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Entre l’Aigle et le Dragon

Les grandes lois de la puissance sont invariables. Elles n’ont que faire des structures, des mentalités, des idées car leur but est d’engloutir tout ce qui se dresse face à elles. Grâce à Machiavel, Organski ou Kissinger, on peut tirer plusieurs enseignements du récent sommet de Pékin entre la Chine et les Etats-Unis.

Le verbe est la grammaire de la puissance. Edward Murrow fut correspondant de guerre lors de la Seconde Guerre Mondiale. On lui doit notamment une citation à propos de Churchill des plus répandues dans les milieux médiatiques depuis la sortie du film « Les heures sombres » : « Il a mobilisé la langue anglaise et l’a envoyée au combat ». Tout est question d’interprétation, de langage, de codes à déchiffrer. Il faut lire entre les lignes, traduire ce qui est dit et surtout ce qui n’est pas dit. Le sommet de Pékin est un nouvel épisode dans le partage du monde entre les deux superpuissances mondiales que sont la Chine et les Etats-Unis. L’Orient contre l’Occident ? Toujours ce duel étrange et fascinant.  On y évoque à longueur de journée, le « Piège de Thucydide », un livre développé par l’américain Graham Allison, il y a une décennie, pour désigner la tendance à la guerre qui émerge lorsqu’une puissance montante menace de supplanter une puissance dominante établie. L’auteur prenait sa source directement du « plus grand historien du monde »  Thucydide qui avait écrit « La Guerre du Péloponnèse » en guise de témoignage aux générations suivantes dans lequel il explique pourquoi Sparte, puissance dominante de la Grèce, entra en guerre contre Athènes, dont la montée en puissance rapide l’inquiétait profondément : “Ce qui rendit la guerre inévitable, c’est la croissance de la puissance athénienne et la peur que cela inspira à Lacédémone.”

« Les Sabines » peinture de Jacques-Louis David – 1799 – Musée du Louvre, Paris

Inévitable dans le sens où tout doit forcément et malheureusement finir par arriver. Thucydide le dit, la guerre n’arrive pas que par erreur ou que par maladresse, elle est surtout le fruit d’une volonté. 24 siècles plus tard, Allison a examiné 16 cas historiques sur 500 ans où une puissance montante a défié une puissance dominante : dans 12 cas sur 16, le résultat fut la guerre. Son objectif était d’analyser la relation États-Unis / Chine et de savoir si cette rivalité pouvait déboucher sur ce fameux « Piège de Thucydide ». La guerre n’est pas une fatalité, à condition d’en comprendre les mécanismes.​​​​​​​​​​​​​​​​

Pour cela, Allison s’est sourcé auprès de Thucydide bien sûr mais aussi de Machiavel et de théoriciens américains du 20ème Siècle comme Orlanski, Gillpin, Kennedy… L’idée est que dans le cas où deux grandes puissances entrent en collision, les forces qui incitent au conflit sont davantage plus nombreuses et importantes que celles qui invitent à la paix. Tout cela n’est guère rassurant mais on peut toujours se retourner vers Henry Kissinger, le principal artisan de la rencontre entre Mao et Nixon, qui a cherché tout au long de sa vie à éviter l’apocalypse. Le sommet de Pékin des 13 et 14 mai est un modèle d’enseignements avec une rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump terriblement lourde de sens dans les salons dorés de Zhongnanhai. L’idée est de se coopter, d’aller vers un système d’intérêts partagés, en espérant que la croissance du rival sera canalisée. Le dialogue porte sur la question des terres rares, de Taiwan, de l’Iran. La politique américaine ne change pas depuis Clinton qui avait instauré une doctrine de l’engagement (engagement policy), ayant pour idée d’intégrer la Chine dans l’ordre libéral international, la laisser s’enrichir, compter sur la classe moyenne et le commerce pour la démocratiser progressivement. Une vision naïve qui dit beaucoup de la jeunesse des Etats-Unis qui fêtent leur 250 ans d’existence cette année face aux 3000 ans d’histoire de la Chine et de ses stratèges comme Sun Tzu. L’histoire l’enseigne, la démocratie ne s’impose pas forcément quand une puissance s’enrichit. Et chez Xi Jinping, l’objectif est d’atteindre la grandeur à travers la doctrine de la “montée en puissance pacifique” (heping jueqi) depuis les années 2000. Face à lui, Trump, joueur de poker, plus attiré comme le disait Machiavel par la « Fortuna » que par la « virtù ». L’animal politique fait confiance à son instinct en espérant que la chance puisse sourire aux audacieux.

Avec A.F.K. Organski, on théorise les mots, les notions d’hégémonie, de suprématie ou même de statu quo. Une puissance montante satisfaite des dividendes qu’elle collecte au sein de l’ordre international contribuera à cette stabilisation. A l’inverse, elle voudra montrer d’autres chemins comme c’est le cas de la Chine avec les BRICS+ et le Sud Global. Et contrairement à beaucoup d’analyses, ce n’est pas l’ordre libéral mais bel et bien l’Occident, perçu en Chine, en Russie, en Iran comme responsable des dix plaies d’Egypte.  En 2030, les estimations économiques donneraient un très net avantage à la Chine, le moment où elle deviendrait numéro 1. Et c’est précisément dans ce court terme qu’il faut être le plus vigilant selon ce qu’appelait Organski comme la « zone rouge », la période où s’accomplit la transition de puissance supérieure. 

Henry Kissinger – 1977 – Domaine public

Enfin, on songe à Henry Kissinger, décédé il y a trois ans dont la pensée a été forgée par la tragédie familiale avec la Seconde Guerre Mondiale et par l’expérience quotidienne de la Guerre Froide et du Vietnam durant ses années comme conseiller à la sécurité nationale puis comme secrétaire d’Etat (équivalent du ministre des affaires étrangères en France) auprès des Présidents Nixon et Ford. Influencé par Metternich, Kissinger considère que les relations internationales ne sont pas gouvernées par des valeurs universelles ou par le concept des droits de l’homme, mais par des intérêts nationaux et des équilibres de puissance. La paix n’est pas le produit de la bonne volonté des nations mais le résultat fragile et laborieux d’arrangements diplomatiques qui reconnaissent les intérêts de chaque acteur et les intègrent dans un système mutuellement acceptable. Et c’est dans cet état d’esprit qu’il a organisé et orchestré l’ouverture américaine vers la Chine, en 1971-1972, ce que l’on retient de nos jours comme un coup de génie diplomatique qui a transformé le paysage géopolitique mondial en introduisant un troisième pôle dans la relation bipolaire américano-soviétique. Toujours en avance sur son temps, Kissinger indiquait son inquiétude quant à l’état de la relation sino-américaine qui ressemblait de plus en plus à celle qui existait entre l’Allemagne wilhelmienne et la Grande-Bretagne édouardienne à la veille de 1914 : deux grandes puissances dont les intérêts sont profondément entrelacés sur le plan économique, mais dont les ambitions stratégiques sont fondamentalement incompatibles. Il plaidait pour un “concert des nations” adapté au XXIe siècle — un cadre dans lequel les États-Unis et la Chine définiraient ensemble les règles du jeu international, reconnaissant mutuellement leurs zones d’influence et leurs intérêts légitimes. C’est sous cet angle qu’il faut lire ce sommet de Pékin. Xi Jinping a qualifié la rencontre de “visite historique, qui fera date”. Trump a parlé d’“accords commerciaux fantastiques”. Kissinger aurait salué cette visite tout en retenant le message du Président Xi sur la question de Taiwan qui est, pour ce dernier, “la plus importante dans les relations sino-américaines” et qu’elle pourrait conduire à un conflit si elle était mal gérée. Et du côté de Donald Trump, on en acte l’idée en entretenant une ambiguïté dont le Président américain dont il a l’habitude. Sur Taïwan, il convient de rester très prudent. C’est un symbole politique pour Pékin en lutte, depuis 1949 contre la République de Chine et son régime, contraints de s’exiler sur l’île de Formose. Et le Parti communiste n’y renoncera pas. Enfin, on sait que les négociations continueront d’être très vives entre Washington et Pékin autour de la chaîne d’approvisionnement mondiale en semi-conducteurs avancés, avec TSMC à Taïwan qui fabrique la grande majorité des puces les plus sophistiquées dont les économies occidentales ont un besoin vital. Perdre Taiwan reviendrait, pour les États-Unis, à céder à la Chine un levier d’influence technologique et économique d’une portée incalculable.

Capture d’écran : POTUS – Instagram

Dans les faits, le verbe, les mots. Encore et toujours. Avec des déclarations qui collent avec la réalité d’un monde contemporain où les superpuissances révèlent qu’elles vont sans cesse dépasser leurs limites, aller plus loin dans tous les domaines possibles et inimaginables : sciences, économie, santé, numérique, quantique, militaire… Les lignes de faille se trouvent sur chaque horizon, chaque continent. Beaucoup ont vu dans « America’s First » une mauvaise interprétation. « America’s First » est, a contrario, le retour sur scène des Etats-Unis : hausse de 42% dans le budget militaire en 2027, réindustrialisation massive en termes de production d’armes. Trump veut maintenir, tant que possible, l’avantage sur l’armée chinoise qui produit, chaque année, plus d’avions, de missiles ou de navires.  

Sur le plan technologique, Les États-Unis ont adopté depuis 2022 une stratégie de découplage technologique (tech decoupling) visant à priver la Chine d’accès aux puces les plus avancées et aux équipements de fabrication de semiconducteurs. Les contrôles à l’exportation sur les équipements ASML, les puces Nvidia H100 et leurs successeurs représentent une tentative de stopper la montée en puissance technologique de la Chine dans des domaines jugés stratégiques. Pékin a répondu par des restrictions sur les terres rares et les métaux critiques dont sa dominance mondiale est écrasante, et par un investissement massif dans le développement de ses propres capacités — avec des résultats déjà impressionnants dans certains domaines, comme en témoigne l’émergence de DeepSeek dans l’intelligence artificielle. Cette guerre technologique définira les équilibres de puissance du XXIe siècle d’une manière que ni les armées ni les diplomaties ne pourront totalement compenser. Et elle s’est poursuivie sans interruption pendant et après le sommet de Pékin — dont les communiqués officiels n’en font pas mention directement, tant le sujet est sensible et les désaccords profonds. Absent : tout accord sur l’intelligence artificielle et la gouvernance des nouvelles technologies. Pourtant, c’est l’un des enjeux les plus profonds de la rivalité sino-américaine — et l’un des domaines où la coopération serait la plus mutuellement bénéfique pour éviter des “accidents” stratégiques liés au développement d’armes autonomes ou à des erreurs d’interprétation algorithmique.

Absent : tout accord sur le détroit d’Ormuz. Trump a rapporté des “paroles encourageantes” de Xi sur sa disponibilité à aider à une réouverture du détroit, et la Chine a publié un communiqué appelant à un cessez-le-feu au Moyen-Orient “dès que possible”. Mais la diplomatie chinoise n’a marqué aucune évolution significative de sa position réelle, et les cours du pétrole continuaient de grimper à l’issue du sommet — signal que les marchés n’y croyaient pas. Absent : tout mécanisme de vérification ou de suivi des accords annoncés. Trump a parlé d’“accords fantastiques” sans précision. Pékin n’a confirmé aucun chiffre.

La vérité est qu’entre un scénario  pessimiste de « guerre » et un scénario optimiste prévoyant une « stabilité stratégique constructive », pour reprendre la formule de Xi, c’est-à-dire la redéfinition de l’ordre international reconnaissant la Chine comme co-gérant du système mondial, les experts parlent davantage d’une troisième option qui serait celui de la rivalité systémique de long terme, gérée par des moments de coopération tactique et des crises récurrentes, dans un monde de plus en plus multipolaire. Difficile de faire cohabiter un aigle avec un dragon dans un même ciel !

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