoire corse. Un visiteur aurait résumé la scène d’une formule frappante : que cette pièce évoquait Versailles à elle seule. La comparaison n’est pas usurpée : les Abbatucci s’inscrivent dans cette culture insulaire qui a accompagné, siècle après siècle, le royaume de France, la Révolution, l’Empire, la Restauration, le Second Empire, puis la République. Notes personnelles, bulletins officiels, lettres et correspondances s’entassent, formant un matériau si dense qu’il faudrait sans doute plusieurs décennies et l’effort de nombreux chercheurs pour en tirer tous les fils et faire émerger, de cette histoire intime, la grande histoire.

Plusieurs personnages se détachent particulièrement de cette généalogie. L’un fut lié à la Garde pontificale. Un autre, Jacques-Pierre, né en 1723, s’illustra comme général vainqueur des troupes françaises à Borgo, avant de devenir officier royal puis général de division sous la Révolution. Son fils Jean-Charles, général de la Révolution mort à Huningue en 1796, a laissé son nom gravé sur l’Arc de Triomphe.

Le Second Empire mérite, lui, d’être rappelé plus souvent qu’il ne l’est : c’est pourtant à cette période que la Corse connut l’un de ses développements les plus marquants, sous l’impulsion de Napoléon III. On le doit en grande partie à un autre Jacques-Pierre Abbatucci (1791-1857), garde des Sceaux qui présida le Conseil des ministres lors des absences de l’Empereur. Deuxième personnage de l’État à son époque, il fut à l’origine de nombreux grands chantiers menés sur l’île et œuvra sans relâche pour en engager l’industrialisation. On lui doit notamment la création des routes forestières, numérotées comme les routes nationales : la première correspond à celle des Landes, la seconde relie le col de Verde à Porto-Pollo.

Combattants en Crimée, sur le Rhin lors de la guerre franco-prussienne de 1870, formés à Saint-Cyr et engagés dès la Première Guerre mondiale : les Abbatucci se sont constamment tenus au premier rang lorsqu’il s’agissait de défendre leurs convictions. Mais leur attachement le plus constant reste leur lien avec le village, un lien que Jacques-Pierre résume simplement : la famille est toujours restée présente à Zicavo tout en participant, dans le même temps, au rayonnement du pays.

Aujourd’hui, le maître des lieux souhaite organiser un voyage d’études au Vatican afin de retrouver des informations sur son ancêtre Paganelli, qui vécut à Venise. Un mystère demeure autour de cet épisode : à la suite de la demande de Louis XIV d’expulser les Corses des institutions vaticanes, le pape aurait, en compensation, nommé Paganelli gouverneur militaire de la Sérénissime.

Derrière chaque visite guidée se dessine un objectif clair : transmettre, éduquer, sensibiliser les jeunes générations à cette maison de secrets et de trésors. Car cette maison, c’est l’histoire vivante de la Corse. La tâche de conservation et de restauration des objets qu’elle abrite s’annonce considérable, et un projet de valorisation muséale a été lancé avec le concours de la Caisse des dépôts et de la Fondation du patrimoine. Un inventaire complet demandera plusieurs mois de travail avec le soutien de la Direction du Patrimoine de la Collectivité de Corse. Un partenariat avec l’Université de Corse est également envisagé : l’idée serait d’installer un musée dans une maison voisine, tout en y proposant des logements pour des étudiants qui pourraient à la fois poursuivre leurs études, contribuer au projet muséal et participer au conservatoire. Au cœur de cette ambition, un seul mot d’ordre : transmettre.

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