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Tristan Morand publie « L’étranger »: troublant et fascinant

À peine 26 ans et une vie entière déjà derrière lui. Tristan Morand est de ces caractères atypiques, de ces jeunes personnalités que l’on rencontre trop rarement. Un être qui n’aime pas la mode mais qui l’imagine à sa façon, la dépeint comme un tableau de Renoir. Chez Tristan, c’est une « Partie de Campagne » qui se joue, se renoue ou se consume. « L’Étranger », son premier essai, est un récit autobiographique fascinant où tous les sentiments se mêlent, où l’ambition et la démesure finissent par céder à l’humilité et à la bienveillance, grâce notamment aux sirènes de la Corse. Mais Tristan, comme Ulysse, n’a pas encore fini de voyager.

En 2024, à l’occasion d’une rencontre entre décideurs publics et privés de l’île et des chefs d’entreprises italiens, organisée dans l’hôtel San Pellegrino à Folelli, notre hôte, Karina Goffi, présente un jeune homme portant fièrement un tatouage du Général de Gaulle, celui de l’Appel du 18 juin. La discussion devient immédiatement passionnante mais reste des plus brèves car le jeune homme effectue son service du soir. Au fervent admirateur du Général de Gaulle qu’est votre serviteur, la vue d’un tel tatouage ne pouvait qu’interpeller. Comment est-il possible qu’un jeune homme, né au début des années 2000, ose ce geste ? De Gaulle est-il en train de devenir une figure punk en ce 21ème siècle ? C’est en même temps tout le paradoxe et le génie du grand « Charles » d’être à la fois conservateur et moderne afin de saisir les tendances du temps, le respect du passé, les choix du présent, les ambitions du futur. Ces questions n’avaient pas encore de réponse. Deux ans plus tard, un message est envoyé sur la messagerie Instagram. Une belle introduction pour demander un échange, la possibilité de relayer la sortie d’un livre au titre attrayant : « L’Étranger ». Oui, l’étranger avec sa part de mystère, comment y résister ? L’entretien a lieu par téléphone. La discussion est prenante et l’individu nous révèle très vite qu’il habite le magnifique village de Penta di Casinca et qu’il travaille au… « San Pé » ! Plus de doute, c’est bien lui. C’est bien cet étranger en résistance, comme une métaphore du Général de Gaulle du mois de juillet 40 à Londres. L’échange tourne autour de son essai. Une date est fixée pour une rencontre : ce sera la semaine suivante au sein de l’établissement, afin de récupérer l’ouvrage et de pouvoir dignement en faire la recension.

La lecture peut commencer. Dès les premières lignes, Verdun. On médite la tragédie, la catastrophe, la folie et ces 700 000 hommes tombés entre février et décembre 1916, au rythme de près d’une centaine de soldats par heure. À Verdun, et plus que dans tout autre lieu, on sait encore le prix du sacrifice. On sait l’effroi, la terreur, les pulsions sanglantes que l’on ressent dans une sorte d’hypnose collective. À Verdun, le courage, l’héroïsme, la gloire, mais aussi la perte, la douleur et la souffrance éternelles. Tristan Morand évoque l’histoire avec pudeur et l’humilité de ces vieilles familles modestes du Nord. Et une idée adventice, un souvenir qui resurgit, l’évocation, en guise de miroir de nos propres histoires familiales en Corse. L’auteur nous avertit : « Je suis né trente ans trop tard… » L’aveu relève en soi d’une part de panache mais aussi d’une éducation modèle, d’un sens aiguisé de la rigueur, du travail, d’une conception antique de l’amitié. Évidemment, il ne cache pas ses convictions politiques. Tristan est à droite, terriblement à droite. La fougue de la jeunesse, l’excès. C’est un anarchiste de droite. Il n’a pas de mots assez forts, assez durs pour s’attaquer aux milieux intellectuels et à leurs tropismes que sont le wokisme, l’européisme béat, l’ordre mondial, etc. Son essentialisation de la vie politique est celle d’un jeune homme indigné, révolté, celle d’un garçon qui pourrait rejoindre l’Angleterre depuis l’île de Sein. Certes, le discours peut paraître brutal, mais il n’est que réaction vis-à-vis du respect qu’il convient d’avoir pour les traditions, les anciens, la mort et donc la vie. Élevé au sein d’une famille aimante, Tristan entre, à l’âge de 15 ans, en formation au sein du prestigieux Château des Monthairons. Il y apprendra l’excellence, la beauté, l’esthétisme du service à la française, le luxe absolu. L’hôtellerie-restauration est sa passion. La flamme est ardente, Tristan brûle même les étapes puisqu’il s’associera, à peine majeur, avec la propriétaire d’un bar de nuit à Verdun : « Je gérais, à 18 ans, sept salariés, des DJ, des agents de sécurité et tous les excès que l’on peut rencontrer dans un bar du soir. C’est ce que j’ai voulu retranscrire dans ce livre.

Et la vie bascule. Le jeune homme élégant, courtois, bien éduqué fait sa mue. Il change et entre dans le monde de la prétention, de l’arrogance, de la vanité. Les Bacchanales ont lieu chaque soir. Les mêmes scènes se reproduisent : alcool, drogues, femmes… Tristan est happé. Ce qu’il croit être un sommet est un abysse. Il ne le perçoit pas, il ne le décèle pas. Sa famille en fait les frais, qu’importe. Ses grands-parents sont même « réquisitionnés » pour servir les clients, ranger et nettoyer l’établissement. De ces odieuses années, Tristan semble à l’empereur fou, et l’on se remémore Lamartine : « Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, s’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron. » Son empire s’écroule, lui, le « roi des nuits verdunoises ». Heureusement, Tristan a son Iseut, sa douce Orlane, qui le canalise, le ramène paisiblement vers la vie, vers la curiosité, vers la beauté du monde, vers l’infini des possibles, vers la paix, la fraternité… La paix ? Oui, avec soi-même. Du statut d’écorché vif, de jeune patron méprisant, Tristan reprend goût aux choses simples, aux dîners en famille. Mais l’homme a besoin d’aller plus loin pour se retrouver totalement. Il découvre, grâce à un de ses amis et à son père, installé à Penta, la Corse : « Je n’étais pas bien et mon ami m’a proposé d’y séjourner quelques semaines afin de me reposer. » Et l’impérieuse nécessité de retrouver des valeurs, une terre de traditions : « La Corse prenait tout son sens. C’est ce que l’on recherchait avec Orlane. J’ai voulu raconter le paradoxe d’un étranger conservateur au sein d’une terre conservatrice qui peut pointer du doigt les étrangers. Je suis arrivé dans une région où je suis étranger et où je me suis retrouvé car nous avons vécu pendant près d’un an directement au village de Penta, fréquentant le bar du village, l’épicerie, les gens du village. Cette vie est fascinante. Il y a une ruralité, sur le continent, qui décline, qui se meurt, et là, je vois un village des plus vivants, où les générations se mélangent, où les anciens jouent aux cartes, à la pétanque. Il y a aussi l’éducation, la langue corse, les traditions, les messes, tous ces aspects qui sont encore très puissants en Corse alors qu’ils ont disparu sur le continent. »

Tristan est comme Paul sur le chemin de Damas. Se libérant des contraintes, des angoisses, des ennuis judiciaires, c’est en Corse qu’il goûte finalement à la liberté grâce à son « cheminement spirituel » qui n’est pas que religieux : « Je suis traditionnaliste mais ce n’est pas simplement une question de religion, je le suis dans tous les fondamentaux des familles des années 60, 70, 80. Par exemple, je n’écoute que des musiques des années 70, j’aime le cinéma d’Alain Delon. Il y a des détails qui m’obsèdent, comme le fait d’acheter tous les jours mon pain frais, de boire un verre de rouge à table. Cela ne fait pas rêver, effectivement. Mes amis sont en boîte de nuit alors que nous vivons avec mon épouse selon des repères plus anciens. »

Quel étonnant parcours ! Tristan cultive ses idées, développe ses propres réflexions. Gérant de boîte de nuit, entrepreneur génial mais arrogant, son livre « L’Étranger » est comme un navire dirigé par celui qui passera de mousse à capitaine au long cours. Il s’en dégage un parfum de tabac froid, une atmosphère digne d’un roman policier des années 70. L’homme continue néanmoins d’aimer de brefs et malins petits plaisirs, comme la dégustation d’un bon cognac et d’un cigare. Chapeau et lunettes noires, on aime son style de Blues Brothers avec John Belushi et Dan Aykroyd. Et puis, un mot enfin sur Karina, qu’il considère comme sa grande sœur, un modèle pour lui de rigueur, de travail, d’excellence, sa protectrice au sein de ce beau refuge qu’est le « San Pé »… Une belle histoire !

L’Etranger

Tristan Morand

Autoédition

Disponible sur Amazon /

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