par Michel Vergé-Franceschi
« Je fermerai les yeux au grand sommeil, heureux et sans remords pour ma conduite politique. Que Dieu me pardonne le reste ». Pascal Paoli. Londres.
Samedi 7 avril 1725. Barbara Maria porte un enfant de sexe masculin dans ses bras. Son filleul. Barbara. Prénom prédestiné ! La sainte patronne de la poudre ! Nous sommes en l’église Santa Liberata de Morosaglia ! Autre nom prétestiné : « La Sainte Liberté ». Une Liberté qui ne pourra être acquise, face à la République de Gênes, que grâce à la poudre ! Comment cet enfant ne serait-il pas prédestiné lui aussi ?
Sa mère est Dionysia Valentini. Prénom gréco-romain. Prénom païen, bien antérieur au christianisme. Elle a choisi pour son fils un prénom : Felippo ; le prénom de son vieil oncle : Felippo Valentini, octogénaire, mort depuis peu. La gloire de la famille. « Noble Douze » en 1671, c’est-à-dire un des douze représentants du nord de l’île de Corse auprès du gouverneur génois de Bastia, il était le frère du « piévan » Valentini c’est-à-dire le principal curé de la piève (circonscription religieuse et administrative). Paoli au berceau est encadré par un double pouvoir. Politique et religieux. Le compère de Barbara Maria est là. Fatigué, venu de loin : Antonio Vittini, médecin, arrivé de son village de La Porta d’Ampugnani. Selon l’usage, étant le parrain, il donne aussi son prénom au nouveau-né : « Filippus Antonius », né la veille, le vendredi 6 avril ; mais à vie, on le dira né le jeudi 5 car la superstition corse admet difficilement une naissance le jour anniversaire de la crucifixion : un vendredi !
Giacinto Paoli, père de l’enfant, est présent. C’est un notable : « nobile » écrit-on localement. On ne doit donc pas le confondre avec le mari de Barbara Maria : l’autre Giacinto della Stretta lui aussi qui, lui, n’est pas « nobile » mais vit aussi dans ce minuscule hameau de 60/70 habitants de la paroisse de Morosaglia, dans le Rostino, au sud de Corte ; perdu dans la montagne. Le dimanche de Pâques vient de tomber le 1er avril. On appellera donc l’enfant de son troisième et dernier prénom : Pasquale.
Philippus Antonius Pasqualis De’Paoli est baptisé là, après tous ses ancêtres paternels issus d’un lointain Paolo ; d’où le patronyme « De’Paoli » ; c’est-à-dire de la famille dudit Paolo. Un « De » (prononcer « Dè ») qui n’est en rien nobiliaire. C’est un simple préfixe filiatif, comme dans la péninsule Italienne, d’où la majuscule. En 1725, presque tous les patronymes corses sont précédés du « De » qui les raccroche à l’ancêtre éponyme.
Comment imaginer que cet enfant du peuple portera les Lumières dans son île ? Que ce petit rural recevra une épée de Frédéric II de Prusse ? Que Catherine II lui écrira de Saint-Pétersbourg pour héberger la flotte russe à Ajaccio ou Bastia ? Que George III d’Angleterre le pensionnera pendant près de trente ans ? Comment imaginer qu’il sera reçu par Louis XVI et Robespierre, par Marie-Antoinette et La Fayette, par Mirabeau ; accueilli au Louvre comme à Buckingham ; que les USA donneront à sept de leurs villes le nom de Paoli City ? Comment imaginer que Boswell, jeune franc-maçon écossais, orchestrera en sa faveur une vraie campagne promotionnelle d’abord en Europe puis outre-Altantique (auprès de Benbridge) sur plusieurs thèmes aujourd’hui d’actualité : la Démocratie, le Droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes, l’Egalité citoyenne, l’abolition des droits de la sacro-sainte « naissance », la tolérance religieuse, la foi en l’Homme, en ses valeurs, en l’Humanité et en l’espérance de son perfectionnement ?

IL Y A DU BON DANS CET HOMME
-LA TOLERANCE. Paoli incarne la tolérance religieuse. Né et baptisé catholique, il écrit : « La libertà in Corsica non confessa, ne si consulta colla inquisizione » (Ragguagli, janvier-juin 1767). Elle ne connaît ni religion, ni inquisition et il accorde le droit de vote à un juif du nouveau port de L’Ile-Rousse, ville-champignon créée pour rivaliser avec Calvi, préside génois. La tolérance, notamment religieuse, est l’un des moteurs de sa pensée philosophique. Il concède du reste, aux Juifs de Livourne, le droit de pêcher le corail sur les côtes corses, comme le font les corailleurs corses et napolitains sur les côtes du Maghreb à Bône ou La Calle. Ce commerce –particulièrement lucratif- intéresse les Juifs même si le corail sert à fabriquer alors plus de chapelets et de patenôtres que de bijoux. Paoli, a compris que son rêve d’indépendance de Gênes ne pouvait passer que par l’indépendance économique de l’île : il faut avoir des ports modernes, une monnaie corse, une marine « nationale », des corsaires capcorsins, une vraie armée de métier si l’on veut créer un véritable Etat, à l’instar de Venise et de Gênes. Si la Corse veut devenir une île-Etat, il lui faut des marchands comme Florence en a eu (les Médicis), des marins comme Gênes en a eu (les Doria, les Colomb), des chantiers comme Venise en a eu et les chantiers de Farinole (Nebbio) et de Centuri (cap Corse) sont fort loin de l’arsenal de Venise ou de celui de Gênes ! A Marseille, le corps municipal comptait alors en son sein nombre de Juifs, dont les Barrigue de Montvallon, qui avaient fui la péninsule Ibérique en leur temps. Depuis le moyen âge, les juifs s’étaient imposés, notamment dans le domaine de la cartographie maritime, comme en témoigne encore le magnifique Atlas catalan de 1375 d’Abraham Cresques, cartographe juif de Majorque ; dans l’astronomie, les horloges, les boussoles, les mappemondes, le commerce ; dans la médecine et autres sciences. La Corse avait tout à y gagner et Paoli souhaite associer ces étrangers, établis ailleurs qu’en Corse, à ses désirs : désir d’initier des flux commerciaux insulaires, de créer une marine marchande, battant pavillon à tête de maure, de multiplier les échanges. L’enfermement, le repli sur soi, dans sa montagne cortenaise, au pied du Niolo des bergers, serait mortifère. Le 26 juin 1760, Paoli écrit à Rivarola : « Si les Juifs voulaient s’établir parmi nous, nous leur accorderions la naturalisation et les privilèges pour se gouverner avec leurs propres lois. Parlez-en à quelque rabbin accrédité »[1]. Dès l’automne 1763, cela incita le juif Modigliani à s’installer en Corse et Paoli aurait même envisagé la création d’une colonie juive, un peu comme celle des Grecs de Cargèse. Quelques riches familles juives (une quarantaine) se mirent alors à construire de belles maisons à L’Ile-Rousse. Mais faire des Jacobi des « fils de Jacob » est une hérésie. Ils sont « fils de Jacobus », c’est-à-dire « fils de Jacques » dans les actes de baptêmes écrits en latin, c’est-à-dire « fils de Giacomo » en toscan ou en génois. Cela n’empêche pas Paoli de secourir des corsaires musulmans échoués sur ses côtes, d’où la belle selle de cheval exposée au Musée de Corte, récompense du bey parmi d’autres présents.
-L’INSTRUCTION. Paoli sait que tout passe par le savoir, l’apprentissage, la connaissance. Elevé à Naples où il séjourna de 14 à 30 ans (de 1739 à 1755), au centre d’une ville universitaire et ancien élève non de l’Université mais d’une Académie militaire (comme Richelieu au siècle précédent), Paoli qui est en très grande partie un autodidacte qui connaît Tacite, Tite-Live, Virgile, Plutarque et qui a des talents mathématiques d’ingénieur (soulignés par ses officiers à Naples), plus que de combattant, écrit en 1789 : « Je ne conçois pas comment un gouvernement qui veut le bien néglige un point aussi important que celui de l’éducation ». Jeune, à 39 ans, il fonde l’Université de Corse à Corte et y accueille 25 étudiants dont le père de Napoléon. Epris d’égalité, désireux d’instaurer une vraie méritocratie, hostile à la « naissance » (telle celle des Matra de vieille noblesse génoise), il recrute des professeurs très diplômés, issus des universités italiennes et espagnoles (Salamanque), rémunérés par la Corse et non par les parents d’élèves (à la différence des maîtres d’école qui existaient depuis plus d’un siècle dans les villages corses). Il saisit quelques biens d’Eglise pour assurer aux étudiants les moins aisés l’octroi de bourses. Il fait acheter des livres pour l’Université. Devenu vieux, il lègue ses biens pour fonder une école à Corte et l’autre dans son village natal et de l’argent à l’université si Napoléon la réouvre car elle a été brutalement fermée par Louis XV. Il faudra attendre le règne de Louis-Philippe 1er pour que le nouveau préfet de Corse, Jourdan du Var, en fonction de 1830 à 1845, puisse récupérer les legs de Paoli longtemps bloqués à Londres par la Banque d’Angleterre et ouvrir l’école de Corte dotée de nombreux livres. A la fin de sa vie, Paoli s’intéresse à l’éducation des petits-enfants de sa sœur établis à Pise et il écrit le 4 septembre 1802 : « Mes petits-neveux… Je préfère qu’ils reçoivent leur instruction en France… étant donné que la Corse est maintenant unie à la France. Il faut qu’ils aient études et habitudes à la française pour être quelque chose dans le monde politique ».
[1] Michel Vergé-Franceschi, Pascal Paoli, Un Corse des Lumières, Paris, Fayard, 2005, Ouvrage couronné par l’Académie française.

L’EGALITE ET LA SAGESSE. La plupart des citations que l’on peut glaner dans l’immense correspondance de Pascal Paoli en cours d’édition, voire de réédition pour des centaines de lettres, donne de Paoli l’image d’un vieux sage. Il est pour le respect des biens : « Je suis opposé à brûler les maisons et à couper les arbres » ; le respect des vies : « Celui qui tuera par vengeance… sera passé par les armes… Sur le site de sa maison on érigera une colonne d’infâmie » ; le respect des lois : « Que l’on arrête tous les bandits et ceux qui leur donneraient asile ». « Occupez-vous des bandits en les faisant arrêter et en punissant ceux qui leur fourniraient de l’aide ». Il est pour l’union des habitants : « Je voudrais extirper les ligues du Royaume ». Il est pour le respect des régimes : le pape (qui est un élu) est un souverain qui prend… par le respect qu’il inspire la préséance sur tous les autres » d’où son indignation au sujet de Pie VII : « Je n’aurais jamais cru que Bonaparte traiterait avec une si grande indignité le chef visible de l’Eglise à laquelle appartient la grande masse du peuple français ».
Paoli est une sorte de philosophe, un homme de réflexion, un homme de cabinet : « Je donnerais toutes les faveurs du monde pour une heure de tranquillité d’esprit et de conversation avec mes connaissances et mes amis de cœur » (24 décembre 1792). C’est un lecteur assidu, voire acharné : « Lisez les Histoires romaines et contemplez ces modèles ». Ses modèles sont païens, Lycurgue, Solon ; mais sa morale est chrétienne : « La morale de l’Evangile est si évidemment bonne qu’il y aura toujours une communion d’hommes qui se feront un devoir de la vénérer et de la professer en public ». Favorable aux consultes (assemblées populaires), au vote, donc à la démocratie, il est hostile à la monarchie absolue, au principe du droit divin. Il le dit : « Le drapeau blanc ne sera jamais planté en Corse » (21 octobre 1793). En 1755, puis en 1764, et à nouveau en 1766, il est à la recherche d’une bonne Constitution : « Nous devons chercher à donner quelque forme à notre gouvernement ». (J’espère) « donner une forme convenable à notre gouvernement » car, pour l’instant c’est « un système désordonné ». Paoli est favorable au peuple : « Le peuple m’aime » dit-il. Il est favorable au principe de peuple-souverain : « Le peuple de Corse est légitimement maître de lui-même ». Un peuple qui arrive au pouvoir sans violences physiques : « Celui qui commettra des homicides volontaires… sera passé par les armes comme ennemi de la société ». En revanche, il est défavorable à la noblesse, aux privilégiés : les aristocrates, ce sont de « pauvres jobards » (1793). Mais il n’y aura aucun échafaud en Corse. Paoli est indifférent aux biens matériels : « Je me moque des meubles et de l’argent » écrit-il en 1798 après le saccage et le pillage de son seul bien, sa maison de Morosaglia. En revanche il est très soucieux de la parole d’honneur : « J’ai toujours cru que c’était un crime de manquer de parole même envers son ennemi » (4 septembre 1802).
Parfois visionnaire : « Rome pourrait redevenir la capitale de l’Italie », Paoli n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir : « Ma qualité de simple citoyen est plus conforme à ma manière de penser » (24 décembre 1792). Jeune Général de la nation corse, il se caricaturait avec humour : « Je suis Polichinelle jouant le Prince ».
Opposer Paoli, homme des Lumières, à la France, patrie de celles-ci, est aussi stupide que de l’opposer à Napoléon dont la grand-mère était plus jeune que Paoli ! Les Bonaparte disait-il : « Ils ne peuvent pas m’être indifférents ». Pauline Bonaparte ? C’était « ma favorite… La Vénus céleste tant étaient grandes la grâce et l’innocente beauté qui resplendissaient dans ses affections juvéniles ». Le Premier consul ? « Un homme… qui marquera les siècles ». « Bonaparte ? « Il ne manque ni de talent, ni d’allure, ni de franchise ». Le futur Empereur : « Un Corse (qui) a vengé notre patrie qui de toutes parts avait souffert d’injustes oppressions et humiliations » de la part des Génois (26 mai 1802).
Comme tous les grands politiques, Paoli fut un pragmatique intelligent dont les maîtres mots sont la sagesse, le bon sens dont il fit preuve toute sa vie au point de refuser de revenir à Paris lorsque la Convention le convoqua pour trahison. C’est parce qu’il fut un sage pendant 82 ans qu’on aurait-on tort de ne pas l’écouter lorsqu’il écrit : « Je ne puis voir qu’avec une joie extrême les efforts généreux de la nation française pour la Liberté. Je l’ai toujours cherchée cette divinité » (1er octobre 1792). « J’aime l’union avec la France car avec elle, par le pacte social, nous avons toutes les choses en commun, à égalité avec tous les autres individus de la République ; nous avons le droit de participer à tous les avantages et à tous les honneurs » (5mai 1793). Ou encore lorsqu’il ajoute : « La France : Nous sommes unis à cette nation, il faut se conformer à la langue, aux us et coutumes de ce pays si on veut faire quelque progrès dans le monde ». Laissons lui donc le mot de la fin : « Je salue tous les Corses… Je n’ai de haine pour personne » (18 mai 1802).



