La moustache était fine, particulièrement soignée. Michel Polac, un nom qui impressionnait les cireurs de pompes, courtisans et autres affidés du pouvoir. Il effrayait la grand-mère, la concierge de la rue Soufflot tandis qu’il attisait la confrontation entre vieux et jeunes c… comme dans une belle chanson de Brassens.
Icone d’une génération, emblème d’un pays qui savait encore dialoguer, échanger et polémiquer, Michel Polac a été, pendant plusieurs décennies, l’un des grands artisans du rayonnement des lettres avant d’être affublé de l’étiquette de journaliste provocateur que nous connaissons. J’avoue des souvenirs étranges, vagues, inaccessibles, toujours plus lointains. Je revois, de temps à autre, de vieux extraits de « Droit de Réponse », son émission culte, qu’il anima de 1981 jusqu’à 1987 sur TF1. Avais-je regardé, une fois, dans son intégralité ? Non, bien sûr que non mais c’est le propre de la nostalgie de revisiter les choses, de les modifier, de leur donner une forme nouvelle comme un enfant s’amusant avec de la pâte à modeler. Et pour symboliser le rêve, ces nuages épais de fumées de tabac, odeur perfide mais avant tout parfum de liberté au cœur de ces années 80. Alors, on pouvait bien entendre les hurlements des uns et observer les gesticulations des autres. Polac avait inventé le spectacle d’un petit monde « d’intellectuels » prêts à en découdre ; « Orgies, Orgies, nous voulons des orgies » comme dans Astérix et le Chaudron. Des gladiateurs avec pour seule arme, le verbe, dans une arène.
Mais retour sur les débuts de Michel Polac, né en 1930 à Paris. Son père mourut en déportation à Auschwitz lors de la Seconde Guerre mondiale. Il fut le neveu de Clara, la première épouse d’André Malraux. En 1947, à seulement dix-sept ans, alors qu’il est encore lycéen au prestigieux Janson de Sailly, il est repéré par Jean Tardieu et intègre le Club d’essai, le laboratoire expérimental de la Radiodiffusion française. Critique littéraire pour L’Express, il crée et anime, toujours à la demande de Jean Tardieu, et avec François-Régis Bastide, la célèbre émission « Le Masque et la Plume » sur France Inter qui continue d’exister de nos jours. A 26 ans, il publie son premier roman, La Vie incertaine, sous le parrainage de Jean Paulhan et d’Albert Camus lui-même, qui déclare : « L’auteur est à suivre de près : il est intelligent, direct et parfois émouvant. »

Au cours des années 60, Polac enchaine les concepts d’émissions culturels avant de se tourner vers le documentaire avec un film consacré à Céline et un second sur le thème du film de Louis Malle, Le Souffle au cœur, abordant le thème de l’inceste. Et dans ce pays où le non-dit est toujours dominant, le documentaire de Polac est censuré. L’auteur en gardera une cicatrice profonde au point de quitter les écrans pendant une décennie. Dix ans pour réfléchir, s’interroger et retrouver le souffle de la liberté. C’est à partir de cette censure que va naître dans son esprit « Droit de réponse ». Le 12 décembre 1981, l’émission est lancée est diffusée en direct, à 20h30. Le quatrième numéro de l’émission sera diffusé le 2 janvier 1982 en présence de l’équipe de Charlie Hebdo qui vient de cesser de paraître. Cavanna et le Professeur Choron ont mis la clé sous la porte pour des raisons financières car les ventes sont en berne. Polac veut pourtant savoir s’il ne s’agit pas d’une nouvelle censure. L’émission devient explosive quand le dessinateur Siné insulte Jean Bourdier, journaliste de Minute, qui avait été invité pour donner son avis sur la mort de l’hebdomadaire satirique. Le Professeur Choron, injurie des lycéens présents sur le plateau qui avaient osé déclarer ne pas apprécier Charlie Hebdo. En s’emparant du scandale, la presse assure la promotion de l’émission. Michel Polac et son réalisateur Maurice Dugowson avaient tout orchestré : l’anarchie n’était qu’apparente. Le maître Polac avait défini le cadre, les limites, les participants, le décor, la géométrie. Les invités sont répartis, installés au milieu du public. Tout doit concourir à la libre expression. Pour Serge Daney, le critique de télévision, Droit de Réponse était « une image moderne de l’agora démocratique (droit de questionner, droit de répondre, droit reconnu à tous, des stars aux obscurs, des décideurs aux décidés)»

Les personnalités y défilaient, Gérard Depardieu, Guy Bedos, Pierre Desproges, Coluche, Daniel Balavoine, Sheila, Anémone, Renaud, Gainsbourg et même Orson Welles aux cotés des journalistes et des dessinateurs régulièrement présents comme Dominique Jamet, Jean-François Kahn, Pierre Bénichou, Siné, Wolinski et autres Cabu. Enfin, Droit de Réponse est caractéristique, par sa folie, par sa nature, par sa liberté de l’esprit des années 80 : frénétique, beau, superbe par sa variété. L’art, sous toutes ses formes y est célébré et permettait de réfléchir sur les sujets de société. Ce pays ne semblait pas aller si mal car le débat y avait pleinement ses droits. Polac lance les premiers débats sur l’urbanisme : « Faut-il raser les grands ensembles ? » souligne-t-il en 1982 pour marquer sa lucidité sur des espaces impersonnels et esthétiquement laids. D’autres sujets défilent au fil des années : l’enseignement, la télévision elle-même, les radios libres, les prisons, la censure, l’humour, le show-business. Droit de Réponse est un tableau hebdomadaire de la société qui, grâce au divertissement polémique révèle ses différents personnages au fil de ses 230 numéros. Une Comédie humaine de Balzac ? Non, de Polac. Et puis toutes les choses ayant une fin, la dernière émission sera diffusée le 19 septembre 1987 juste après la privatisation de TF1 et son rachat par Francis Bouygues. Ce soir-là, le dessinateur Wiaz fait passer à l’antenne un dessin représentant Francis Bouygues vu de profil, déclarant : « Une maison de maçon… un pont de maçon… une télé de m…! » — parodiant le slogan du groupe Bouygues, « Une maison de maçon ». Le lendemain matin, Droit de réponse est supprimée et la décision sera définitive. D’autres journalistes seront contraints de partir comme Yves Mourousi et Marie-Laure Augry qui présentaient, avec justesse et un brin d’humour, le JT de 13 heures.
Depuis la disparition de Droit de réponse, la télévision française n’a cessé d’essayer de la réinventer sans toutefois retrouver le ton, l’impertinence et la subtilité de Polac. Le journaliste nous a quittés le 7 août 2012 et il est inhumé au cimetière de Montparnasse. Il manque au débat public.



