Et l’on repense à ce cinéma chéri qui fêtait son siècle en 1995 ! La crème de la crème du cinéma s’était rassemblée pour rendre hommage aux frères Lumière dans « Les cent et une nuits » d’Agnès Varda. Dans le film de la tendre épouse de Jacques Demy, le réalisateur des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, nous suivons Simon Cinéma, un centenaire incarné par Michel Piccoli qui perd la mémoire… Et avec les décès de Nathalie Baye et de Nadia Farès, c’est la mémoire de cette époque que le Septième Art vient de perdre… Inexorable temps.

Michel Piccoli, Marcello Mastroiannni, Anouk Aimée, Jean-Paul Belmondo, Jean-Claude Brialy, Alain Delon, Gina Lollobrigida, Jane Birkin, Virna Lisi… Qu’ils étaient beaux à voir dans « Les cent et une nuits » Tous disparus aujourd’hui comme Burt Lancaster, Marie-France Pisier, Ennio Morricone, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Claude Brasseur, Micheline Presle, Michèle Morgan, Lauren Bacall, Michel Serrault, Michel Blanc et tant d’autres ! Tant d’autres ! Et puis, coup sur coup, la belle et énigmatique Nadia Farès, celle qui faisait battre les cœurs. Sensuelle, belle, ahurissante, il y avait en elle un mélange de Claudia Cardinale et de Cindy Crawford. Je fus amoureux d’elle dans « Elles n’oublient jamais » de Christopher Frank avec Thiierry Lhermitte et la non-moins divine Maruschka Detmers. Je l’ai admiré dans « Les Rivières Pourpres » où son interprétation remarquable fut d’évoluer entre les lignes, d’entretenir l’ambiguïté.
Et puis Nathalie Baye. A la fois sérieuse, tendre et séduisante. L’ancienne élève du cours Simon et du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, celle qui débuta avec Jacques Villeret, André Dussolier et Jean-François Balmer. Magnifique génération qui a pu assurer le lien fondamental, transmettre ce que leur avait appris Louis de Funès ou Jean Gabin. C’est elle, Nathalie Baye qui commence chez François Truffaut dans La Nuit américaine au même moment où elle fait la lecture à la princesse Hélène Soutzo, l’ancienne amie de Marcel Proust et épouse de Paul Morand. On la retrouve même dans un film de Robert Wise, le réalisateur de West Side Story mais aussi de grands films de science-fiction ou de péplums. La vie de Nathalie Baye est correspondance comme l’œuvre de Morand. Elle fut un élément unique, un maillon subtil dans cette belle chaine du cinéma… Alors, je retrouve la joie des jeux de lumière et des ombres, des atmosphères de rues enfumées, de lampadaires tristes dans un Paris affreux et urbain, ces films des années 70 et 80. Il y a Bertrand Blier, bien sûr dans Beau-Père mais aussi Gérard Depardieu où elle apparait envoutante dans Le Retour de Martin Guerre sous l’œil de Daniel Vigne.

Enfin, il y a le polar La Balance de Bob Swaim où elle assume son rôle de prostituée face à Richard Berry et Philippe Léotard. Avec ce dernier, Nathalie Baye eut une relation passionnelle entre 1972 et 1981. Léotard, le petit-fils du grand Ange Tomasi. Léotard, celui qui effrayait les enfants que nous étions avec son look et son éternelle gueule de bois. Le Corse en fut amoureux fou. On peut le comprendre ! Puis l’alcool et la drogue. Nathalie Baye n’en peut plus. Elle le quitte. Deux ans après leur séparation, les « ex » se retrouvent pour La Balance, chacun recevra son César mais les choses ne vont plus. Nathalie Baye débute sa relation avec Johnny et Philippe sombre dans la dépression. Pourtant jusqu’au décès de l’acteur en 2001, Nathalie Baye demeurera une amie attentionnée. L’autre Corse dans sa vie sera Jean-Louis Borloo, originaire de Lozzi. Tous les chemins mènent à Rome et encore davantage à l’Insulaire !
Alors, un souffle passe, la mélancolie s’installe. Le décès de Nathalie Baye et celui de Nadia Farès sont difficiles à percevoir, à appréhender. Ils troublent la perception. Nous vieillissons et au moment d’écrire ces lignes, le présent est déjà le passé. Il nous faut penser aux images de films, à l’élégance, aux traits fins de nos personnages, aux dialogues inégalés d’Audiard… Le cinéma s’est-il arrêté dans les années 2000 ? Du moins, il n’est plus cinéma, il n’est plus évasion dans une salle obscure. Il est obscurité devant un écran assemblant des lumières brûlantes et tristes à la fois : « Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. » selon Antoine Blondin. C’est pour cela que nos étoiles sont inaccessibles.



