Originaire de Bocognano, Virginie Casabianca travaille dans le monde de la Tech mais pas n’importe où ! C’est à San Francisco au sein de la Silicon Valley qu’elle aide les entreprises du secteur à écrire leur récit, à leur donner identité et âme à travers son profil de directrice marketing. Un entretien passionnant autour de la Corse, de ses capacités à l’international, de l’exil de sa jeunesse…
De l’île à San Francisco, qui est Virginie Casabianca ? Quand et comment avez-vous su que votre parcours se réaliserait aux Etats-Unis ?
Je suis originaire de Bocognano, et aujourd’hui installée à San Francisco. Entre ces deux points géographiques, il y a évidemment beaucoup plus qu’un simple déplacement. Il y a une manière de grandir, une façon de regarder le monde, des rencontres, des choix, des hésitations, des opportunités saisies, et aussi une part de hasard. Je crois que lorsqu’on vient d’une île, on développe très tôt une conscience particulière de la distance. On sait ce que veut dire partir, revenir, manquer un bateau, attendre un avion, être loin des centres de décision et, en même temps, se sentir très fortement relié à un lieu. Cette relation à la distance m’a probablement préparée, sans que je le sache, à vivre ailleurs. Bocognano reste pour moi un point d’ancrage très fort. C’est un village qui rappelle immédiatement la montagne, les saisons, les familles, la mémoire des lieux. En grandissant dans cet environnement, on comprend vite que l’identité n’est pas quelque chose que l’on affiche, mais quelque chose qui se transmet dans les gestes, les histoires, les habitudes, les silences et la manière dont les générations se répondent. Quand je suis partie, je n’ai pas eu le sentiment de laisser cette identité derrière moi. Au contraire, le fait de vivre loin de la Corse m’a probablement permis de mieux comprendre ce qu’elle m’avait donné. Je n’ai pas eu un moment unique, presque cinématographique, où je me serais dit : « mon métier se fera aux États-Unis ». Cela s’est construit progressivement. Il y a eu d’abord une curiosité pour l’international, puis un intérêt de plus en plus marqué pour la technologie, l’innovation et la manière dont les entreprises racontent leur vision. À mesure que j’avançais, San Francisco est devenue un endroit presque naturel pour poursuivre ce chemin, parce qu’ici la technologie n’est pas un secteur parmi d’autres : elle imprègne la ville, les conversations, les métiers, les ambitions et même les façons de penser le futur. Ce qui m’a attirée aux États-Unis, et particulièrement dans la baie de San Francisco, c’est cette capacité à considérer qu’une idée peut devenir une entreprise, qu’un projet peut changer d’échelle très vite, et qu’il est légitime de penser grand. San Francisco m’a beaucoup appris sur cette nécessité de précision. Dans un environnement où des centaines d’entreprises cherchent à attirer l’attention des mêmes investisseurs, des mêmes talents, des mêmes médias ou des mêmes clients, les mots vagues ne résistent pas longtemps. Il faut savoir dire en quelques phrases pourquoi votre projet compte. Il faut trouver une voix qui soit à la fois claire, distinctive et crédible. Cette exigence m’a passionnée. Mais avec le temps, j’ai aussi compris que mon parcours aux États-Unis n’était pas une rupture avec la Corse. Il y a même une continuité assez forte. La Corse m’a appris la valeur des histoires, de la réputation, de la parole donnée, de la mémoire collective et du lien entre les personnes. San Francisco m’a appris à traduire ces éléments dans un univers où tout va très vite et où l’on doit constamment reformuler ce que l’on construit.
Votre métier consiste à créer une histoire auprès des entreprises technologiques. Quelle est l’influence de la Corse, de la transmission orale, dans vos inspirations pour créer un storytelling de marque ?
Elle est très importante, même si je ne l’ai pas toujours formulée de cette manière. La Corse est une terre de transmission orale. Les histoires de famille, de village, de déplacements, de conflits, de réussites, de départs et de retours circulent beaucoup par la parole. On raconte les personnes autant que les événements. Cette culture m’a certainement appris quelque chose de fondamental : une histoire n’est forte que si elle peut être retenue et racontée par quelqu’un d’autre. C’est exactement ce que je recherche quand je travaille sur le storytelling d’une entreprise. Une marque peut produire des dizaines de pages de stratégie, de présentation ou de communication. Mais si, à la fin, personne n’est capable d’expliquer simplement ce qu’elle fait et pourquoi elle est différente, le récit n’est pas assez solide. Une bonne histoire doit pouvoir voyager. Elle doit pouvoir être racontée par un fondateur, un salarié, un client, un journaliste ou un partenaire sans perdre son idée centrale.
Quels sont les atouts mais aussi les inconvénients à vivre dans la Silicon Valley ?
Le premier atout est probablement la densité. Il y a ici une concentration exceptionnelle de personnes qui travaillent sur des sujets technologiques, scientifiques, entrepreneuriaux et créatifs. On peut rencontrer dans une même semaine un ingénieur qui travaille sur une infrastructure mondiale, une fondatrice qui lance une entreprise, un chercheur en intelligence artificielle, un investisseur, un designer ou quelqu’un qui vient de quitter une grande entreprise pour repartir de zéro. Cette densité a un effet très concret : elle accélère les apprentissages. Une conversation peut vous donner une idée, vous faire découvrir un secteur ou vous obliger à reconsidérer une certitude. Les gens changent souvent d’entreprise, de projet ou de domaine. Les carrières sont moins linéaires qu’en France. Cela crée un environnement où la mobilité professionnelle est relativement normalisée. Il y a également une culture de l’expérimentation. On accepte davantage l’idée qu’un projet puisse échouer. Bien sûr, l’échec n’est jamais agréable et il peut avoir des conséquences importantes, mais il n’est pas nécessairement considéré comme une condamnation définitive. Beaucoup de personnes recommencent. Cette capacité à repartir favorise l’innovation parce qu’elle réduit, au moins culturellement, la peur de tenter quelque chose. Autre avantage : l’accès à des compétences très spécialisées. Si vous travaillez sur un sujet précis, il y a de fortes chances que quelqu’un dans la région ait déjà rencontré un problème similaire. Cela facilite l’échange d’expérience. C’est l’une des raisons pour lesquelles les réseaux sont si importants ici. De ce point de vue, j’aimerais vraiment insister sur ce que Communiti peut apporter aux Corses. Quand on observe le fonctionnement de la Silicon Valley, on comprend que les réseaux ne sont pas accessoires. Ils sont une infrastructure. Ils permettent à l’information de circuler plus vite. Ils permettent de trouver un associé, un candidat, un mentor, un premier client ou simplement quelqu’un qui peut répondre à une question très précise. Il y a aussi à San Francisco une grande proximité entre les idées et les moyens de les réaliser. Des investisseurs, des entrepreneurs, des talents techniques, des clients potentiels et des médias spécialisés se trouvent dans un même écosystème. Cela ne signifie pas que tout est facile. Mais lorsque le projet est pertinent, il existe de nombreux interlocuteurs capables de l’aider à grandir. L’un des aspects que j’apprécie également est la diversité internationale. San Francisco attire des personnes du monde entier. Dans une équipe, on peut travailler avec des collègues venus d’Inde, d’Europe, d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique. Cela vous oblige à prendre de la distance avec vos propres références. Pour le storytelling, c’est précieux. On découvre très vite qu’un message qui paraît évident dans un contexte culturel ne fonctionne pas nécessairement ailleurs. Mais il y a évidemment des inconvénients. Le premier est le coût de la vie. La région de San Francisco est extrêmement chère, notamment pour le logement. Cela crée une pression économique importante. Même avec de bons revenus, beaucoup de personnes ressentent cette tension. Elle influence les choix de logement, les temps de transport, la vie familiale et parfois la capacité à prendre des risques professionnels. Il y a aussi une intensité permanente. La Silicon Valley valorise beaucoup l’ambition, la vitesse, la croissance. Cela peut être stimulant, mais aussi épuisant. On peut facilement avoir le sentiment qu’il faut toujours faire plus, plus vite, lancer un nouveau projet, rencontrer davantage de personnes, apprendre une nouvelle technologie ou saisir la prochaine opportunité. Enfin, vivre loin de sa famille et de son territoire d’origine reste probablement l’inconvénient le plus profond. La distance est réelle. On manque des moments. On ne peut pas toujours être présent pour un anniversaire, une fête, un événement familial ou simplement un déjeuner improvisé. Avec le décalage horaire entre la Californie et la Corse, il faut même parfois organiser les conversations.
Beaucoup de jeunes insulaires partent pour se former et ne reviennent pas. Avec votre position, que faudrait-il pour qu’une carrière tech puisse se construire depuis l’île ?
Je pense qu’il faut commencer par changer légèrement la formulation du problème. Le sujet n’est pas forcément de faire revenir tout le monde. Une île qui veut se développer a aussi intérêt à avoir une diaspora active, connectée et influente à l’extérieur. De nombreuses carrières peuvent être construites à distance, au moins en partie. Des développeurs, designers, responsables marketing, commerciaux, consultants, chercheurs ou créateurs de contenu peuvent travailler pour des entreprises situées à Paris, Londres, New York ou San Francisco tout en vivant ailleurs. Mais le télétravail ne suffit pas. Pour qu’un véritable écosystème tech puisse se développer depuis la Corse, plusieurs conditions doivent être réunies. La première est l’accès à une excellente connexion numérique et à des infrastructures fiables. Cela peut sembler évident, mais c’est la base. Pour travailler avec des équipes internationales, participer à des réunions vidéo, manipuler des données ou développer des produits, la qualité de la connexion ne peut pas être un sujet. La deuxième condition est la formation. Il faut permettre aux jeunes de l’île d’accéder à des compétences techniques, mais aussi commerciales et créatives. La tech ne se résume pas au code. Il faut des ingénieurs, bien sûr, mais aussi des designers, des chefs de produit, des spécialistes de la communication, du marketing, de la vente, de la cybersécurité, de la donnée et de l’intelligence artificielle. Ces formations peuvent exister localement, mais elles peuvent également fonctionner en réseau. Une partie des meilleurs enseignements sont aujourd’hui accessibles à distance. L’enjeu est de créer des communautés d’apprentissage locales afin que les jeunes ne soient pas seuls devant un écran. La troisième condition est l’exposition à des modèles. C’est l’un des domaines où Communiti peut avoir un impact très concret. Quand un jeune Corse peut échanger avec quelqu’un qui travaille chez une entreprise technologique internationale, avec une fondatrice de startup, avec un ingénieur, un investisseur ou un professionnel du marketing installé à l’étranger, il obtient quelque chose de très précieux : une représentation plus précise du chemin. Les carrières deviennent possibles quand elles deviennent visibles. La quatrième condition est la création d’opportunités professionnelles depuis l’île. Former des talents ne suffit pas si toutes les opportunités sont ailleurs. Il faut attirer des entreprises, encourager la création de startups locales, mais aussi convaincre des entreprises extérieures de recruter des profils basés en Corse. Là encore, le réseau est essentiel. Une entreprise américaine qui ne connaît pas la Corse ne va pas spontanément se dire qu’elle pourrait y recruter un développeur, un designer ou un responsable marketing. La cinquième condition est l’existence de lieux. Même dans une économie numérique, les espaces physiques comptent énormément. Des coworkings, des incubateurs, des laboratoires, des écoles, des événements et des lieux de rencontre permettent aux personnes de se croiser et de faire émerger des projets.
San Francisco en est un bon exemple. L’écosystème ne fonctionne pas seulement grâce aux technologies. Il fonctionne parce que les gens se rencontrent constamment. Il faut créer, en Corse, des lieux où les ingénieurs, entrepreneurs, étudiants, designers, investisseurs et responsables publics peuvent se retrouver de manière régulière. La sixième condition est l’accès au financement. Les projets technologiques ont parfois besoin de capital pour recruter, développer un produit ou accélérer leur croissance. Tout ne doit pas nécessairement être financé depuis la Corse. Au contraire, la diaspora peut jouer un rôle de passerelle vers des investisseurs extérieurs. Il faudrait également encourager une culture entrepreneuriale qui accepte l’expérimentation. Beaucoup de jeunes ont des idées, mais ils peuvent avoir peur du risque ou manquer d’accompagnement. Créer une entreprise est déjà difficile. Le faire depuis un territoire insulaire peut ajouter des obstacles supplémentaires. La Corse peut servir de terrain d’expérimentation pour certaines solutions : tourisme durable, énergie, gestion de l’eau, mobilité, agriculture, santé à distance, protection de l’environnement, services publics numériques, culture, patrimoine ou économie locale. Des startups pourraient développer des solutions sur l’île avant de les exporter vers d’autres territoires confrontés à des problématiques similaires. Si la Corse offre les infrastructures, les services et les communautés professionnelles nécessaires, elle peut attirer des profils qui souhaitent travailler à l’international tout en vivant sur l’île. Mais il faut éviter un modèle où des professionnels travailleraient simplement à distance sans participer à la vie locale. L’enjeu est de créer des interactions : mentorat, recrutement local, investissement, formation, création d’entreprises et partage de compétences. On parle souvent de « fuite des cerveaux » lorsque des jeunes partent. Je préfère parler de circulation des talents.
Et si vous deviez conseiller un jeune insulaire qui rêve de la même trajectoire, par quoi lui diriez-vous de commencer ?
Je lui dirais d’abord de commencer par la curiosité. Avant de vouloir « partir à San Francisco », il faut essayer de comprendre ce qui vous attire réellement. Est-ce la technologie ? L’entrepreneuriat ? L’intelligence artificielle ? Le design ? Le marketing ? La recherche ? La création d’entreprise ? L’international ? Plus la motivation est précise, plus il devient facile de construire un chemin. Je lui dirais ensuite de développer une compétence concrète. Dans les environnements compétitifs, les personnes qui avancent sont souvent celles qui savent faire quelque chose de manière identifiable. Cela peut être programmer, écrire, concevoir une interface, analyser des données, vendre, produire des vidéos, gérer une communauté ou comprendre un secteur particulier. Il est inutile d’attendre le diplôme parfait ou l’opportunité idéale pour commencer. Aujourd’hui, on peut apprendre énormément en ligne. On peut suivre des cours, lire des blogs spécialisés, regarder des conférences, contribuer à des projets open source, lancer un site, créer une newsletter, développer une application ou accompagner une petite entreprise locale. Le meilleur moyen de progresser est souvent de produire quelque chose de visible. Je conseillerais également de travailler l’anglais très tôt. Dans la tech internationale, c’est indispensable. Il ne faut pas nécessairement parler avec un accent parfait. Ce qui compte, c’est de pouvoir comprendre, écrire, présenter une idée, poser des questions et participer à une conversation professionnelle. Ensuite, je lui dirais de construire son réseau avant d’en avoir besoin. Beaucoup de jeunes pensent au réseau uniquement lorsqu’ils cherchent un stage ou un emploi. C’est trop tard. Un réseau se construit progressivement par la curiosité, la générosité et les échanges. Il ne faut pas avoir peur d’écrire à quelqu’un. Un message simple peut ouvrir une porte : « Je suis étudiant en Corse, je m’intéresse à votre métier, j’aimerais comprendre comment vous avez commencé. Auriez-vous quinze minutes pour échanger ? » Tout le monde ne répondra pas, et ce n’est pas grave. Mais certaines personnes répondront. Et parfois une seule conversation peut changer une trajectoire. Je dirais aussi qu’il ne faut pas idéaliser San Francisco. La ville est fascinante, mais elle n’est pas une destination magique. Venir ici sans compétence, sans projet ou sans réseau peut être difficile. Il vaut mieux préparer son arrivée. On peut commencer par un stage, un programme universitaire, un emploi dans une entreprise qui possède des bureaux aux États-Unis, ou même une première expérience internationale ailleurs. Il existe de nombreux chemins. Je conseillerais également de documenter son travail. Dans la tech, un portfolio, un GitHub, des projets, des articles ou des réalisations concrètes peuvent parfois parler plus fort qu’un CV. Montrer ce que l’on sait faire crée de la crédibilité. Pour quelqu’un qui s’intéresse au storytelling ou à la communication, par exemple, je lui conseillerais d’écrire régulièrement. Analyser la communication des entreprises, créer une newsletter, interviewer des entrepreneurs, raconter des projets locaux ou aider une association peut devenir un excellent terrain d’apprentissage. Je lui dirais aussi de ne pas chercher à effacer son identité corse pour réussir à l’international. Pendant longtemps, on peut avoir l’impression qu’il faut adopter complètement les codes du pays où l’on arrive. Bien sûr, il faut comprendre ces codes et savoir s’adapter. Mais ce que l’on apporte de différent peut aussi devenir une force. Venir de Corse donne une perspective particulière sur la communauté, le territoire, la distance, la relation aux autres et la transmission. Ces expériences peuvent nourrir une manière originale de penser. Je conseillerais enfin de garder le lien avec l’île. Même lorsqu’on part, on peut continuer à participer. Suivre ce qui se passe, revenir quand on le peut, aider quelqu’un, partager une opportunité, recommander un profil ou soutenir un projet. Une trajectoire internationale ne doit pas être pensée comme une ligne qui part de la Corse et qui s’en éloigne définitivement. Elle peut être pensée comme un réseau de lignes qui partent, reviennent, se croisent et créent de nouveaux chemins.
La force de la Corse a toujours été dans ses liens humains. La technologie nous donne aujourd’hui la possibilité d’étendre ces liens bien au-delà de l’île. Et si, dans quelques années, un jeune Corse peut lancer une entreprise technologique depuis l’île, trouver ses premiers clients à Paris, recruter un collaborateur à Londres, lever des fonds à San Francisco et rester installé en Corse, alors nous aurons réellement changé la manière de penser l’insularité. L’île ne sera plus seulement perçue comme un territoire éloigné des grands centres économiques. Elle pourra devenir un point connecté à un réseau mondial. Je crois profondément que c’est là que se trouve une partie de l’avenir.


