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Quand l’homme devient le taxi du vivant !

Entretien avec Christophe MORI, Maitre de Conférences, CNRS, Université de Corse

On parle beaucoup aujourd’hui d’espèces exotiques envahissantes en Corse. Mais qu’est-ce qu’une espèce « exotique » et qu’est-ce qui la rend réellement envahissante ?

Il faut d’abord faire une distinction essentielle : une espèce exotique n’est pas forcément une espèce envahissante. Une espèce peut arriver quelque part, survivre quelques années et finalement disparaître. Une autre peut s’installer tranquillement, sans provoquer de changement majeur. Et puis certaines vont trouver les bonnes conditions, se multiplier rapidement et prendre une place importante au détriment d’autres espèces. C’est à ce moment-là que la situation devient préoccupante. Donc il faut se méfier d’une idée trop simple : une espèce n’est pas « mauvaise » simplement parce qu’elle vient d’ailleurs. En Corse, la question est particulièrement sensible parce que nous sommes une île, donc plus vulnérable. L’insularité a permis à une biodiversité originale de se construire au fil du temps. Nous avons des espèces qui n’existent parfois qu’ici, ou seulement dans une aire géographique très réduite. Ce sont nos espèces endémiques. Et une espèce endémique, ce n’est pas une espèce comme les autres : si elle disparaît de Corse, elle peut disparaître de la planète. Elle porte une histoire évolutive unique. C’est pour cela que le vrai sujet n’est pas seulement : « D’où vient cette espèce ? » La vraie question est : « Que va-t-elle faire dans le milieu où elle arrive ? » Une espèce étrangère n’est pas forcément une menace. C’est le déséquilibre qu’elle peut provoquer qui doit nous alerter.

Mais les espèces se déplacent depuis toujours. Pourquoi la dispersion naturelle serait-elle acceptable alors que les introductions par l’homme seraient problématiques ?

Parce que la nature n’a jamais été immobile. Les graines voyagent avec les oiseaux, les insectes se dispersent, les poissons colonisent de nouveaux secteurs. Les espèces gagnent de nouveaux territoires depuis des millions d’années. La grande nouveauté, c’est que l’homme est devenu un formidable accélérateur de cette circulation. Une plante peut voyager dans un pot. Un poisson dans une cargaison. Un insecte dans un camion. Une larve dans l’eau d’un bateau. Les algues dans les ballasts. Nous avons créé des réseaux de transport qui permettent à des espèces de franchir en quelques heures des barrières géographiques que la nature aurait parfois mis des siècles ou des millénaires à franchir. Prenons la gambusie. Elle a été introduite en Corse dans les années 1920-1930, notamment pour lutter contre les moustiques. L’intention était bonne. Mais dans la nature, une bonne intention peut avoir des conséquences que l’on n’avait pas imaginées. C’est ce qui rend les invasions biologiques passionnantes : elles racontent aussi notre propre histoire. Et aujourd’hui, un autre facteur entre en jeu : le changement climatique. Une espèce qui arrivait occasionnellement mais ne pouvait pas se maintenir peut trouver désormais des températures et des conditions beaucoup plus favorables. Nous avons donc une combinaison particulièrement puissante : la mondialisation des échanges + la transformation des milieux + le changement climatique. Et c’est cette combinaison qui accélère les changements. La nature voyage depuis toujours. Mais aujourd’hui, elle voyage avec nous.

Commençons par la mer. On parle des espèces lessepsiennes (Ferdinand de Lesseps , constructeur du canal de Suez), mais aussi de poissons que l’on voit davantage en Corse, comme le coryphène ou le poisson-perroquet. Sommes-nous en train de changer de Méditerranée ?

Oui, et c’est probablement l’un des changements les plus spectaculaires. Mais là encore, il faut éviter de mettre toutes les espèces nouvelles dans le même sac. Les espèces lessepsiennes sont un exemple extraordinaire. Avec l’ouverture du canal de Suez, une barrière géographique majeure a été supprimée. Des espèces de la mer Rouge ont alors pu gagner progressivement la Méditerranée. Pour d’autres espèces, le phénomène est différent. Le poisson-perroquet méditerranéen, Sparisoma cretense, est une espèce de Méditerranée. Ce n’est donc pas, à proprement parler, une espèce exotique envahissante. Mais son évolution en Corse est très intéressante : aucun individu n’avait été observé lors de nombreuses campagnes entre 1990 et 2013 ; un premier individu a été noté en 2013, puis l’espèce est devenue régulièrement observée à partir de 2021. Le coryphène nous raconte également une histoire intéressante : ce n’est pas simplement l’histoire d’une espèce « étrangère » qui débarque. La Méditerranée change aussi parce que les espèces méditerranéennes changent elles-mêmes de répartition. Le réchauffement de l’eau joue ici probablement un rôle majeur. C’est une distinction importante : d’un côté, les invasions biologiques liées aux introductions ; de l’autre, les changements de distribution des espèces liés notamment au climat. Les deux phénomènes peuvent se rejoindre et transformer peu à peu la composition de notre Méditerranée. La mer ne change pas seulement parce que de nouvelles espèces arrivent ; elle change aussi parce que celles qui étaient déjà là se déplacent.

Sur le littoral, les choses paraissent plus concrètes : les griffes de sorcière, le crabe bleu… Pourquoi les côtes corses constituent-elles une porte d’entrée privilégiée ?

Parce que le littoral est un lieu de rencontre permanent entre la mer, les échanges et l’homme. C’est là que se concentrent les ports, les bateaux, les transports, les jardins, les activités touristiques… Bref, énormément de possibilités de faire voyager involontairement des espèces. Les griffes de sorcière, originaires d’Afrique du Sud, ont été introduites pour l’ornement et pour stabiliser les sols. Elles sont signalées en Corse dès 1877. Depuis, elles se sont largement installées sur certains secteurs du littoral et peuvent former des tapis très denses. Le crabe bleu américain, Callinectes sapidus, est un autre exemple. Les premières observations corses remontent au début des années 2000, avec des données plus anciennes évoquant une présence possible dès les années 1990. Depuis, il s’est fortement développé dans certaines lagunes, notamment à Palu et à Biguglia. Sa reproduction en Corse est attestée au moins depuis 2020. Et j’ai observé qu’il remontait certains cours d’eau, comme le Fium’Altu, de plusieurs kilomètres ! Et là, le phénomène devient très concret : le crabe bleu touche l’écologie des lagunes, mais aussi les pêcheurs et les activités humaines. Cela montre qu’une invasion biologique n’est jamais seulement une affaire de naturalistes. Elle concerne tout un territoire. La réponse doit donc être collective : observer, signaler, suivre les populations, comprendre ce qui se passe et agir lorsque c’est encore possible.

Dans les rivières, les introductions sont parfois beaucoup plus anciennes : poissons, écrevisse de Louisiane, renouée… Pourquoi les cours d’eau sont-ils si vulnérables ?

Parce qu’une rivière est à la fois un écosystème et un corridor de dispersion. Tout circule dans une rivière : l’eau, les sédiments, les graines, les invertébrés… et parfois les espèces introduites. Une espèce installée dans un secteur peut progressivement gagner l’aval, notamment lors des crues, et coloniser de nouveaux habitats. La situation des poissons est particulièrement intéressante en Corse. On y retrouve des espèces autochtones, mais aussi de nombreuses espèces introduites : black-bass, brochet, carpe, gambusie, perche, poisson-chat, sandre, silure, truites introduites. Or la Corse possède une biodiversité d’eau douce particulièrement originale. Je pense notamment à la truite corse, forme particulièrement remarquable de la truite méditerranéenne. Elle représente une partie de notre patrimoine biologique et peut être fragilisée par l’introduction de truites d’élevage et les phénomènes d’hybridation. L’écrevisse de Louisiane, Procambarus clarkii, a été détectée officiellement en Corse en 2007, au lac de Padula près de Bastia, puis elle a été signalée dans le Fangu. La renouée du Japon, Reynoutria japonica, a quant à elle été découverte pour la première fois dans l’île en 2013, dans la vallée du Taravo. Elle pousse dans les piles de pont en béton… Ce dernier cas illustre quelque chose d’essentiel : lorsqu’une espèce vient juste d’arriver, quelques foyers seulement peuvent encore être maîtrisés. Plus elle se disperse, plus la tâche devient difficile. Et dans une rivière, une invasion ne concerne jamais une seule espèce. Elle peut modifier les relations entre algues, invertébrés, poissons, amphibiens, oiseaux et végétation des berges. Quand une espèce change, c’est parfois toute la chaîne qui réagit. Une rivière n’est pas une simple ligne d’eau : c’est une autoroute pour le vivant.

Et dans les forêts et le maquis ? On pense à l’ailante, au frelon asiatique, aux nombreuses plantes introduites… Quel est le mécanisme ?

Dans les milieux terrestres, les histoires sont très différentes les unes des autres. Certaines espèces introduites restent discrètes pendant très longtemps. Et puis, parfois, elles trouvent soudain les bonnes conditions pour se développer. L’ailante glanduleux, ou faux vernis du Japon, est signalé en Corse dès 1931. C’est une plante asiatique à croissance rapide qui peut concurrencer la végétation locale. Elle a probablement été introduite comme ailleurs en Europe, lors de l’essor du rail, pour stabiliser le ballast de la voie ferrée… Cela nous rappelle une chose importante : une espèce introduite peut devenir banale sans être pour autant écologiquement neutre. Et puis il y a des arrivées beaucoup plus récentes. Le frelon asiatique, Vespa velutina, n’a été découvert pour la première fois en Corse qu’en 2024, à Bastelicaccia. C’est exactement dans ce type de situation qu’il faut être attentif : une espèce nouvellement arrivée, encore localisée, est beaucoup plus facile à surveiller et à contenir qu’une espèce présente depuis vingt ans sur toute l’île. La pyrale du buis nous montre, à l’inverse, ce que peut devenir une invasion lorsqu’elle a eu le temps de se diffuser. Originaire d’Asie, elle est arrivée en Europe à partir de 2007 et peut provoquer des défoliations très importantes des buxaies. Dans tous ces cas, il faut regarder le milieu.

Pourquoi certaines espèces parviennent à s’installer durablement ici et pas ailleurs ?

Parce que les conditions écologiques, la disponibilité des ressources, les perturbations du milieu, l’absence de prédateurs ou le climat peuvent changer complètement la situation. Alors faut-il lutter contre toutes ces espèces ? Faut-il vouloir les éradiquer ? Non. Et c’est probablement là qu’il faut sortir d’une vision trop simpliste. On ne traite pas toutes les invasions de la même manière. Lorsqu’une espèce vient d’arriver, qu’elle est encore localisée et que l’on a une vraie possibilité de l’éliminer, il faut agir rapidement. Lorsqu’elle est déjà largement répandue, la stratégie peut devenir différente : contenir, contrôler, protéger les secteurs les plus sensibles. Et parfois, il faut accepter qu’une éradication généralisée n’est plus réaliste. Dans ce cas, je pense qu’il faut aussi regarder le milieu lui-même. Une rivière restaurée, une zone humide protégée, une végétation indigène en bon état, une communauté biologique diversifiée : tout cela peut rendre un écosystème plus résistant. Autrement dit, il ne faut pas toujours chercher à supprimer l’espèce. On peut aussi chercher à renforcer la nature qui est face à elle. C’est une idée importante pour l’avenir : passer d’une logique de « guerre contre une espèce » à une logique de protection du fonctionnement des écosystèmes. Et cela suppose de connaître les milieux, de suivre leur évolution et d’accepter une gestion au cas par cas.

Au fond, devons-nous nous préparer à vivre avec une partie de ces nouvelles espèces ? Et quelle nature voulons-nous conserver en Corse ?

Oui, probablement. Nous devons apprendre à faire la différence entre éradiquer, contrôler, surveiller et parfois accompagner. La Corse n’est pas un musée. Les espèces ont toujours évolué et les paysages corses ont eux-mêmes été façonnés par les activités humaines. Mais il y a une différence entre une évolution naturelle du vivant et une transformation extrêmement rapide provoquée par la multiplication des échanges, le changement climatique et la dégradation des habitats. Et surtout, nous avons en Corse quelque chose de particulièrement précieux : des espèces endémiques, des habitats rares et une biodiversité insulaire que l’on ne retrouvera nulle part ailleurs. Une espèce endémique qui disparaît de Corse ne pourra pas être remplacée. C’est cette idée qui doit guider nos choix. Je ne crois pas qu’il faille rêver d’une Corse totalement débarrassée de toute espèce venue d’ailleurs. Je crois plutôt qu’il faut être capable de dire : celle-ci, nous pouvons encore l’empêcher de s’installer ; celle-là, il faut la contenir ; celle-là, nous devons apprendre à vivre avec ; et ici, nous devons absolument protéger ce que nous avons de plus fragile. Au fond, les espèces exotiques envahissantes nous posent une question qui dépasse largement la biodiversité : quelle nature voulons-nous transmettre ? Et cette question mérite d’être posée autrement que par une succession d’interdits ou de listes d’espèces. Les espèces ne voyagent pas toutes seules. Nous sommes devenus l’un des principaux vecteurs de déplacement du vivant. À nous maintenant de devenir aussi les gardiens des équilibres qu’il nous reste à préserver. La nature n’a pas besoin que nous la mettions sous cloche. Elle a besoin que nous sachions ce que nous voulons protéger. Lutter contre une invasion, ce n’est pas déclarer la guerre au vivant : c’est parfois donner une chance au vivant déjà là.

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