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Jean Tomasini, le semeur de mémoire et jardinier des souvenirs de Sisco et du Cap Corse

En rencontrant Jean Tomasini, à Sisco, grâce à la complicité amicale d’Olivier Battistini, la clé du paradis s’ouvre : une immersion dans le jardin des souvenirs, le verger serein et détendu, celui d’une Corse d’autrefois, pauvre financièrement mais riche émotionnellement.  Pour s’en convaincre, il nous faut espérer ardemment et rapidement une seconde édition de son livre « Au ras des pâquerettes, Ma Corse buissonnière », un véritable chef d’œuvre.

Après une carrière professionnelle remarquable au sein de la « Sécurité sociale », Jean Tomasini a fait le choix de revenir dans son cher village de Sisco, parmi les siens. De sa paisible retraite, il observe, pense et se remémore. Sa demeure possède un point de vue admirable, sur le Pinzalone, bien sûr, mont féérique quasiment sorti d’un roman de Tolkien, sur l’église Saint Martin, sur la vallée ainsi que sur cette vaste étendue qu’est la Tyrrhénienne. L’évocation de ces paysages est pour Jean Tomasini un guide, une réalité émotionnelle qui invite à la réminiscence des choses, aux souvenirs, qui, un bref instant, se ressaisissent et reprennent vie.  Dès les premiers propos, on ressent la rugosité du caractère ainsi que son extrême attention, sa bienveillance. Quel plus bel exemple, plus beau modèle, plus belle expression que ce Corse issu de Plutarque, fruit d’une civilisation antique, gréco-latine, élevé selon la fine éducation insulaire d’autrefois : tolérance, sens des valeurs, respect… Des mots, des refuges pour marquer une pause, un retour en arrière, faire une halte dans le passé et repartir vers l’avant ! Jean Tomasini veut léguer son Sisco et sa Corse d’autrefois à l’inconnu et aux nouvelles générations. C’est la définition du patrimoine. Il est une belle marque d’affection de rendre hommage à ceux qui nous ont précédés à travers un livre. Un livre où la plume révèle exigence, excellence, beauté de la langue française mais aussi des sentiments, des visages, des portraits. Pour les plus sensibles, les plus empathiques dont nous sommes, les larmes coulent vite des yeux. « Au raz des pâquerettes, Ma Corse buissonnière » est une mélancolie, une nostalgie, un acte d’amour. On vibre avec les émotions ressenties par Jean Tomasini durant son enfance, sa jeunesse. Il est le témoin, le gardien d’un phare mais aussi celui qui a désiré transmettre cette culture, cette histoire en toute humilité, en toute modestie. Une gifle, un choc ! Jean Tomasini raconte la Corse, la vraie : pauvre mais orgueilleuse, sincère mais autoritaire, simple et fidèle. Il parle d’une Corse que l’on ne fabrique plus, que l’on ne voit plus, noyée par le soft power d’une modernité délirante, individuelle, égoïste. Des lignes et une écriture merveilleuses pour s’en convaincre : « C’est donc ainsi, coincée entre la montagne et la mer s’organisait la vie de quelques centaines d’habitants dispersés sur un grand nombre de petits hameaux, eux-mêmes éparpillés sur le vaste territoire de la commune. Une grande majorité de paysans pratiquant une économie de subsistance, de nombreux marins (on les appelle chez nous des navigateurs), une petite minorité de fonctionnaires – n’en déplaise aux idées reçues – et tant pis pour la couleur locale, aucun truand. »

Le récit est posé : seule l’honnêteté prime et comme le souligne Olivier Battistini : « Avec Jean, on ne sait pas si c’est un art qui raconte le réel ou si c’est le réel qui raconte un art… » Oui, Jean Tomasini est un poète, un conteur quantique, celui qui déverrouille les accès pour explorer le fond de l’âme humaine, ses tourments, ses joies, sa comédie.

La galerie de portraits veille à exprimer toutes les nuances, tous les caractères. Jean Tomasini parle en toute modestie d’avoir effectué « un effort de mémoire »… Quel formidable effort quand de nos jours, nous sommes incapables de nous souvenir du repas de la veille ! « Jean a le sens, comme un Pagnol ou un La Bruyère qui raconte les Caractères, de la mise en scène et une amitié profonde pour ce qui constitue la communauté d’un village à l’ombre de la plus belle montagne qui soit, le Pinzalone. » argue Olivier Battistini. 

Les personnages sortent de l’oubli : Jeannot qui n’est pas le bedeau de l’église mais « l’ivrogne du village » comme il le dira lui-même à un touriste belge, l’abbé dont les hosties avaient un goût parfois de tomate, d’ail ou de basilic ou encore l’oncle Barthélémy revenu de Vladivostok avec un caviar de Russie qui finira dans la mangeoire des poules de la famille Tomasini. L’histoire ne dira pas s’il s’agissait des fameuses poules aux œufs d’or. Pour Jean Tomasini : « Ces gens étaient extraordinaires, ils avaient un humour naturel. Je pense à ma marraine qui s’appelait Nunzia. Un jeune siscais d’un hameau voisin lui faisait une cour assidue. Il souhaitait l’épouser tandis qu’elle ne voulait pas en entendre parler. Un jour, il confie à ma marraine : « Moi ce que je n’aime pas, ce sont les femmes qui fument ! » Et là, spontanément, Nunzia crie à son père qui était à l’étage : « Oh Bà, fallami à mio pippa ! »  Des détails, des anecdotes, des saveurs qui disent tout d’une époque où les événements sont intimement liés à la nature, au respect du cycle des saisons, aux traditions : « Un soir de réveillon de Noël, le curé qui n’avait pas le don d’ubiquité pour officier à la fois à Sisco et à Pietracorbara, avait décidé de célébrer en premier lieu la messe à Pietracorbara. Alors, les Siscais attendaient dans l’église qui n’était pas chauffée l’arrivée de l’abbé. Et toujours ma marraine de lancer à la cantonade dans l’église : « Le temps que notre divin enfant naisse, celui de Pietracorbara marche déjà ! » On y lit aussi les disputes, les conversations intenses, épiques qui pouvaient avoir lieu à Sisco et dans chaque village d’une ruralité profonde, aimée, enthousiaste malgré la dureté et des conditions de vie précaires.  Pays de cocagne, les odeurs de fougère, de menuiserie, d’orties s’interposent tout au long des différents récits. Une réflexion sur le temps, une réflexion sur la vie, une réflexion sur nos anciens, une réflexion sur nous-mêmes.

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