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Emmanuel Pierrat : « Céline ? un siècle d’histoire et une affaire loin d’être terminée… »

Cette histoire est aussi rocambolesque qu’un roman au final ?

C’est un polar qui débute avec le débarquement de Normandie, mais aussi en amont, avec l’œuvre de Céline entamée dans les années 1920 et 1930. C’est un siècle d’histoire, et une affaire qui n’est pas encore terminée — notamment la partie que l’on appelle « le dossier juif ». Il reste encore de nombreux manuscrits à publier.


Quel regard portez-vous sur cette affaire ?

En accord avec Jérôme Dupuis, nous avons révélé l’affaire à la une du Monde, début août 2021. La presse française a mis du temps à réagir, les rédactions étant généralement clairsemées en cette période. La presse étrangère, en revanche, s’est empressée de s’en saisir : El Clarín en Argentine, La Stampa en Italie, l’Asahi Shimbun au Japon… Nous avions attendu un an avant de rendre l’affaire publique. En juin 2020, je reçois un email énigmatique de Jean-Pierre Thibaudat — critique de théâtre pendant plus de trente-cinq ans, chef du service culture et même correspondant à Moscou dans les années 1980 à Libération, où il avait débuté à la grande époque du journal, sous Serge July. Il m’écrit : « Cher Maître, plusieurs personnes me conseillent de me tourner vers vous pour des questions de droits d’auteur, de patrimoine et de littérature, en raison d’inédits d’un très grand écrivain du XXe siècle. » Rien de plus. Mystère. Je l’appelle en lui précisant que mon agenda est bien dégagé, à peine sortis du confinement. Le lendemain, Jean-Pierre arrive au cabinet avec deux valises de quarante kilos chacune. Je lui lance : « Monsieur, on avait parlé d’un rendez-vous, pas de vous installer chez moi… » Il a souri, évidemment. Nous sommes entrés dans mon bureau, et lorsqu’il a ouvert les valises, ce fut le choc. Un émerveillement pour quiconque aime la littérature et l’histoire. Il y avait le manuscrit intégral de Mort à crédit, que l’on croyait perdu, avec des variantes et des chapitres inédits ; quatre romans inédits ; une pièce de théâtre ; une nouvelle de jeunesse ; de la correspondance avec des dizaines d’amoureuses ; des lettres à Denoël, son éditeur ; des lettres à Brasillach, autre célèbre collaborationniste… Tout était incroyable. Il y avait même les pinces à linge que Céline empruntait à Lucette, faute d’agrafeuse pour assembler ses chapitres. Délirant. J’étais dans un rêve. D’ordinaire, mes clients me montrent une lettre de Victor Hugo, un poème inédit d’Apollinaire — ce qui est déjà magique —, ou une lettre du général de Gaulle. Là, pour Céline, nous avions six mille feuillets, et quasiment que de l’inédit.

Une somme colossale…

Oui mais revenons un peu en arrière. Grâce à ces manuscrits découverts par Jean-Pierre Thibaudat, toute notre perception change. Céline se révèle acquis au nazisme dès les années 1930, en se forgeant sa propre théorie. En 14-18, il est mobilisé et blessé. Il exagère quelque peu ses blessures pour être affecté à l’ambassade de France à Londres — expérience dont naître Guignol’s band. En 1918, à la recherche d’un travail, on lui propose de diriger une plantation au Cameroun. Il y restera un an. Au fil du temps, et c’est perceptible dans ses écrits, il développe une haine des Noirs, qu’il juge peu productifs et souvent malades. Il s’intéresse alors à l’hygiénisme, pour améliorer la santé des ouvriers et les rendre plus rentables. Cette haine des Africains est totalement délirante. Ses théories racistes se mêleront bientôt à sa détestation des Juifs. Avant de connaître le succès avec Voyage au bout de la nuit, Céline espérait un poste dans un dispensaire — mais sans vouloir de patients. Il n’aimait pas les gens. Il était médecin sans l’intention de faire le bien. Dans les années 1930, il fréquente les meetings d’extrême droite et trouve tous les orateurs trop mous. Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il est approché par l’ambassade d’Allemagne, qui lui propose de recevoir directement les textes du parti nazi. Céline est ainsi abreuvé de discours d’Hitler non encore traduits en français. Il y adhère idéologiquement. Sa vision du monde est simple et abominable : les Allemands et les Scandinaves sont des Aryens, donc des êtres supérieurs ; les Français, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et les Corses sont des métèques ; en dessous, les Noirs, les Juifs, tout le reste.

Céline s’inscrit dans ce courant littéraire et politique celtique, en opposition à la latinité et à l’héritage judéo-chrétien…

Oui, il remonte aux origines de l’Europe aryenne. Hitler lui-même portait les Perses et les Tibétains en estime, les considérant comme Aryens. Tout cela irrigue la pensée de Céline, qui se persuade bizarrement d’en faire partie, lui qui vient d’un milieu populaire parisien. Dès la fin des années 1920, il écrit une pièce de théâtre intitulée L’Église, où apparaissent ses premiers propos antisémites. Suivront trois pamphlets : Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps. Céline met alors de côté toute son œuvre littéraire. Il soumet à Denoël un roman de chevalerie intitulé La Légende du roi René — dont le style n’a rien à voir avec son écriture géniale et singulière —, que l’éditeur refuse. Céline, vexé, se rend en personne chez Denoël pour récupérer son manuscrit, qu’il conservera chez lui, comme tous les autres écrits que l’on croyait perdus. La Seconde Guerre mondiale commence. Ses pamphlets antisémites rencontrent un grand succès et sont traduits dans toute l’Europe occupée — en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne franquiste, dans l’Italie de Mussolini, en Roumanie, etc. Il faut le rappeler : la France a produit deux géants littéraires, l’un juif et homosexuel — Marcel Proust —, l’autre collaborationniste abject.

Et puis, le 6 juin 1944…

Le débarquement a lieu. Les Allemands convoquent le millier de « vedettes » collaborationnistes — Pétain, son gouvernement, mais aussi de grandes figures du monde de la culture — pour les conduire à Sigmaringen, leur promettant de les mettre à l’abri le temps d’écraser les Anglo-Saxons sur les côtes. Ils pensaient venir à bout des Alliés en une semaine. L’histoire en a décidé autrement, fort heureusement. Céline doit quitter précipitamment son appartement de Montmartre, en n’emportant que le strict nécessaire — et « Bébert », son chat.  Lucette l’accompagne, même si elle ne fait pas directement partie du premier cercle des collaborationnistes. Elle dira dans les années 1970, évoquant les pamphlets : « Oh, ces textes nous ont valu beaucoup d’ennuis. » Céline laisse l’ensemble de ses manuscrits dans son appartement. Il avait tout conservé : conscient très tôt de sa valeur littéraire, convaincu d’être un grand écrivain, il gardait tout précieusement. Il ne laissait aucun manuscrit chez ses éditeurs et recopiait même sa correspondance — ce qui est extraordinaire. Grâce au succès de Mort à crédit, il avait recruté une dactylo. Le seul manuscrit absent de son domicile est celui du Voyage au bout de la nuit, vendu quatre ans auparavant à un collectionneur. Il se trouve depuis une vingtaine d’années à la Bibliothèque nationale. De Sigmaringen, Céline gagne Berlin, puis le Danemark à la fin de la guerre. Pour lui, les Danois sont de « vrais Aryens » — et il y possède l’essentiel de ses droits d’auteur. Dans la débâcle hitlérienne, il tente de franchir la frontière danoise et les douaniers, chose improbable, le reconnaissent. Sans doute des hommes de lettres (rires). Il est assigné à résidence en tant que collaborationniste français, les autorités danoises attendant que la France se manifeste. Grâce aux manœuvres habiles de ses avocats — Albert Naud, ancien résistant, homme de droite, honnête et loyal, probablement le plus grand pénaliste de l’époque, et Jean-Louis Tixier-Vignancour, figure de l’extrême droite radicale, assisté d’un avocat danois —, Céline obtient l’amnistie d’un juge peu perspicace. En 1951, Tixier présente le dossier du brave docteur Destouches, petit pétainiste de quartier, vivant au Danemark depuis plusieurs années par crainte des représailles, et qui n’avait fait qu’admirer le maréchal Pétain comme tant d’autres. Céline rentre en France et s’installe à Meudon, où il vivra jusqu’à sa mort en 1961.

A Meudon, Célline reçoit régulièrement des journalistes venus pour l’interviewer ?

Oui, on trouve notamment une interview extraordinaire du Figaro, avec quatre heures d’enregistrement. Céline est de plus en plus bougon, hargneux. Il ne se lave plus, vit au rez-de-chaussée, ne monte plus à l’étage où Lucette donne ses cours de danse. Et dans ses conversations, il évoque ces manuscrits que les résistants lui auraient, selon lui, dérobés. La concierge de son ancien immeuble parisien affirmera même, lors d’une conférence, que tous les papiers ont été jetés par la fenêtre. D’autres diront à Céline que tout a été brûlé, tout détruit. C’est là qu’intervient Oscar Rosembly, né en Corse. Il se présente comme membre des Forces françaises libres — ce qui est faux. Il porte un faux brassard pour mener des perquisitions et dérober des objets de valeur dans les appartements. On pense qu’il est entré dans l’appartement de Céline en tant qu’ancien comptable de ce dernier, et qu’il a pu prendre quelques documents financiers, rien de plus. La piste corse naît de là : Céline se persuade que Rosembly fait partie des voleurs de ses manuscrits. Il se drapera dans la martyrologie, se convaincant d’être une victime dans cette histoire.

Yvon Morandat, grand résistant, Compagnon de la Libération

A présent, nous avons l’intervention d’Yvon Morandat…

En 1951, Morandat se présente à Céline pour lui restituer les manuscrits. C’est un préfet admirable, un héros. Le jour du vote des pleins pouvoirs à Pétain, en 1940, il démissionne, refusant de cautionner un régime antidémocratique. Il rejoint le général de Gaulle à Londres et reviendra avec la 2eDB pour libérer Paris. Avec une poignée de soldats, il libère l’hôtel Matignon — il sera fait Compagnon de la Libération, ce qui dit tout. Son propre appartement avait été saisi comme bien confisqué pour trahison ; il ne le récupérera qu’en 1946. Entre-temps, on lui attribue comme logement de fonction l’appartement de Céline, rue Girardon à Montmartre. L’espace est exigu, Morandat a deux enfants ; il fait placer le mobilier de Céline dans un garde-meuble. Quant aux manuscrits, il pose ce geste extraordinaire d’un gaulliste de gauche : se dire que cet homme est peut-être l’un des pires salauds, mais que l’on ne peut détruire son œuvre. Il place l’ensemble des documents dans une malle en bois et conserve tout. Au retour de Céline en France, Morandat souhaite lui restituer mobilier et manuscrits. Céline l’accueille en lui hurlant dessus : « Vous êtes un communisto-gaulliste ! Sortez de chez moi, vous êtes un voleur ! » — savoureux. Il demandera même à Tixier-Vignancour : « Comment faire un procès à ce Morandat qui a dérobé mes manuscrits ? » De retour chez lui, Morandat dit à sa femme : « Moi vivant, toi vivante, jamais on ne lui rendra ses manuscrits après les insultes qu’il nous a faites. » Ce serment s’appliquera également à Lucette Destouches, présente lors de la rencontre à Meudon. Quelques jours avant sa mort, Morandat évoque pour la première fois à ses enfants le précieux fonds. Ceux-ci contactent Jean-Pierre Thibaudat, un ami, homme de lettres, fin connaisseur de l’œuvre de Céline — et lui aussi enfant de grands résistants. Les Morandat lui confient l’ensemble des manuscrits. Jean-Pierre entame alors un travail méticuleux de classement des feuillets, tous dans le désordre, entre ratures et absence de numérotation. Il lui faudra neuf ans pour tout retranscrire — un travail de titan. Il s’agit aussi de vérifier ce qui a été publié ou non : il relit Mort à crédit ligne par ligne, mot par mot, pour déceler les variantes ; il lit tout Céline pour s’assurer qu’une page de Londres n’est pas en réalité une page du Voyage au bout de la nuit. Une fois son travail achevé, il respecte la promesse faite à Morandat : attendre le décès de la veuve de Céline. C’est seulement en décembre 2019 qu’il apprend la mort de Lucette Destouches.

Comme une revisite du Viager de Pierre Tchernia ?

Exactement (rires). Jean-Pierre Thibaudat voyait défiler les portraits consacrés à Lucette Destouches : « Elle a 100 ans ! », « La veuve de Céline a 101 ans »… Il ne souhaitait évidemment pas sa mort, mais il avait promis à Morandat que les manuscrits seraient donnés à la Bibliothèque nationale et publiés après son décès. D’année en année, l’affaire tournait effectivement au viager. Je lui avais d’ailleurs demandé pourquoi il avait attendu plus de six mois après le décès de Lucette pour venir me rencontrer. « Mon cher ami, cela faisait plus de dix ans que je n’avais plus remis la tête dans ces manuscrits. » Jean-Pierre est quelqu’un de très rigoureux. Il a acheté plus de neuf cents livres sur Céline pour transcrire, assimiler, comprendre son écriture. Par exemple, Céline n’écrit pas « Beauvais » en toutes lettres, mais un simple B — qui peut tout aussi bien désigner « Bébert », « Bardamu » ou l’un des nombreux petits villages traversés lors de 14-18.

La rencontre dans votre bureau semble surréaliste ?

Il me montre une disquette sur laquelle l’ensemble des manuscrits a été retranscrit, mais il apporte aussi les deux valises, qu’il me confie pour les mettre en sécurité. Au cabinet, nous disposons d’un coffre pour les documents confidentiels — mais il n’est pas assez grand pour stocker six mille feuillets. Imaginez : même en les tassant, cela représente un mètre cube. Le soir, je suis rentré chez moi avec les valises et j’ai demandé à l’une de mes filles, Mattéa, de céder sa chambre à sa sœur : désormais, la chambre appartenait à Céline. Ensuite, j’ai contacté les ayants droit de Céline, François Gibault et Véronique Chovin. Céline n’a pas de descendant direct : il a eu une fille, qui a refusé la succession. Les ayants droit ont déposé une plainte contre Jean-Pierre et moi pour recel, comme si nous avions nous-mêmes dévalisé l’appartement de Céline en 1944. Il y a eu aussi l’épisode de la piste corse, selon laquelle Jean-Pierre serait un imposteur ne connaissant rien à Céline. La fille de Rosembly, décédée en 2018, juste avant Lucette Destouches, aurait été, disait-on, en possession des manuscrits — son père les ayant volés. Mais à chaque fois que des spécialistes de Céline souhaitaient la rencontrer pour examiner ces fameux écrits, elle annulait le rendez-vous à la dernière minute. En réalité, c’était une vieille dame heureuse que l’on s’intéresse un peu à elle. Après le dépôt de plainte des héritiers, nous avons remis les manuscrits à la police afin de nous assurer qu’une trace officielle et publique en soit conservée. Lors de nos auditions sur la provenance des documents, Jean-Pierre a invoqué le secret des sources, et moi le secret professionnel. Nous n’avons rien dit — pour tout raconter ensuite à Jérôme Dupuis du Monde. Il était nécessaire que l’affaire soit rendue publique, notamment pour ne pas laisser dans l’ombre le « dossier juif » : l’ensemble des pamphlets antisémites et les textes du parti nazi. Pour revenir sur la garde à vue : aux policiers qui me demandaient la valeur des manuscrits, j’avais répondu malicieusement : « À mon estimation, il y en a pour 30 à 35 millions d’euros rien que pour le papier. Si l’on y ajoute les droits d’auteur — trois chefs-d’œuvre parmi les inédits, un roman de chevalerie, et le manuscrit de Mort à crédit avec variantes —, on atteint 80 millions d’euros, soit 120 millions au total. Dans ce cas, il serait juste que les ayants droit s’acquittent des 66 % de droits de succession. »

Et publier les pamphlets antisémites ?

Oui, mais dans le cadre d’une édition scientifique de référence, avec toutes les mises en garde nécessaires. Cela n’empêchera pas un illuminé de les publier à sa façon — mais je préfère que le grand public, les chercheurs, les étudiants, les gens lettrés, disposent d’une grande édition chez Gallimard, assortie d’un appareil critique rigoureux, plutôt que de trouver ces textes en ligne, livrés à n’importe quelle interprétation.

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