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Corsic’Ange : la science au service d’un requin menacé d’extinction

Saviez-vous qu’un ange vit sous nos eaux ? Il ne possède ni ailes, ni auréole, mais son nom évoque une créature céleste : l’ange de mer (Squatina squatina). Avec son corps aplati et ses larges nageoires pectorales, il évoque l’image d’une raie. Pourtant, il s’agit bien d’un requin, un géant paisible et discret pouvant atteindre jusqu’à 2,50 mètres de long. Maître du camouflage, il se fond dans les fonds sableux de la Méditerranée, où il peuplait autrefois en grand nombre les eaux claires entre Nice et Antibes, au point que cette région fut baptisée la « baie des Anges ».

© Pierre-Jean Beaux  

Parmi les vingt-quatre espèces recensées à travers le monde, seules trois fréquentent la Méditerranée ainsi que l’Atlantique Est. Cependant, dès le début du XXe siècle, avec l’essor de la pêche industrielle, notamment au chalut de fond, leurs populations ont drastiquement décliné. Ce déclin progressif s’est intensifié après les années 1950, les anges de mer faisant l’objet de captures ciblées et subissant, en toute discrétion, les bouleversements des écosystèmes marins. En 2006, son nom fut inscrit en lettres rouges sur la liste de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), classé « en danger critique d’extinction ». En dépit des règles de conservation, les anges de mer continuent de souffrir de la surpêche, les pollutions et l’impact du tourisme. En raison de leur taux de reproduction faible, ils demeurent particulièrement vulnérables.

Pourtant, l’espoir renaît en 2013 grâce au lancement de l’Angel Shark Project, un programme de recherche et de conservation international. En Corse, plus préservée que d’autres régions, les pêcheurs locaux ont joué un rôle-clé en partageant leurs observations. De cette alliance entre savoirs traditionnels et science est né le projet Corsic’Ange, porté par l’Università di Corsica, afin de mieux connaître et protéger cette espèce rare.

Développer la connaissance grâce à un partenariat scientifique

Les pêcheurs, sentinelles des mers et porteurs de savoirs

Corsic’Ange est un projet qui retrace l’évolution de la présence de l’ange de mer depuis 1994, en croisant les connaissances des pêcheurs et les données scientifiques. Les pêcheurs, observateurs privilégiés de la mer, rendent compte de leurs observations : spots, périodes de présence et comportement du requin. De leur part, les scientifiques analysent les données historiques de pêche afin de déceler les tendances et les zones d’intérêt de l’espèce.

Ces savoirs empiriques complètent l’analyse des archives halieutiques et permettent aux chercheurs d’identifier les zones clés et les tendances à long terme. Une alliance féconde entre science et connaissance locale.

Impliquer la science dans la cartographie des zones fonctionnelles

Sur la côte Est, Corsic’Ange suit la population d’ange de mer en utilisant une approche combinée de Capture-Marquage-Recapture (CMR) et de plongée scientifique. Lors de captures accidentelles par les pêcheurs, les individus sont mesurés, sexés puis marqués à l’aide de « marques spaghetti » comportant un code d’identification unique. Ce dispositif permet d’assurer un suivi sur le long terme et d’estimer la taille de la population.

Ces individus sont également suivis par les plongeurs le long de la côte afin de surveiller leur développement et de mieux appréhender leur répartition.

Grâce à ce dispositif, les scientifiques ont pu cartographier les zones de fréquentation de l’espèce. L’ange de mer apparaît particulièrement fidèle à la plaine orientale de Corse, avec une concentration marquée entre Bastia et Solenzara. Des observations plus ponctuelles sont également recensées, du désert des Agriate au nord jusqu’aux Bouches de Bonifacio au sud.

Explorer le comportement du requin dans son environnement

Pour percer leurs mystères, les chercheurs analysent le comportement de l’ange de mer en utilisant une méthode de suivi par télémétrie acoustique. En juillet 2022 et mars 2023, 28 individus (9 mâles et 19 femelles) ont aussi été dotés de balises acoustiques mesurant profondeur, température et activité. Ces équipements, fixées sur la nageoire dorsale, émettent un signal distinct identifié par un réseau de 58 hydrophones répartis de Bastia à Solenzara. Cette méthode permet de surveiller les mouvements des requins sans les déranger.

Parmi les 28 individus suivis, 24 ont été détectés. Chacun émet un « code sonore » unique, semblablement à une carte d’identité sous-marine. De cette façon, les scientifiques peuvent ainsi analyser la durée de présence dans une zone, les déplacements et les interactions environnementales.

Durant la phase de marquage 214 individus ont été repérés (deux fois plus de femelles que de mâles), mais seulement 19 recapturés, prouvant leur discrétion.

État des lieux et avancées internationales

Le programme Corsic’Ange a intégré, depuis 2023, l’Angel Shark Project, dans le cadre de l’Angel Shark Conservation Network.

Ces données ont déjà un impact au niveau international. La Convention sur les Espèces Migratrices (CMS), placée sous l’égide des Nations Unies, intègre les résultats de Corsic’Ange pour améliorer la conservation de l’espèce sur l’ensemble de son aire de répartition.

Selon Éric Durieux, Maitre de Conférences HDR en Écologie marine à l’Università di Corsica Pasquale Paoli (UCPP), l’ange de mer devient ainsi un symbole fort de la capacité des territoires à agir pour le vivant :

 « Ces avancées marquent un tournant significatif : elles permettent non seulement de valoriser les efforts réalisés à l’échelle locale, mais aussi de contribuer activement à la protection de l’espèce à l’échelle méditerranéenne et mondiale. » 

Ainsi, la plaine orientale de Corse a été labellisée ISRA (Important Shark and Ray Area) en 2024 par l’UICN au regard précisément de son importance pour l’ange de mer commun.

Et si le véritable miracle, avec l’ange de mer, était simplement de lui redonner sa place dans nos eaux méditerranéennes ?

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