Par Clara Sallei Ottaviani
Nous avons tendance à imaginer la Méditerranée comme une mer paisible, empreinte d’une grande quiétude, où seuls le vent et les vagues viendraient troubler l’horizon. Dans l’imaginaire collectif, cette perception semble être tangible, mais elle ne reflète qu’une partie de la réalité : sous cette apparente tranquillité, la mer est en réalité traversée en permanence par une multitude de signaux sonores, qui composent un paysage acoustique souvent imperceptible à l’oreille humaine.
Une Méditerranée de plus en plus fréquentée
La mer Méditerranée couvre une superficie totale de 2,5 millions de km², soit à peine 1 % de la surface des océans (Dubois-Dauphin, 2016 ; Pennel, 2011). Malgré sa taille relativement modeste à l’échelle du globe, elle occupe une place centrale dans les impulsions humaines. Son nom, issu du latin Mare Mediterraneum, signifie littéralement « la mer au milieu des terres », traduisant son caractère enclavé, entouré par de larges masses continentales, tout en restant ouvert à l’océan par certaines voies de communication (Compain et al., 2014).
Chaque jour, des milliers de navires commerciaux, pétroliers, porte-conteneurs et ferries y circulent. À cela s’ajoute le développement du tourisme maritime et de la plaisance, qui densifie encore la présence humaine en mer. Peu à peu, la mer devient moins un vide qu’un espace parcouru, habité, traversé en permanence. En effet, l’augmentation du transport maritime a été particulièrement marquée au cours du XXᵉ siècle, avec une accélération nette après 1945. La relance économique de l’après-guerre, suivie par la mondialisation des échanges, a vivement transformé les flux commerciaux à l’échelle planétaire. Selon les dernières données publiques compilées par UN Conference on Trade and Development, la flotte marchande mondiale comptait environ 112 500 navires pour une capacité totale de 2,44 milliards de tonnes de port en lourd, au début de 2025, soit une croissance soutenue par rapport aux décennies précédentes. Conjointement, la capacité globale de la flotte commerciale, mesurée en tonnes de port en lourd continuait d’augmenter à la fin de 2025, reflétant l’expansion continue du transport de marchandises par mer (UNCTAD, 2025) .

La Corse au cœur de ce carrefour maritime
Au sein de ce vaste réseau de circulations, la Corse détient une position singulière. Située au cœur du bassin méditerranéen occidental, l’île se positionne à proximité immédiate de plusieurs axes maritimes majeurs reliant l’Italie, la France continentale, l’Espagne et l’Afrique du Nord. Cette localisation en fait un véritable carrefour, où se croisent en continu ferries, navires de commerce et embarcations de plaisance. Les liaisons régulières entre ports corses et continentaux structurent un trafic quotidien dense, auquel s’ajoute le passage de navires internationaux contournant ou traversant les eaux proches de l’île. Selon l’Observatoire Régional des Transports Corse, les ports corses accueillent ainsi une activité maritime particulièrement soutenue, avec environ 4,1 millions de passagers transportés chaque année hors croisière en 2025 (avec une progression annuelle d’environ +2,2 % par rapport à 2024),
tandis que la période estivale amplifie fortement cette pression, avec jusqu’à 6 millions de places proposées en seulement quelques mois sur les liaisons reliant l’île au continent (Observatoire Régional des Transports Corse, 2026) . Cette superposition de flux fait de la Corse un espace particulièrement exposé aux circulations maritimes, mais aussi un observatoire privilégié pour comprendre la concentration des activités humaines en Méditerranée occidentale. Cette intensification a une conséquence directe mais amplement peu visible : l’augmentation des nuisances sonores sous-marines d’origine anthropique. Les moteurs des bateaux, notamment ceux des grands cargos, émettent des bruits de basse fréquence qui se diffusent aisément dans l’eau. Avec le temps, ce bruit de fond a gagné en intensité, modifiant peu à peu le paysage sonore de la mer. Les recherches scientifiques contemporaines reconnaissent désormais ce phénomène comme une pression environnementale à part entière.
Quand le bruit devient une pression
Dans le milieu marin, le son joue un rôle essentiel, bien plus qu’à la surface. Contrairement à la lumière, qui est rapidement atténuée, le son se propage sur de longues distances sous l’eau et constitue un moyen de communication, d’orientation et de détection fondamental pour de nombreuses espèces. Cétacés, poissons, crustacés et autres invertébrés exploitent les paysages acoustiques naturels pour se repérer, trouver de la nourriture, éviter les prédateurs et interagir socialement. Or, le développement du trafic maritime et des activités humaines en mer a transformé ce paysage en y ajoutant des sons artificiels persistants. Comme l’explique de récentes études scientifiques, la pollution sonore sous-marine provient principalement des moteurs et des hélices des navires, mais aussi des forages, des constructions offshores ou encore des sonars. Ces bruits anthropiques, souvent inférieures à 300 Hz, peuvent parcourir des centaines de kilomètres sous l’eau, brouillant ou masquant les signaux acoustiques naturels (Erbe et al., 2019) .
Les conséquences pour la faune sont multiples.
Chez les mammifères marins, le bruit intense peut provoquer :
> Des perturbations comportementales, comme l’arrêt de l’alimentation ou la
modification des trajectoires migratoires ;
> Un stress physiologique chronique, associé à des niveaux élevés d’hormones du stress ;
> Des lésions auditives temporaires ou permanentes, réduisant la capacité des animaux à entendre les sons essentiels à leur survie ;
> Des échouages et des mortalités, lorsque les signaux acoustiques naturels sont complètement masqués ou lorsque les animaux paniquent face à des impulsions sonores intenses.
Chez d’autres groupes comme les poissons ou les invertébrés, bien que les mécanismes soient parfois moins bien documentés, les études indiquent des changements d’orientation, de reproduction ou d’alimentation liés à l’exposition à des niveaux élevés de bruit sous-marin. L’un des aspects les plus préoccupants est que ces effets peuvent s’additionner à d’autres pressions déjà présentes, réchauffement des eaux, pollution chimique, surpêche, créant un effet cumulé qui fragilise encore davantage les écosystèmes marins. Ainsi, là où nous percevons parfois le calme d’un horizon bleu, la vie marine navigue dans un univers acoustique saturé, où le bruit anthropique devient une pression puissante, modifiant vivement les conditions d’existence sous la surface.
Ce que nous appelons silence n’est peut-être qu’une absence d’écoute.
Références :
Compain, Y., Cazalet, B., & Galletti, F. (2014). L’extension des AMP en Méditerranée : D’un
contexte général en mer semi-fermée à l’expérience de construction du parc naturel du golfe
du Lion (France). https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers17-
07/010063183.pdf. https://www.documentation.ird.fr/hor/fdi:010063183
Dubois-Dauphin, Q. (2016). Restitution de l’hydrologie de l’Atlantique Nord-Est et de la
Méditerranée occidentale depuis la dernière période glaciaire à partir de la composition
isotopique du néodyme mesurée dans l’eau de mer et les coraux d’eau froide.
Erbe, C., Marley, S. A., Schoeman, R. P., Smith, J. N., Trigg, L., & Embling, C. (2019). The
Effects of Ship Noise on Marine Mammals — A Review. Frontiers in Marine Science.
Observatoire Régional des Transports Corse. (2026, mai). BILAN DU TRANSPORT EN
CORSE.
Pennel, R. (2011). Influence de la bathymétrie sur les instabilités de courants côtiers et la
formation de tourbillons : De l’observation en Méditerranée orientale à la modélisation
idéalisée [Theses, Ecole Polytechnique X]. https://pastel.hal.science/pastel-00678412
UNCTAD. (2025). Étude sur les transports maritimes 2025 Maintenir le cap dans des eaux
tumultueuses Résumé.



