Le pétrole continue de brûler alors que la crise entre l’Iran et les Etats-Unis s’exacerbe de plus en plus fortement autour du détroit d’Ormuz. A l’impératif énergétique pour l’Europe et la question de son indépendance, le risque d’un environnement sacrifié avec le projet du géant pétrolier ENI de créer un méga parc offshore de 48 éoliennes à 28 km au large des côtes du Cap Corse.
La transition énergétique n’est guère un luxe idéologique, elle est d’une nécessité stratégique, la chose est communément admise mais il faut rester vigilant quant à certains projets que l’on peut parer de toutes les vertus. Voilà qu’ENI, qui extrait depuis des décennies de l’or noir, s’apprête à lancer un projet de 48 éoliennes flottantes. A 28 kilomètres des côtes du Cap Corse et à moins de 8 des îles de Capraia et de la Gorgona, l’ambitieux projet est-il cohérent ? S’agit-il, au contraire, pour ENI de s’acheter une ligne de conduite verte ? La superficie exploitée en serait de l’ordre d’environ 264 km², soit un territoire de 24 km par 21 km. Colossale ! Le tout posée dans l’une des biodiversités les plus riches de toute la Méditerranée. Dans cette mer de Ligurie, ENI n’a pas songé un instant au sanctuaire Pelagos — aire marine protégée internationale dédiée aux cétacés —au Parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate. Dauphins, cachalots, rorquals y sont dans leur domaine. ENI, via ses filiales Eni Plenitude et Simply Blue Group, structure ainsi cette réalisation à travers la société Atis Floating Wind. ENI a reposé pendant des décennies sur l’extraction pétrolière en Libye, au Nigeria, au Congo, en mer du Nord. L’ironie est mordante. Elle révèle pourtant l’impérieuse obligation pour les grandes compagnies fossiles de se transformer, de se repositionner notamment sur l’éolien flottant dont la rentabilité est bien meilleure que l’éolien terrestre. Le deuxième problème est que le projet étant situé dans les eaux italiennes, il ne dépend que des autorités italiennes même si la France a ouvert une enquête publique depuis le 5 mai et que le Parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate a été invité à répondre quant à l’évaluation des impacts. Du côté du Parc national de l’archipel toscan — le plus grand parc marin protégé d’Europe — on exprime également de sérieuses craintes quant à ce parc éolien même si, dans ce cas de figure également, le projet ne se situe pas dans son périmètre juridique strict. L’enquête publique est supervisée par le Préfet de la Haute-Corse, elle devrait se terminer le 5 juin prochain. Outre les 48 éoliennes, le projet prévoit la pose de 4 câbles sous-marins pour le transport de l’électricité (câbles d’exportation EC) vers la côte, de 2 sous-stations électriques flottantes offshore (FOSS – Floating Offshore Sub-Stations), d’une sous-station électrique onshore (OSS – Onshore Sub-Station) et d’une station électrique (SE) de transformation 380 kV : « L’objectif est l’installation d’un parc éolien offshore flottant d’une capacité de 864 MW sur le lac de la côte toscane. Le projet développé par Atis Floating Wind Srl fait partie d’un portefeuille plus large d’initiatives éoliennes offshore flottantes d’Eni Plenitude, comprenant trois projets situés respectivement sur les côtes des Pouilles, de Calabre et de Toscane, pour une puissance totale d’environ 3 GW. » est-il souligné dans le document technique. Du côté de la présentation de l’enquête publique par le Préfet de la Haute-Corse, on peut remarquer :« Les potentiels impacts sur les fonds marins (notamment sur l’herbier de posidonie) et sur les espèces tels que les mammifères marins, les tortues marines, les oiseaux et les poissons sont étudiés. Des mesures d’atténuation des impacts sont également proposées. En revanche, la présence des anneaux de coralligène, situés à proximité immédiate du projet, semble méconnue des services italiens. Cette biocénose exceptionnelle, découverte récemment, représente pourtant un enjeu environnemental majeur. Une protection réglementaire est en cours d’instauration en France par le biais d’un arrêté de protection des habitats naturels (APHN), qui conduira à la labellisation de cette zone en tant que «Zone de Protection Forte (ZPF) » au sens du décret du 12 avril 2022. La présence des éoliennes et des câbles sous-marins peut restreindre les zones de navigation libre et nécessiter des ajustements des routes maritimes existantes, notamment pour les navires de commerce et de pêche. Le parc éolien augmente également le risque de collision des navires avec les infrastructures flottantes. Or, une partie du parc éolien est situé dans la zone de responsabilité du préfet maritime de la Méditerranée en matière de recherche et de sauvetage en mer. »
Câbles d’ancrage, turbines, le lexique est vif et provoque un certain émoi. Alors, la société ATIS se réfugie derrière le sceptre de l’enquête environnementale qu’elle a pris soin, bien évidemment de réaliser à ses frais. Encore heureux ! Le dossier est lourd, complexe. On entre dans une logique des bureaux d’études et des cabinets juridiques destinée, sans jeu de mots, à noyer le poisson, où l’on décompose tous les paramètres, où l’on isole les points, où l’on réduit les dimensions pour mieux minimiser. Un régal pour les puissants. L’association de protection de l’environnement, Italia Nostra l’a bien compris en demandant la révision radicale en déplaçant le projet vers Livourne dans une zone déjà lourdement industrialisée. Il faut également soulever l’idée l’impérieuse nécessité de ne plus dépendre des énergies fossiles, du Golfe et d’ailleurs. Oui, l’Europe doit sortir des hydrocarbures et la dépendance au Moyen-Orient est une vulnérabilité stratégique de premier ordre. L’éolien offshore fait-il partie du portfolio de solutions ? Oui mais à condition de respecter les périmètres des aires marines protégées. La transition énergétique ne peut se réaliser sur le dos des parcs naturels, cela signifierait que ce monde est décidément fou. Autant continuer avec le pétrole au bout du compte ! A l’Italie, tout d’abord, à la France et à l’Europe d’imposer une véritable planification, une réelle gouvernance en tenant compte des enjeux et des intérêts de conserver des espaces naturels. Rien n’est simple dans cette histoire mais la proposition d’Italia Nostra semble le mieux correspondre aux attentes écologiques de la population et aux besoins économiques et énergétiques. A suivre !



