Aléria, ancienne capitale de la Corse sous la Rome antique a été immortalisée par Astérix mais aussi par l’événement du mois d’août 1975 lorsque le docteur Edmond Simeoni et ses militants occupèrent la Cave Depeille pour protester contre la dépossession terres. Agriculteur de profession, ancien maire de 1995 à 2024, Ange Fraticelli partage avec nous ses réflexions sur son parcours politique et à propos de son bilan municipal en près de trois décennies.
Pour ceux qui se passionnent pour l’histoire politique de la Corse des cinquante dernières années, une halte au sein de la Maison Gavini à Aléria s’impose. C’est ici que réside Ange Fraticelli, qui précise d’emblée : « En réalité, ce n’est pas la maison Gavini-Pietri, mais celle de la Marquise, fille du Conventionnel Saliceti. » Au rez-de-chaussée, une petite carte bristol, accrochée à la porte de son bureau, résume avec concision son parcours politique : Maire d’Aléria et Conseiller Général du canton de Moita-Verde, deux fonctions qu’il a chéries. L’homme, avec soin, a rayé ces deux mentions au stylo. L’honorariat ? On peut dire qu’il n’en a guère goûté.
Dans la famille Fraticelli, l’engagement politique remonte à loin : « Mon grand-père a été maire
d’Aléria. Il était si passionné par la vie politique qu’il a même vendu plusieurs terrains pour financer les campagnes électorales de François Pietri. »
Tout débute dans les années 70, au cœur d’un contexte de fortes tensions politiques. À peine âgé d’une vingtaine d’années, il soutient, auprès de son père et de Xavier Carlotti, la candidature du fils de ce dernier, Vincent pour l’élection du conseiller général de Moita Verde : « Trois mois après l’élection, Vincent Carlotti publiait un communiqué annonçant son ralliement au Parti Socialiste. Les gens de droite m’en ont voulu, me disant : “Maintenant que tu nous as mis dans cette situation, à toi de rectifier le tir en te présentant !” » Ainsi, en 1983, il se lance dans la course à la mairie contre Xavier Carlotti, qui avait également rejoint le Parti Socialiste. Le père de Vincent Carlotti conserve son siège, mais l’élection se joue sur un fil, ne se décidant que pour 64 voix d’écart.
En 1988, la persévérance d’Ange Fraticelli finit par porter ses fruits, puisqu’il remporte l’élection
cantonale contre Vincent Carlotti, malgré une configuration politique défavorable : « Sur 14
communes, seules quatre étaient avec moi, les plus petites du canton. Les dix autres, dont les deux plus importantes, Aléria et Linguizzetta, étaient à gauche. » C’est dans ces circonstances que se révèle l’élu de terrain, celui qui n’hésite pas à frapper à chaque porte, à rendre visite à chaque famille, à être présent dans les bons comme dans les mauvais moments. La politique à l’ancienne, souvent décriée, du clan, Ange en demeure malgré tout un ardent défenseur : « On parle du clan de manière péjorative, mais on a oublié les vertus profondes qui consistaient à soutenir, protéger et aider ceux qui se trouvaient dans la difficulté. Beaucoup profitent encore aujourd’hui de l’héritage de ces “clans” tout en feignant de l’ignorer. » Il serait donc judicieux de cesser cette schizophrénie ambiante en rappelant que ces principes ont guidé les communautés méditerranéennes depuis des siècles.
Au Conseil Général de la Haute-Corse, Ange Fraticelli côtoie les grandes figures de la droite
départementale : Jean-Jean Colonna, Vincent Gambini, Jean Baggioni, Paul Natali, entre autres. Alors que la droite s’apprête à barrer la route à François Giacobbi, il se remémore les instants précédant le troisième tour des élections de 1988 : « Nous nous étions réunis, tous les conseillers de droite, dans un hôtel de la région bastiaise. L’égalité était parfaite : sur 30 conseillers, nous en avions 15. Nous étions convenus que nous allions perdre, mais en obligeant François Giacobbi à se retirer et à céder la présidence au doyen d’âge, Jean Zuccarelli. À l’arrivée, nous n’étions plus que 7 à voter contre lui. Il était d’une grande finesse et d’une élégance remarquable. Avec Jean-Paul de Rocca Serra, il est l’homme politique qui m’a le plus impressionné. Tous deux avaient fait un Yalta de la Corse jusqu’aux accords de Castirla, où la droite a pu s’emparer du pouvoir départemental grâce à Paul Natali. »
La conquête de la mairie d’Aléria
En 1989, alors qu’il est en bonne position pour remporter la municipale, Ange Fraticelli choisit de ne pas se présenter, face à une habileté électorale du pouvoir mitterrandien : « Le match était plié d’avance. » En 1995, sa tentative sera la bonne, marquant le début d’une période s’étalant sur près de trois décennies : « C’est simple, entre 1925 et 2024, la commune d’Aléria a été dirigée soit par un Carlotti, soit par un Fraticelli », avec des périodes où les deux familles furent tantôt alliées, tantôt concurrentes.
Dès les premiers mois de son arrivée à la mairie, c’est le désenchantement qui l’attend. « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » selon la célèbre expression de Molière. En effet, les finances de la ville ne lui permettaient guère d’entreprendre, de lever des investissements, de créer ou de renforcer des services publics : « Nous avions écrit au Préfet de la Haute-Corse. Il n’y avait pas trente-six solutions : soit l’État nous plaçait sous tutelle, soit il nous accordait du temps pour rembourser une dette colossale. Nous avons su mettre en place un échéancier tout en renégociant nos emprunts. Au bout de deux exercices budgétaires, nous avons rétabli l’équilibre. »
À l’instar de son exploitation agricole, Ange Fraticelli a géré la municipalité avec la rigueur et la
sagesse de ces figures du monde rural. Au cours de ses cinq mandats, il a initié de nombreuses
transformations à Aléria, de l’aménagement des voiries (route du fort, création d’un parking au pont de Caterragio, réalisation de l’espace Vincentelli-Filippi) à la création de bâtiments publics, en passant par la mise en œuvre d’une cantine bio, d’une crèche, la modification du POS et l’élaboration du PLU, sans oublier de nombreuses acquisitions foncières : « Il faut savoir qu’Aléria n’avait pas de foncier en sa possession. Au fil des mandats, nous avons réussi à acquérir l’ancien village-vacances, soit une superficie de 12 hectares, un terrain de 24 hectares au sud de la commune, et 86 hectares dédiés aux énergies renouvelables et à la création artisanale. »
Pour la réhabilitation de ce village-vacances situé sur le littoral, l’ancien maire place ses espoirs en un statut d’autonomie : « Il est crucial d’adapter les lois aux spécificités géographiques de l’île. Il est aberrant que l’on applique les mêmes lois partout sans tenir compte des atouts et des contraintes de chaque commune. Notre littoral est d’une grande importance, et il est inacceptable que nous ne puissions rien y faire alors que notre jeunesse a besoin d’activités et de métiers. » Zone artisanale, maison des associations, bibliothèque, nouvelle caserne de gendarmerie, création et extension d’une STEP : c’est fort de ces innombrables réalisations qu’Ange Fraticelli a décidé de quitter la municipalité en 2024. « J’ai quitté la mairie sans regret, car je ressens un profond sentiment du devoir accompli. Sur 11 élections, j’en ai remporté dix ; il était temps que je m’arrête. La politique est une vocation, un sujet passionnant, mais je déplore que les gens ne s’y intéressent pas davantage. Une municipalité a besoin de l’engagement de tous ses enfants. »
Au cœur du forum d’Aléria, au sein de la vie de la cité, Ange Fraticelli demeure une véritable source d’inspiration, grâce à son rapport bienveillant et aux relations privilégiées qu’il entretient avec la population. Toujours accessible, sa porte reste continuellement ouverte ; seule l’adresse a changé depuis 2024.



