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Alexandra Puppinck Bortoli : « La gentillesse est vitale, sans elle, le monde n’existerait plus »

Son dernier livre est d’ores et déjà un succès médiatique. « Le monde appartient aux gentils », Cerf,  tout le monde en parle dans les milieux littéraires et philosophiques. On s’interroge sur cet essai contemplatif d’un sujet perçu généralement comme désuet alors qu’il devrait être fondamental ! Alexandra Puppinck Bortoli déballe tout à propos de la gentillesse comme vertu, puissance et noblesse d’âme !

Votre parcours d’essayiste débute avec « Le mal à l’âme, l’acédie de la mélancolie à la joie » ?

« Le mal à l’âme » parle de l’acédie qui faisait partie des péchés capitaux. Elle signifie la perte de goût et de soin pour sa vie spirituelle, la perte de la saveur de Dieu, la perte de l’envie. La paresse a remplacé ensuite l’acédie dans la liste des péchés capitaux, mais elle n’a pas la même signification. L’acédie évoque la perte de transcendance tandis que la paresse n’est qu’un aspect de la vie matérielle. Dans ce livre, je fais le parallèle avec la perte de « sens » dont on parle aujourd’hui, alors qu’il s’agit probablement d’une forme d’acédie. L’écriture de ce livre a été l’opportunité d’un vrai travail profond qui m’a interrogé sur mon rapport à la foi ; cela m’a inscrite dans une démarche très spirituelle, très ancrée. Ce fut un véritable renouveau pour moi, rien n’arrive par hasard. C’était un thème que j’avais travaillé durant mes études de philosophie. Il m’intéressait d’autant plus qu’il débordait sur la théologie et la psychologie. Philosophie, théologie, psychologie, le quatrième pied de ma chaise est l’esthétique, l’art. J’ai ainsi consacré un autre livre à la beauté comme levier spirituel, « Invitation à la spiritualité, un pas de plus » aux éditions du Cerf également. Autant le premier a été une forme de guérison, autant le second, une forme de renaissance. Je voulais retrouver l’émerveillement des belles choses, des jolis mots, de tout ce que nous offre la vie au quotidien.

« Le monde appartient aux gentils » vient de paraître. Ce nouveau thème s’imposait aussi pour vous ? Quelles sont les origines de cette gentillesse que nous connaissons très peu finalement ?

L’idée est venue naturellement avec mon éditeur. J’ai commencé à travailler sur ce sujet avec l’objectif de redonner ses lettres de noblesse à la gentillesse. Dans notre monde marqué par les conflits, la domination, la méfiance et l’individualisme, la gentillesse est trop souvent balayée par l’urgence, et perçue comme une faiblesse, une naïveté ou un manque de caractère. A la fois admirée et méprisée, c’est comme si elle n’avait pas trouvé sa place dans notre époque ! J’ai voulu comprendre pourquoi. L’histoire et l’étymologie des mots gentil et gentillesse sont des pistes. Dès l’Antiquité, gentilis signifie « qui appartient à un clan » en l’occurrence un noble romain, un patricien issu de ceux qui ont fondé Rome. On a repris ce sens de la noblesse antique au Moyen Âge avec les gentils hommes. Entretemps, la Bible donne un autre sens : les Gentils représentent les autres nations, ceux qui ne sont pas juifs, puis ceux qui ne sont pas chrétiens : les païens. C’est une manière de catégoriser. Saint Paul, l’apôtre des Gentils, a été, justement sur le chemin de Damas, appelé à convertir les Gentils, les autres nations. Durant l’époque médiévale, le gentil homme se définit par des valeurs chevaleresques alliant la noblesse de cœur et la noblesse d’âme. La Renaissance fait de la gentillesse un vecteur de finesse, de beauté, de délicatesse. Son sens dévie ensuite, le gentilhomme n’est plus auréolé de vertus, il est le flatteur de cour « ridicule » caricaturé par Molière. La gentillesse devient la caricature d’elle-même, et exprime le ridicule, elle a perdu son sens moral et sa grandeur. La période de la révolution érode les lettres de noblesse de la gentillesse ; dépourvue d’assise social et morale, elle est floue et ambivalente. Au XIXe siècle, la gentillesse prend une tournure morale mais conserve toutefois une certaine ambiguïté.

La gentillesse ne se figera jamais ?

Non, l’évolution de la gentillesse n’est pas linéaire, c’est un mot qui draine de nombreuses représentations différentes et parfois contradictoires au fil des siècles. La gentillesse hérite de cette histoire complexe ! Notre époque, marquée par un certain matérialisme et la valorisation de la performance, porte un regard cynique sur la gentillesse. Elle qui est tout sauf matérialiste. Libre, respectueuse et gratuite, la gentillesse ne remplit pas les critères de réussite et de pouvoir actuels. La gentillesse trouve sa grandeur dans l’humilité, ce paradoxe n’est malheureusement pas toujours compris…La gentillesse répond à une autre logique. Elle ne se laisse pas happer par l’immédiateté, ou une quelconque pression morale ou sociale ; elle est libre et nous entraine au-delà de nous-même, du rationnel et de nos intérêts personnels, comme un principe, elle agit au nom de quelque chose de plus grand. Dans sa dimension la plus profonde, elle s’enracine dans la quête du bien. La gentillesse est une force, elle est l’expression d’une grandeur d’âme !

Vous parlez aussi d’une fausse gentillesse ?

La gentillesse sous ses dehors lumineux, dissimule parfois une réalité plus sombre. Elle peut être un masque, une arme stratégique de manipulation, une hypocrisie ou une posture sociale. Ces simulacres de gentillesse répondent en réalité à des moteurs troubles comme la peur du conflit si on s’oppose, la peur de ne pas être aimé, la peur de déplaire si on ne se conforme pas aux attentes, le besoin de reconnaissance ou encore la croyance que notre valeur dépend de notre utilité envers les autres ou une cause…La Rochefoucauld nous prévient « Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent ». Il y a aussi la gentillesse comme hypocrisie, comme fausse courtoisie ou langue de bois pour éviter de dire les choses ou cacher la vérité, ou encore la gentillesse comme manipulation à l’image de Maitre Renard, dans les fables de La Fontaine, qui flatte Maitre Corbeau sur son arbre perché ou encore comme Madame de Merteuil, dans Les Liaisons dangereuses, qui feint les vertus pour mieux tromper et manipuler. La fausse gentillesse masque parfois des blessures, une difficulté à être soi et à prendre sa place, on adopte alors des comportements trop conciliants qui nous font perdre de vue nos besoins et nos limites et finissent par nous épuiser…

Pourtant la gentillesse est une épreuve permanente : « Trop bon, trop con », « on ne m’y reprendra plus »…

Oui, mais ce que j’ai souhaité dans ce livre, c’est réhabiliter la gentillesse en montrant combien elle est courageuse, exigeante, capable de douceur autant que de fermeté. La gentillesse authentique sait dire non ! Elle se respect autant qu’elle respecte l’autre. Les personnes gentilles veillent à la dignité des personnes. Les gentils ne sont ni des saints inaccessibles ni des surhommes inimitables, ils sont chacun d’entre nous lorsque face au cynisme, à la méchanceté, à l’injustice, à l’indifférence ou à la sécheresse du monde, nous nous obstinons à rester humains et faisons le choix courageux de la gentillesse quand rien ne nous y oblige ! La gentillesse a le pouvoir de remettre sur pieds une personne grâce à un sourire, une parole ou un coup de main. Les gentils semblent avoir compris que la joie de l’âme est dans le don de soi. Elles veillent à la pérennité du monde et réparent inlassablement la trame déchirée de nos existences ; tissent des liens, apaisent les conflits, redonnent du sens et de l’espérance.  Oui, la vie vaut la peine d’être vécue et aimée – tant que la gentillesse existera ! Un monde sans gentillesse serait forcément invivable. Si le mal prédominait, le monde n’existerait plus depuis longtemps. La gentillesse est vitale. Les gentils ont comme percé les mystères de la vie et compris sa valeur. Elles ont une longueur d’avance, voient plus loin et inscrivent leurs actions dans le temps long. Elles ont compris les subtilités de la nature humaine et de ses faiblesses ; elles ont une compréhension du monde fine, un discernement et une intelligence de cœur faisant d’elles des personnes extraordinaires.

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