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Barbara Carlotti chante la Corse, la femme et la mer

C’est une artiste d’une profonde intensité, polyvalente, inspirée et inspirante. Originaire de Poggio di Venaco, Barbara Carlotti a conçu, au fil des ans, son propre univers, entre pop anglaise et chansons de haut vol. Elle se revendique d’un héritage multiple : la musique classique, Canta u Populu Corsu, Gainsbourg ou encore Daho… Rencontre avec une auteure-compositrice audacieuse et originale…

Crédit photo: Elodie Daguin

D’où provient cette passion pour la culture, pour la musique, le chant mais aussi la littérature ?
C’est venu très tôt. Quand j’étais petite, il y avait un piano à la maison, car ma mère en jouait, et très logiquement, je m’amusais à pianoter sur cet instrument. Mes parents nous ont fait prendre, avec mes sœurs, des cours de solfège. Le piano était là, je l’ai tout de suite amadoué, si l’on peut dire ! Ma mère adorait la musique classique et mon père, pour lui, c’était davantage la pop. Il y avait un environnement musical.

La Corse ne vous quitte jamais ?
Je venais chaque été, et je continue de m’y rendre régulièrement. La Corse a toujours été pour moi un lieu de retrouvailles avec ma famille, mais aussi un lien très fort avec le village, les paysages, les odeurs de la montagne, quelque chose de très ancré avec la nature. L’identité était plus forte qu’en banlieue parisienne où j’ai grandi. Les relations y étaient plus importantes, plus nombreuses. Il y avait une forme de liberté que je n’avais pas en banlieue. On sortait le soir entre enfants. J’allais même jouer aux cartes le soir, au café, avec une copine. J’ai toujours été très envoûtée par ces paysages. J’ai même écrit une chanson qui s’appelle « Ici » pour parler du Tavignanu, des odeurs du figuier, du ciste, des immortelles. Cet environnement est ancré dans ma culture.

Au point de consacrer un album aux belles et vieilles chansons insulaires avec Corse, île d’amour en 2020…
Oui, ce fut un moment génial, c’était une forme de Riacquistu, une occasion de replonger dans les chansons que j’entendais très petite et qui étaient souvent fredonnées par mon père et ma mère. J’en connaissais les paroles par cœur. Cela faisait partie de ma propre culture au même titre que la pop des années 80, j’adore ce mélange. Je devais me réapproprier les choses, me réapproprier cette culture qui avait transité de façon très inconsciente, et au final, m’y intéresser davantage, travailler sur les arrangements, observer comment cela avait infusé dans ma propre vie.

Crédit photo: Gabrielle Riouah

Et puis il y a les modèles, Serge Gainsbourg, Étienne Daho ?
Se mesurer aux grands chanteurs, aux grands compositeurs, aux grands paroliers est toujours quelque chose de très impressionnant, mais on est guidés aussi par leurs empreintes, par une ferveur, par une passion et par une soif d’expression qui fait qu’on évacue cette idée. La question n’est pas de se mesurer, mais de faire au mieux avec la passion que l’on a. C’est extrêmement important d’avoir des modèles, car la passion que l’on a ne vient pas de nulle part. Elle se nourrit de ce qu’elle découvre.

Jazz, musique corse, variétés, pop, un éclectisme essentiel pour vous ?
Toutes les musiques ont la particularité de parler, d’échanger les unes avec les autres. Parfois, c’est un standard de jazz qui va nous inspirer pour une mélodie, d’autres fois, ce sont les paroles d’une chanson pop qui vont nous guider. Pour moi, il n’y a pas vraiment de distinction. Par exemple, Gainsbourg s’était servi de la musique classique pour créer ; il avait utilisé Chopin. Il a prélevé dans un terreau de composition très varié. On l’oublie, car le style fait la chanson, mais en réalité, on puise dans tous les styles. Pour beaucoup de chanteurs pop de ma génération, on s’appuie énormément sur l’héritage légué par Gainsbourg, mais aussi sur celui de Christophe. Quand il écrit « Le Beau Bizarre », il fait référence à Baudelaire. On peut trouver des liens un peu partout avec la poésie ou le cinéma. Cela m’a beaucoup guidé dans le sens où tous les arts étaient des prétextes à écrire des chansons. Au-delà de l’expression personnelle, on s’appuie beaucoup sur les créations des autres.

Un sentiment moins partagé par les nouvelles générations de compositeurs ?
Non, même dans le rap, il y a des artistes qui puisent dans la pop ou même chez Jacques Brel. Forcément, les manières d’écrire les paroles se renouvellent, mais il reste une tradition et cette infinité de possibles. Après, on est plus ou moins sensibles à certaines formes. Je ne suis pas rétive à la façon dont les nouvelles générations s’expriment, cela correspond aussi à ce qu’elles sont. Plus elles avancent dans le travail, plus elles iront rechercher des références plus anciennes. Personnellement, j’adore Theodora. Elle n’écrit pas du tout comme j’attendrais qu’un chanteur écrive, mais il y a une identité visuelle très forte. Je trouve que c’est très malin, très bien réalisé. Il faut avancer avec son temps, ce que faisait d’ailleurs David Bowie, qui allait puiser chez les jeunes générations des idées pour renouveler son style et toujours changer de forme en fonction de son époque.

Pour en revenir à vos œuvres, il y a cet aspect décalé qui joue profondément avec l’ironie. Cela devient difficile à notre époque d’en faire ?
Je ne sais pas si c’est difficile, quand on voit l’essor incroyable des humoristes. J’aime bien garder, en tout cas, une forme de distance, car j’estime qu’il ne faut pas se prendre au sérieux, quoiqu’on fasse. Il faut toujours conserver une part d’humour, et puis c’est peut-être l’esprit corse qui veut ça à travers la macagnà, le fait de plaisanter avec les choses. Gardons de la légèreté, car le monde est beaucoup trop grave et l’époque, si anxiogène.

Vos projets ?
Je sors un single « Regarder la mer », qui est une chanson écrite pour la défense des océans au profit de l’association Explore and Preserve. Elle est interprétée en duo avec Virginie Efira. Cette chanson est importante, car il faut essayer de donner du sens à ce que l’on fait. La mer est saccagée, ravagée de plastiques, c’est terrifiant. Il faut prendre soin de ce qui nous entoure. J’ai été très heureuse que Virginie, que j’avais croisée justement lors d’un mariage en Corse, accepte ce projet. C’est une conversation avec la mer. J’ai imaginé ce que l’on se dirait face à elle. Ce n’est pas culpabilisateur, car je n’aime pas les injonctions. J’avais déjà publié un livre au bénéfice de cette association. Elle réalise un travail remarquable ; elle est composée de personnes extraordinaires qui nettoient les plages, sensibilisent à la vie marine et réalisent des actions avec les scolaires.

Je termine ma tournée fin décembre pour l’album Chéris ton futur. J’ai quelques concerts entre juin et la rentrée. Enfin, je viens d’enregistrer un disque de reprises de chansons de films qui est prévu pour l’automne, et dans ce cadre, il y aura également un spectacle mis en scène par Emmanuel Noblet autour de ces musiques de films. L’album s’appellera En Cavale que nous avons décidé avec une autre chanteuse afin de mettre en perspective les femmes au cinéma. On pourra retrouver « L’une chante, l’autre pas » d’Agnès Varda, dont la chanson « Je vous salue, Marie » est une sorte d’hymne féministe très enlevé, très agréable, mais aussi des films de Jacques Demy ou encore le film Thelma et Louise. Nous avons été très heureuses de voir que l’affiche du dernier Festival de Cannes est celle du film de Ridley Scott, un beau clin d’œil involontaire…

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