Caroline Fourgeaud-Laville est Helléniste et fondatrice de l’association Eurêka, auteur de plusieurs livres sur la Grèce antique aux Belles Lettres et chez Perrin. Elle vient de publier « Humanités » aux éditions de L’Observatoire. Un guide, un manuel pour appréhender le monde, le tragique, la vie en revenant aux sources, à cette pensée grecque qui a façonné nos sociétés.
Pourquoi ce livre ? Pourquoi « les humanités » ?
J’ai écrit ce livre à partir d’un constat assez simple : nous traversons une crise de la transmission. Nous n’avons jamais disposé d’autant d’informations, mais nous éprouvons de plus en plus de difficultés à les hiérarchiser, à les inscrire dans une histoire et à leur donner du sens. Les humanités peuvent précisément nous aider à reconstruire cette profondeur. Le grec comme le latin permettent de mettre en relation les langues, l’histoire, la littérature, les arts, la philosophie et les sciences afin de comprendre comment les sociétés se représentent le monde et comment elles répondent aux grandes questions humaines. Le pluriel des « humanités », vient du nom qu’on leur donnait dès l’Antiquité : «les lettres plus humaines ». Elles sont cette part de notre culture qui traite de ce que nous avons de plus humain. Maintenir le lien avec elles, c’est s’assurer de pouvoir continuer de se confronter à leurs textes, replacer les mots dans leur histoire, distinguer, argumenter, interpréter. Les humanités ne nous fournissent pas des réponses toutes faites mais nous apprennent à poser les questions.
Notre époque serait donc un palimpseste, un parchemin sur lequel on a réécrit un autre texte ?
Oui, et le mot me paraît particulièrement juste. Un palimpseste est un manuscrit dont on a effacé le premier texte pour en écrire un autre, mais sous lequel l’écriture ancienne demeure parfois visible. Nous employons quotidiennement des mots, des concepts, des images et des formes politiques qui ont été élaborés bien avant nous, mais nous ne voyons plus toujours le texte qui affleure sous le nôtre. Notre langue continue de penser avec des catégories anciennes, souvent à notre insu. Lire ce palimpseste, c’est retrouver les strates successives qui composent notre présent. Ce n’est pas revenir en arrière. C’est au contraire mieux comprendre ce qui, dans notre modernité, est véritablement nouveau et ce qui constitue la réapparition, sous une autre forme, de problèmes très anciens.
Vous évoquez des « humanités » à manier avec précaution. C’est-à-dire ?
Il faut se garder de toute idéalisation. Les sociétés grecque et romaine étaient profondément inégalitaires. Elles connaissaient l’esclavage, excluaient largement les femmes de la vie politique et construisaient leur citoyenneté sur des frontières très étroites. Étudier les humanités ne peut donc pas consister à présenter l’Antiquité comme un âge d’or ou comme un modèle qu’il suffirait de restaurer. Il faut également se méfier du mot « racines ». Une racine est immobile, exclusive, presque
souterraine. Or une culture est faite de circulations, d’emprunts, de traductions et de transformations. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais vécu en vase clos : ils ont reçu des savoirs de l’Égypte, de la Mésopotamie, du monde phénicien et de nombreuses autres civilisations. Les humanités sont donc à manier comme un instrument critique, non comme un monument. Elles doivent nous aider à interroger notre héritage, y compris dans ce qu’il contient d’inacceptable, d’inachevé ou de contradictoire. Hériter ne signifie pas répéter. Cela signifie recevoir, examiner, choisir et transformer.
Tout le monde peut et doit apprendre le grec ancien ?
Tout le monde doit y avoir accès. Chacun devrait pouvoir rencontrer cette langue, en comprendre les mécanismes, en reconnaître les traces dans le français et découvrir les textes qu’elle a portés. Quelques mots de grec peuvent déjà ouvrir un espace immense. Comprendre que « démocratie » associe le dêmos (peuple) et le kratos (pouvoir), ou que « catastrophe » désigne d’abord un renversement. Le grec ancien est aussi une formidable école de liberté intellectuelle. Parce qu’il oblige à observer la structure de la phrase, à envisager plusieurs traductions et à justifier ses choix, il apprend à ne pas recevoir passivement le langage. Or celui qui ne maîtrise plus les nuances des mots risque de devenir dépendant de ceux qui les utilisent à sa place.
Et dès le plus jeune âge ? C’est ce que vous faites d’ailleurs avec votre association Eurêka ?
Oui, parce que les jeunes enfants n’ont pas encore intériorisé l’idée que le grec ancien serait une langue difficile ou inaccessible. Ils l’abordent avec curiosité, presque comme un jeu. Ils aiment l’alphabet, la sonorité des mots, les récits mythologiques, les énigmes étymologiques. Ils découvrent très vite qu’ils connaissent déjà beaucoup de grec. Avec l’association Eurêka, nous intervenons auprès d’enfants de l’école primaire. Nous faisons entendre la langue, nous apprenons de petits dialogues, nous relions les mots grecs au français, aux sciences, à l’histoire, aux mythes et aux grandes questions philosophiques.
Le mal de l’Europe est de ne plus penser le tragique de l’histoire et le risque de ne plus savoir imaginer et saisir le kairos ?
L’Europe s’est peut-être trop longtemps raconté que l’histoire avançait nécessairement dans le sens du progrès, de la paix et de la raison. Or la tragédie grecque nous enseigne précisément que rien n’est définitivement acquis. Les sociétés peuvent être emportées par leurs propres aveuglements, y compris lorsqu’elles pensent agir rationnellement. Le tragique nous rappelle que certaines situations ne proposent pas de solution parfaite, mais seulement des choix dont chacun comporte une part de perte, de responsabilité et parfois de culpabilité. À cette conscience tragique s’ajoute la notion de kairos : le moment opportun, l’instant décisif qu’il faut savoir discerner et saisir. Nous vivons dans un monde saturé de prévisions, de données et de procédures, mais cela ne signifie pas que nous soyons plus habiles quand il d’agit de reconnaître le moment favorable. Le kairos suppose du jugement, de l’expérience et une capacité à décider dans l’incertitude. Il est tout le contraire de l’application mécanique d’un protocole. L’Europe ne devrait jamais se défaire de sa mémoire, elle a été fondé précisément pour que cela : avancer en plein conscience !
À l’ère des algorithmes, le langage est-il condamné ? Avec l’IA, est-ce la machine qui nous dicte finalement de nouveaux commandements ?
Le langage n’est pas condamné, mais il est menacé d’appauvrissement si nous renonçons à en faire un usage conscient. Les algorithmes privilégient ce qui est prévisible et produisent des formulations à partir de régularités statistiques. Cela ne doit nous inviter à ne jamais confondre la fréquence d’un énoncé avec sa vérité, ni la fluidité d’un discours avec la justesse d’une pensée. Le danger ne réside dans le fait que nous risquons d’adapter progressivement notre propre langage à ce qu’elles savent traiter : des phrases plus attendues, des catégories plus simples, des oppositions plus sommaires. Une langue qui perd ses nuances finit par perdre sa capacité à penser les situations complexes. Les humanités nous apprennent précisément à interrompre ces automatismes. Elles ne s’opposent pas à la technologie. Elles nous donnent les moyens de ne pas lui abandonner notre jugement.
Comment rendre possible votre idée de « seconde Renaissance » grâce à l’IA ?
La première Renaissance a été rendue possible par la rencontre entre des textes et des techniques nouvelles – notamment l’imprimerie – conjuguée à un immense désir de savoir. Nous pourrions connaître aujourd’hui un phénomène comparable. L’intelligence artificielle peut donner accès à des bibliothèques entières, faciliter la comparaison des traductions, reconstituer des manuscrits, rendre visibles des textes rares, accompagner l’apprentissage des langues anciennes et créer de nouvelles formes de transmission. Mais une technique ne produit pas à elle seule une Renaissance. L’imprimerie a également diffusé des erreurs, des propagandes et des violences. Ce qui a fait la Renaissance, ce n’est pas seulement la machine typographique, c’est l’usage intellectuel, artistique et politique que des femmes et des hommes en ont fait. Il faudra pour cela former des lecteurs capables d’interroger les réponses produites par les machines, de vérifier les sources, de détecter les simplifications et de distinguer une information d’une interprétation. Plus l’intelligence artificielle sera puissante d’intelligence « plus humaine » et les humanités sont, bien entendu, le maillon fort de cette Renaissance.




