Le 1er juin 1926, dans une chambre de la maternité du Los Angeles General Hospital, naissait Norma Jeane Mortenson — une petite blonde aux yeux clairs qui n’imaginait pas qu’elle deviendrait, trente-six années plus tard et pour l’éternité, le visage le plus photographié du XX e siècle. Cent ans après ce jour-là, L’Insulaire rouvre les tiroirs de la mémoire pour raconter l’incroyable destin d’une femme qui fut bien plus qu’une icône.

La petite Norma Jeane ne connut jamais vraiment la chaleur d’un foyer. Sa mère, Gladys Pearl Baker, internée pour schizophrénie lorsque l’enfant n’avait que sept ans, ne pouvait lui offrir ni protection ni affection. Son père ? Un fantôme dont on ne saurait jamais avec certitude le nom. Ballottée de famille d’accueil en orphelinat — elle en dénombra onze avant ses dix-huit ans — Norma Jeane apprit très tôt que le monde ne vous fait aucun cadeau. Pourtant, de cette solitude allait naître une fleur stupéfiante. C’est en 1944, lors d’une visite d’une usine de matériel de guerre à Burbank, qu’un photographe de l’armée, David Conover, tombe en arrêt devant une jeune ouvrière aux cheveux bruns et au sourire dévastateur. Il la convainc de poser. La métamorphose commence. Deux ans plus tard, Norma Jeane est en couverture d’une vingtaine de magazines, les cheveux désormais blonds platine, le regard transformé en invitation mystérieuse. Hollywood tend l’oreille.

Norma Jeane devient Marilyn
En 1946, la 20th Century Fox lui fait signer un contrat et lui suggère un nouveau nom. « Marilyn » pour la douceur du son, « Monroe » en hommage à sa grand-mère maternelle. La jeune femme accepte avec ce mélange d’enthousiasme et de résignation qui caractérisera toute sa relation avec Hollywood : elle comprend qu’elle cède une part d’elle-même, mais elle veut tellement exister. Les débuts sont modestes — des petits rôles, des figurations —, avant que les éléments ne se déclenchent. En 1953, Les hommes préfèrent les blondes propulse Marilyn dans la stratosphère.
Son incarnation de Lorelei Lee est un chef-d’œuvre comique : une façade de naïveté absolue dissimulant un sens de la répartie acéré comme un scalpel. Le numéro Diamonds are a girl’s — robe rose, gants blancs, cascades de bijoux — devient instantanément l’une des séquences les plus imitées de l’histoire du cinéma. Mais derrière la blonde plantureuse qui susurre dans les micros, une actrice sérieuse, acharnée, se bat pour exister.

« Je ne voulais pas être une star. Je voulais juste qu’on m’aime — vraiment. »
MARILYN MONROE, ENTRETIEN INÉDIT, 1960

Sur les plateaux, Marilyn Monroe était réputée pour ses retards légendaires et ses innombrables prises. Mais ses partenaires les mieux disposés révèlent une autre vérité : celle d’une femme qui cherchait, avec une intensité parfois désespérée, à trouver juste.
Pour « Certains l’aiment chaud » (1959), la scène où elle prononce simplement « Où est le bourbon ? » nécessita 59 prises. Billy Wil-
der, pourtant exaspéré, admit plus tard : « La 59e était parfaite. Et les 58 autres n’étaient pas sans intérêt. » Elle suivit avec dévotion
les cours de l’Actors Studio à New York, sous la tutelle de Lee Strasberg, apprenant la méthode Stanislavski. Sa performance dans Bus Stop (1956) reste considérée par les critiques comme une des plus subtiles de l’ère hollywoodienne classique.

Trois mariages, mille solitudes
À seize ans, pour échapper à l’orphelinat, Norma Jeane épouse James Dougherty, un voisin de cinq ans son aîné. Ce mariage de convenance durera quatre ans. En 1954, au sommet de sa gloire, elle s’unit au légendaire joueur de baseball Joe DiMaggio, dans une union qui ressemblait à la rencontre de deux solitudes monumentales. DiMaggio était fou d’elle, jaloux jusqu’à la souffrance — leur mariage ne dura que neuf mois, mais leur amour, lui, survécut à toutes les ruptures. C’est lui qui, après sa mort, fit déposer trois fois par semaine des roses rouges sur sa tombe pendant vingt ans. Le troisième mariage — avec le dramaturge Arthur Miller en 1956 — fut peut-être celui dans lequel Marilyn investit le plus d’espoir. Elle voyait en lui l’intellectuel capable de la voir telle qu’elle était vraiment, au-delà du mythe. Elle se convertit au judaïsme pour lui. Elle lut ses pièces avec ferveur. Mais Miller lui aussi, à sa façon, $nit par la décevoir : son journal intime, que Marilyn découvrit par hasard, révélait qu’il la trouvait « décevante » comparée à l’image qu’il s’en était faite. La blessure ne cicatrisa jamais. Leur divorce fut prononcé en 1961, quelques semaines avant la sortie de !e Misfits — $lm qu’il avait écrit pour elle et qui reste l’un des testaments les plus poignants du cinéma américain.
L’histoire entre Marilyn Monroe et John Fitzgerald Kennedy est l’une des plus romanesques et des plus troubles de la seconde moitié du XX e siècle. Leur liaison, entamée probablement en 1961 par l’intermédiaire du cercle de Frank Sinatra, atteignit son apogée symbolique le 19 mai 1962, au Madison Square Garden de New York. Ce soir-là, Marilyn — en retard comme toujours, enveloppée dans une robe à paillettes si moulante qu’il avait fallu la coudre directement sur elle — chuchota au micro ce Happy Birthday, Mister President qui ressembla moins à une chanson d’anniversaire qu’à une déclaration d’amour publique. Kennedy, amusé et peut-être légèrement gêné, lança : « Je peux désormais mourir heureux. » Quinze mois plus tard, il serait assassiné à Dallas. On peut y voir derrière le lien unissant Sinatra à Sam Giancana, le parrain de la mafia de Chicago. Il est désormais admis que Giancana fut utilisé par la CIA dans les opérations contre Cuba, et que Marilyn, par ses fréquentations croisées avec Kennedy et le milieu, se retrouva involontairement au carrefour de secrets d’État explosifs. La femme la plus adulée dans le monde était celle qui en savait trop !
« Je suis une de ces personnes qui ne comprennent pas la méchanceté. Cela me dépasse vraiment. »
MARILYN MONROE — ENTRETIEN AVEC W. J. WEATHERBY, 1961

Ceux qui l’ont côtoyée disent tous la même chose, avec la même légère incrédulité dans la voix : elle était d’une gentillesse désarmante, d’une bienveillance naturelle, instinctive, nées des épreuves douloureuses. Sur les plateaux, elle apprenait les prénoms des machinistes, s’informait de la santé de leurs femmes, de leurs enfants. Elle signait des autographes jusqu’à l’épuisement, incapable de décevoir un admirateur. L’acteur Eli Wallach, son partenaire dans !e Misfits, raconta qu’un soir, dans le désert du Nevada où se tournait le film, il l’avait trouvée en train de libérer des papillons de nuit piégés dans une lampe de plateau — « Elle pleurait dou-cement, seule dans le noir, pour des insectes que personne d’autre n’aurait regardés. » C’était elle, Marilyn : une tendresse absolue mal protégée dans un monde qui n’en voulait pas.
CONTRE LA SÉGRÉGATION : L’ACTE FONDATEUR
En 1955, à une époque où la ségrégation raciale était encore la loi dans une large partie des États-Unis, Marilyn Monroe posa un acte dont on parle trop peu. Ella Fitzgerald, alors la plus grande chanteuse de jazz vivante, se voyait refuser l’accès au Mocambo, le club le plus huppé de Los Angeles, parce qu’elle était Noire. Le patron de l’établissement jugeait son physique insuffisamment « glamour »
pour attirer la clientèle blanche aisée. Marilyn appela le propriétaire directement et lui fit une proposition : si Ella chantait au Mocambo, Marilyn s’engageait à occuper chaque soir la table de devant, garantissant ainsi une couverture presse maximale. L’homme accepta. Ella Fitzgerald se produisit, triompha, et l’établissement ne désemplit pas. Ella raconta cet épisode des années plus tard avec une émotion non feinte : « Je lui dois une fière chandelle. Elle n’était pas obligée de faire ça. Elle l’a fait parce que c’était juste. »
Ce geste, qui précéda de plusieurs années les grandes marches des droits civiques, dit tout de la Marilyn intime : une femme dont la
boussole morale n’avait pas besoin de militant pour s’orienter vers la justice.

Si la légende a retenu le glamour, elle a souvent occulté la générosité. Marilyn Monroe donna une part substantielle de ses cachets à des œuvres caritatives, anonymement le plus souvent. Elle finança les études de jeunes acteurs défavorisés via la fondation de l’Actors Studio. Elle fit don à des hôpitaux psychiatriques — un choix que ses proches reliaient directement à l’internement de sa mère. Elle visitait des soldats blessés lors de tournées que personne ne lui avait demandé d’effectuer. En Corée, en 1954, elle chanta pour dix mille soldats sous une pluie glaciale, en robe de soirée, parce qu’elle estimait que ces hommes avaient besoin d’un peu de beauté dans l’horreur.
« Le glamour est une façon pour les gens ordinaires de faire un voyage dans leur imagination. Je suis
juste la guide touristique. »
MARILYN MONROE — PROPOS RECUEILLIS PAR GEORGES BELMONT, PARIS MATCH, 1960
Marilyn Monroe lisait Dostoïevski, Joyce et Whitman. Sa bibliothèque personnelle, inventoriée après sa mort, contenait plus de quatre cents ouvrages — de la philosophie grecque aux romans de Colette — dont beaucoup étaient annotés de sa main, d’une écriture $ne et nerveuse. Elle posait à ses interlocuteurs des questions d’une acuité parfois déstabilisante. Carl Sandburg, le grand poète américain, après une longue conversation, déclara qu’elle était « la femme la plus intelligente » qu’il ait jamais rencontrée — propos qui fit ricaner une industrie habituée à la cantonner dans le rôle de la blonde ornementale.
Elle fonda, avec le photographe Milton Greene, sa propre maison de production — Marilyn Monroe Productions — en 1954, à une époque où aucune femme n’avait tenté pareille audace. Elle avait vingt-huit ans, pas de MBA, pas de mentor, juste une certitude : personne ne défendrait ses intérêts mieux qu’elle-même. La Fox $nit par lui accorder de meilleures conditions contractuelles. Elle avait gagné.
Le 4 août 1962 : la nuit sans retour
Elle avait trente-six ans. Le tournage de Something’s Got to Give avait été interrompu — elle avait été renvoyée par la Fox pour absences répétées. Le studio lui reprochait ses retards, ses peurs, son fragile équilibre psychologique. Dans les semaines précédant sa mort, des témoins la décrivaient tantôt lumineuse, tantôt absente — oscillant entre des projets enthousiastes pour l’automne et
une tristesse profonde qu’aucune thérapie ne parvenait à dissoudre. Le 4 août au soir, dans sa maison de Brentwood, à Los Angeles, Marilyn Monroe fut retrouvée sans vie. La cause officielle : surdosage de barbituriques. Les circonstances exactes n’ont jamais été totalement élucidées, alimentant six décennies de spéculations. Il restera toujours l’ombre de la Mafia derrière son décès.
Hollywood qui l’avait maltraitée se drapa dans le deuil. Les studios qui l’avaient licenciée exprimèrent leur consternation. DiMaggio pleura en silence et organisa des obsèques privées, en écartant les stars — « ce sont eux qui l’ont tuée », dit-il, glacial. Sur sa tombe à Westwood Memorial Park, une simple inscription : Marilyn Monroe, 1926–1962.
Ce premier juin 2026, le monde entier célèbre le centenaire d’une naissance qui changea la définition même de la célébrité. Des expositions à Paris, New York, Tokyo et Buenos Aires. Des rétrospectives à la Cinémathèque française.
Des milliers de photographies qui refont surface, dont certaines inédites — une Marilyn sans maquillage sur un marché de New York, riant avec un inconnu ; une autre lisant Ulysse de Joyce, accoudée sur un capot de voiture dans le désert californien.
Merci Marilyn, la plus grande des étoilles continue de briller…



