La route est une écriture, une monnaie, un dialogue. Elle est une création, une transmission, un sacré héritage. Le directeur adjoint du Figaro Magazine, Jean-Christophe Buisson et l’ancien rédacteur en chef de L’Express, Emmanuel Hecht viennent de publier un livre étonnant et inédit consacré aux grandes routes de l’histoire de France. Des grottes préhistoriques de Dordogne à la « Voie sacrée » de Verdun, de la Corse génoise à la route de la 2ème DB du général Leclerc, les auteurs quadrillent l’espace et le temps par de belles révélations sur les chemins et autres parcours romanesques et mythiques.
Les routes sont un extraordinaire invisible. Nous n’y faisons plus vraiment attention. Elles n’ont pour l’homme que l’intérêt de nous relier alors qu’elles ont toutes des sens symboliques, économiques, militaires ou culturels. La route est ainsi, tour à tour, une métaphore, une périphrase, une émotion, une séquence. La route est un choix comme l’indiquait le poète Robert Frost : « Deux routes divergeaient dans un bois, et moi, j’ai pris la moins fréquentée. » Songeons à la Via Domitia construite entre 128 et 121 avant J.-C., à une époque où les « scrupulus », ces petits cailloux pointus rentraient dans les sandales des légionnaires romains durant leurs longues marches. Et toujours le choix : souffrir ou s’arrêter, au risque de subir le courroux du centurion, d’où nous vient l’expression : « ne pas avoir de scrupule. » Tout est étrangement lié à la route, à la chemin, à la vie, à l’existence. On pense au murmure, au silence dans les tranchées de Verdun en attendant l’éclat de l’obus, le rugissement de la mitraille. Alors, on en vient à cette grande route de l’histoire de France qu’ont voulu emprunter Jean-Christophe Buisson et Emmanuel par le biais des « petites patries »… Un florilège des routes mémorielles, stratégiques, des grandes avancées techniques, scientifiques, des doutes et croyances constitutifs de la France comme nation : monarchique, républicaine ou impériale.
On pense à l’armée de Turenne franchissant le Rhin, aux escadres de La Fayette rejoignant l’Amérique ou plus simplement à la Loire et à ses châteaux, aux Vikings remontant la Seine… Et la Corse dans ce remarquable ouvrage ? Elle n’est pas proprement française dans le choix éditorial des auteurs qui ont opté pour la gouvernance exercée par la République de Gênes. On y emprunte la route des citadelles, on y retrace le parcours de grandes figures comme Sampiero pour finir à Pascal Paoli et la défaite de Ponte Novu : « La Corse, terre d’invasions et d’occupations qui furent autant d’occasions pour ses habitants d’affirmer, parfois les armes à la main, leur identité et leur singularité, arbore aujourd’hui encore les traces de la présence génoise dont les maîtres bâtirent cités et tours le long de son littoral… »
On constate de la fragilité de l’œuvre humaine, de la démesure de ses idées. La neige peut recouvrir le sentier, les pierres pourront être brulées par le soleil, la route continue de supporter les pas du monde. Elle est l’œuvre de Dieu en faisant de Jeanne d’Arc, la protectrice du royaume de France. Et que dire de la route des cathédrales, Saint Malo, Bourges, Reims, Notre-Dame de Paris ou des abbayes comme Cluny qui ouvre « La Blanche Robe d’églises » ! Le Sacré est une protection et un chemin au sens propre et figuré. Elle est la route des artistes, flamands sous les ducs de Bourgogne, italiens à la Renaissance et plus proche de nous, celle des Impressionnistes : Monet, Renoir, Corot, Vlaminck, Pissarro… Elle est celle de Pasteur qui le conduit à Villers-Farlay, ce village où le jeune Jean-Baptiste Jupille est mordu par un chien enragé. La route défend les belles lettres, les écrivains qui pensent, vivent et trébuchent quand ils sont sur des chemins escarpés de Normandie : Alphonse Allais, Marcel Proust, Raymond Queneau, Maurice Leblanc ou encore Jacques Prévert : « C’est l’année de ses 71 ans que le « Parigot » Jacques Prévert (1900-1977), s’installe à Omonville-la-Petite, tout en haut du Cotentin faisant une « infidélité » à sa chère Côte d’Azur : « C’est comme si j’avais acheté un poumon supplémentaire dont j’avais besoin. » avouera ce fumeur invétéré qui en mourra le 11 avril 1977. »
Enfin, on ne pourra quitter ces pages qui sont comme les cailloux du Petit Poucet de Perrault sans évoquer la légendaire route Napoléon, celle des Cent Jours, celle du retour d’exil de l’île d’Elbe, de Golfe-Juan à Grenoble… L’Aigle doit reprendre son envol, fondre sur Paris pour récupérer le pouvoir sur lequel trône désormais Louis XVIII. Le 7 mars 1815, c’est le 5ème régiment d’infanterie de ligne qui arrive à la rencontre de l’Empereur. Ces hommes sont chargés, sous ordre royal, d’arrêter « Napoléon et ses brigands ». L’état-major de Louis XVIII a commis pourtant une erreur fatale, le 5ème est lié à Napoléon depuis près de vingt ans, depuis la campagne d’Italie. Connaissant la valeur de ces derniers et surtout leur fidélité à leur « petit caporal », Napoléon demande à ses hommes de baisser leur fusil. Il s’avance droit vers le régiment encore rebelle à son autorité et prononce ces mots pour la postérité : « Soldats du 5ème de ligne, je suis votre empereur, reconnaissez-moi ! S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, me voici ! » Les fusils s’abaissent un à un et les hommes commencent à crier un à un « Vive l’empereur ! ». Frissonnant !
Les Grandes Routes de l’histoire de France
Ancien grand reporter, Jean-Christophe Buisson est le directeur adjoint du Figaro Magazine. Depuis 2014, il présente » Historiquement Show « , sur Histoire TV, où il reçoit historiens, spécialistes et chroniqueurs. Il est l’auteur de plusieurs essais historiques, comme Assassinés et Le Noir et le Brun publiés chez Perrin. En 2023, il a reçu le prix Henri-Gal de l’Institut de France pour l’ensemble de son œuvre. Ancien rédacteur en chef aux Échos et à L’Express, Emmanuel Hecht est journaliste indépendant. Directeur de collection aux éditions Perrin, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’Amiral Bloch et Les Jardiniers de Salonique (avec Emmanuel Rimbert).
Éditeur : Grund- Perrin
35 euros - 223 pages



