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« By Jove ! » Relire Blake et Mortimer

Ah la BD belge ! Qui n’a pas succombé à ses délices ? Tintin, bien sûr, bien évidemment, Gaston Lagaffe, Spirou et Fantasio, Les Schtroumpfs, Lucky Luke, Boule et Bill, Natacha, Yoko Tsuno, Achille Talon, XIII, Thorgal, Les Tuniques Bleues… Et puis, il y a Blake et Mortimer d’Edgar Félix Pierre Jacobs dit Edgar P. Jacobs dont « Le Secret de l’Espadon » fut publié, pour la première fois, dans Le Journal de Tintin en 1946.

La période de l’enfance était admirable de fermeté, de prises de positions tranchées. Lorsqu’il convenait de fouiller les rayons de la librairie parfumée par l’odeur du papier d’imprimerie, il y avait le « zéro risque » : c’était Tintin. Du Pays des Soviets aux Picaros, j’ai feuilleté, usé et dévoré les pages de chaque album avec un appétit féroce. On passe à Astérix et Obélix, là aussi, là encore, on s’enivre de chaque épisode. Puis viennent Lucky Luke, les Tuniques Bleues ou encore Gaston et Boule et Bill… La vie est fantastique lorsque l’on flibuste, lorsque la mission d’un jeune pirate est de posséder un maximum d’albums de bande dessinée. Il faut conserver ces trésors précieusement, à l’abri des regards, dans une crique intime qui est celle d’une chambre d’enfant.

Encore aujourd’hui, ces albums n’ont pas bougé de place. Ils occupent la place centrale, la place privilégiée de la bibliothèque, dans un ordre régulier : Tintin et Astérix sur l’étagère la plus élevée, Lucky Luke, Blueberry et Blake et Mortimer sur l’étagère en dessous.

Les aventures du capitaine Francis Blake et du professeur Philip Mortimer sont issues de l’imagination d’Edgar P. Jacobs. Ce Belge fut l’un des grands collaborateurs d’Hergé sur les albums de Tintin et dans le journal éponyme qui publia, en 1946, les premières bulles du Secret de l’Espadon.

L’histoire est teintée de surréalisme et de fantastique dans un monde semblant réel comme le nôtre. D’album en album, nos deux éminents sujets de Sa Majesté seront confrontés aux espions les plus féroces, à la ruse ou à la violence de leur ennemi juré, le colonel Olrik. Ce dernier personnage aura même été l’objet d’une « biographie non autorisée » par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine. C’est dire l’importance géopolitique et l’intérêt que cette bande dessinée “pour enfants”, mais surtout à faire lire aux adultes, représente de nos jours dans les milieux diplomatiques.

On s’intéressera au surnaturel, à la part d’occultisme, mais aussi à certains thèmes qui interrogent encore notre monde : l’apocalypse nucléaire, les sciences technologiques, la propagande, l’espionnage, la guerre, la politique. Blake et Mortimer sont des doubles fascinants de James Bond et d’Einstein. Comme Hergé l’a réalisé avec Tintin, Edgar P. Jacobs s’inscrit dans cette tension, cette volonté de faire circuler les idées, les réflexions politiques, de les contextualiser. Tout est orientation, direction, cartographie, rapports terre-mer-air-espace et réalité. Blake et Mortimer, comme Tintin, nous enseignent les civilisations, les pays, leurs imaginaires. On passe de continent en continent avec une habileté saisissante : Londres, Le Caire, Paris, la Grèce, l’Allemagne, mais aussi le détroit d’Ormuz dont nous parlons tant en ce moment… Jacobs était un grand lecteur de Lawrence d’Arabie et de ses “Sept Piliers de la Sagesse”. Ce Belge est un admirateur de cette “Perfide Albion” et de son empire.

On discute à Piccadilly Circus et l’on agit dans la péninsule du Musandam et sur les falaises du Makran. De bulle en bulle, l’intrigue suit un chemin bien tracé par le génie de l’auteur. On peut cauchemarder avec « Par Horus demeure » dans « Le mystère de la grande pyramide », on s’illusionne sur « L’énigme de l’Atlantide » et l’on s’inquiète des « Trois formules du professeur Satō ». Un autre grand aspect de l’œuvre de Jacobs est la présentation dans toute sa splendeur de la civilisation britannique : sa grâce, son flegme légendaire, son esprit ironique, ses expressions, qu’elles soient irlandaises, galloises, anglaises ou écossaises… « By jove », « Damn it », « All right », on y voit des clubs et des cercles réservés aux « gentlemen », on y ressent l’âme d’une vieille aristocratie, vaillante, intelligente. Elle s’immortalise avec Downton Abbey, James Bond, Madame Tussauds, le bus rouge… Rule Britannia, The Empire Where the Sun Never Sets, l’Empire où le Soleil ne se couche jamais !

Enfin, il y a l’art du trait, le cadrage rigoureux chez Jacobs, la beauté des détails, la scénographie qui rappelle le cinéma, les bruits apparents. Un « Blake et Mortimer » se lit et s’écoute comme un air d’opéra. Jacobs a magnifié la bande dessinée, lui a donné ses lettres de noblesse. On ne pourra démentir Hergé : « Ceux qui ne connaissent le père de Blake et Mortimer que comme auteur sont déjà d’heureux mortels. Comment qualifier la chance d’un mortel qui, comme moi, l’a pratiqué, en supplément, et durant tant d’années, au titre de collaborateur et surtout au titre d’ami ? » Hergé-Jacobs alias Blake et Mortimer ?

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