C’est l’histoire d’un livre inédit, original. Un livre qui s’écrit à la fois dans des pages qui étaient blanches et dans la vie quotidienne. C’est un livre aussi qui traverse les époques, les décennies, passe d’un siècle à l’autre en racontant la confrontation des hommes, les rapports humains, le déterminisme des femmes, les passions extraordinaires. Clélia Renucci dans « Le Chef-d’œuvre maudit » qui vient de paraître chez Albin Michel, met en relief des existences qui s’interrogent, des personnages illustres avec des anonymes autour d’un fil d’Ariane, la statue de Balzac réalisée par Rodin. Prodigieux autant que bouleversant.
Dès les premières lignes, Clelia Renucci nous entraine dans un rythme effréné, un tempo envoûtant, une musique endiablée. Elle a l’art de choisir les mots sincères, naturels. Tout est d’une fluidité absolue. Les mots s’articulent, créent des images, des reproductions, des scènes mais aussi des parfums et du goût. Les papilles se délectent quand elle évoque les poires au chocolat qui seront servies à Zola et Rodin, par « une servante aux seins généreux » où l’art de conjuguer l’érotisme et le divin. C’est une galerie de personnages que Clelia Renucci nous dévoile, des caractères forts, à la fois ombrageux et lumineux qui demeurent happés dans l’univers de Balzac et ne peuvent en sortir. Ils sont malades de la Comédie humaine, ils en sont ses représentants. Derrière le travail de recherches, il y a tout le romanesque, tout le plaisir ressenti, éprouvé par l’auteur dans ce récit qui nous conduit sur plusieurs décennies, sur près d’un siècle, de 1860 à 1950. Les correspondances s’égrènent et apportent leur lot de confidences, d’anecdotes, de soupirs et d’inspiration. Tout est brutal et poétique comme la vie !
Il ne faut pas aller plus loin pour ne pas révéler l’essence du « Chef-d’œuvre maudit », tout doit se révéler au fil des pages, au fil des tourments et des drames.
Clélia Renucci est la nouvelle George Sand de nos âmes orphelines. Elle est poète de l’action, du récit et la tragédie. Elle est l’héritière, la fille reconnaissante de la Comédie humaine.
Entretien
Clélia Renucci : « Rodin ne se satisfait pas d’un Balzac classique, il veut lui donner du mouvement et une âme. »
Il y a des entretiens particuliers, savoureux, des entretiens qui ont leur part d’histoire, de surprises et de facéties. Par des chemins étranges, l’écriture conduit vers la réalité. Originaire de Balagne par sa mère, Clélia Renucci est une essayiste des plus renommées. Chez Albin-Michel, elle vient de faire paraître « Le chef-d’œuvre maudit », où elle s’interroge sur la célèbre statue de Rodin dédiée à Balzac. Une histoire sans fin car la statue continue encore aujourd’hui de révéler des surprises, des liens mystiques. Mais n’en disons pas plus, découvrons les marges de ce livre saisissant…
Au regard de votre parcours, l’écriture est une passion qui est née dès votre plus tendre enfance ?
Oui, j’avais très envie d’écrire, c’est certain. J’aimais beaucoup parler des auteurs, je m’étais lancée dans des essais. Mon premier livre publié fut d’abord sous la forme d’un essai. J’avais abordé le thème des « Cougars » dans la littérature (rires). Je m’étais bien amusée.
Il y en a quelques-unes…
Exactement, dont Madame de Rênal qui demeure la plus belle ! Ensuite, c’est grâce à mon éditrice qui m’a suggéré d’écrire un roman. Je ne crois pas que j’aurais osé sans elle. C’est vraiment grâce à elle que je me suis lancée dans le roman historique car j’ai toujours besoin d’effectuer des recherches, c’est ce qui m’amuse. J’essaie de rendre le récit romanesque, de faire des scènes, de suivre les personnages comme dans une fiction. Une fois les travaux préparatoires finis, il n’y a plus que le plaisir d’écrire.
Et pour ce dernier ouvrage, « Le Chef-d’œuvre maudit »…
Je commence avec une phrase de Rodin : « Je me fous de Monet, je me fous de tout le monde ! Je ne m’occupe que de moi. » J’ai trouvé que c’était tellement fort. Malgré son amitié avec Monet, Rodin, dans un moment d’énervement, s’emporte contre un galeriste qui veut lui faire retirer ses œuvres de la pièce où sont exposées une centaine de tableaux de Monet. Quant à l’idée du livre, elle part de la statue située à 300 mètres des éditions Albin Michel — j’y passe extrêmement régulièrement — et de mon amour pour Balzac. J’ai failli y consacrer une thèse, mais je me suis arrêtée à temps (rires). Quand j’ai vu que Rodin avait eu énormément de mal à sculpter ce Balzac, qu’il avait eu, lui aussi, envie de se plonger dans toute l’œuvre de « La Comédie humaine » pour comprendre le personnage, et qu’il a rencontré en plus de très grandes difficultés. Rodin, à cette époque, a 60 ans ; il n’est pas encore le Rodin internationalement connu que l’on imagine aujourd’hui. Il n’a que des scandales à son actif, on le connaît, mais on le méprise un peu. En fait, toutes les difficultés de ma thèse, j’ai pensé que j’allais les retrouver grâce à Rodin et j’ai observé que cette histoire a duré plus de cent ans en réalité.
Un siècle ?
Oui, tout cela pour une statue dont l’histoire court quasiment de 1850 à 1950. C’est une statue qui va révolutionner à la fois la vie de Rodin qui deviendra l’artiste à la renommée mondiale, mais aussi en faisant du réalisme un véritable art à part entière. J’ai l’impression que sans Rodin et sans cette statue de Balzac, il n’y a pas de Giacometti. Tout cela m’a fasciné avec cette proximité, un peu prétentieuse, entre Rodin et moi ; j’avais l’impression que l’on souffrait tous les deux à propos du même sujet. (rires)

Balzac, en soi, est tellement dense et incomparable. On a l’impression que son écriture visuelle fait qu’il est l’inventeur du cinéma avant les Frères Lumière…
C’est très juste. Avec Balzac, au début de ses livres, on part généralement d’un plan large de paysages pour arriver dans la maison ; on est effectivement au cinéma. Il a une caméra qui suit les personnages, c’est sublime. Alors quand j’ai vu en plus que la statue avait été commandée à Rodin par Zola, j’étais certaine d’avoir un sujet passionnant à mettre en scène.
C’est ce XIXe foisonnant, bouillonnant d’idées, de culture qui ressort de votre ouvrage ?
Oui, on est dans ces milieux littéraires et artistiques extraordinaires, mais nous sommes aussi en pleine période de l’Affaire Dreyfus et cette statue a une dimension incroyablement politique, y compris jusqu’à la fin. Au moment où enfin les autorités municipales acceptent d’installer la statue dans Paris, la Seconde Guerre mondiale fait son irruption. Au fil de mes recherches, j’ai découvert comment cette œuvre est devenue un chef-d’œuvre, et surtout grâce à qui… Rodin, sans ses amis, les Clemenceau et Zola qui le soutenaient, et enfin sans cette Judith Cladel, qui a fait une monographie de Rodin, qui n’a jamais lâché le dossier, c’est elle qui a réussi à installer la statue dans Paris deux mois avant le début du conflit en septembre 1939. Il s’agira ensuite de cacher la statue avant l’occupation car les Allemands réquisitionnent le bronze. Ils font fondre toutes les statues de Paris pour fabriquer des obus et Balzac est de nouveau en danger. Je ne raconte pas la suite, mais il y a des personnages comme Marguerite Lechat, totalement inconnue, sur laquelle j’ai, à présent, envie d’écrire un livre, une personne fascinante, une anonyme du ministère des Beaux-Arts qui fera quelque chose de particulier pour sauver la statue. C’est grâce à toute cette collectivité de gens de bonne volonté qu’un chef-d’œuvre comme la statue a été construit avec le génie de l’artiste au début. Sans toute cette collectivité, l’œuvre aurait été oubliée.
Et elle réserve encore sa part de surprises ?
Aujourd’hui encore, en la voyant, on comprend pourquoi cette statue a choqué, elle est très étrange. Rodin n’a pas cherché la beauté. Quand il la présente pour la première fois en public, il place, à ses côtés, « Le Baiser », qui est sa statue la plus parfaite, la plus belle, la plus réaliste. On dirait qu’il voulait dire au monde qu’il savait faire du classique et du sublime, mais qu’il voulait aussi proposer quelque chose d’autre qui révolutionnera l’art. Rodin excelle dans la communication.
On pense au tailleur qui part de la matière brute pour parvenir à une œuvre d’art ?
Pour Rodin, c’est un petit peu différent, il est davantage modeleur que sculpteur. Il ne travaille que la terre, l’argile et il retouche infiniment. Dans le livre, on rentre dans l’atelier de Rodin et donc dans son intimité car il y passe d’un Balzac assez classique, assis, dans sa célèbre robe de chambre à un Balzac avec un énorme ventre comme enceint de la Comédie humaine. Cette version n’a pas trouvé grâce à ses yeux, donc il change de corps, il lui fait un corps athlétique, il le représente nu et musclé. Pour trouver l’âme de Balzac, il lui a été nécessaire de le représenter nu et je trouve que c’était une idée géniale.
Quelle a été la frontière entre la part de romanesque et la réalité ?
Mon objectif n’est pas de faire un essai sur l’histoire de l’art ou une énième biographie de Rodin mais de trouver les zones d’ombres. Je parle, par exemple, de Camille Claudel mais je me suis davantage intéressée à l’épouse de Rodin, celle qui est avec lui depuis l’âge de 20 ans. Cela fait plus de quarante ans qu’ils sont ensemble et il ne gagne toujours par un rond. Ils doivent déménager en permanence, il n’est toujours pas un artiste reconnu et elle subit le plus dur. J’ai eu très envie de donner une place importante à Rose ainsi qu’à une autre personne que l’on connait très mal : Maria, la sœur de Rodin qui est morte quand il avait 18 ans. Il a failli arrêter la sculpture à cette époque, en voulant devenir moine. Il était entré d’ailleurs dans un monastère. Je pense que le roman donne au livre un mouvement et du souffle. L’idée n’est pas simplement de raconter l’histoire mais de faire en sorte que les scènes soient vivantes. De la même manière, Rodin ne se satisfait pas d’un Balzac classique, il veut lui donner du mouvement et une âme.
Il y a une dimension insulaire à ce roman. Beaucoup de gestes, de personnages hantés par le tragique, cette notion gréco-latine qui donne une profonde identité à votre livre…
C’est très intéressant. Ce livre s’appelle « Le chef-d’œuvre maudit » car tous les sculpteurs qui sont choisis pour faire ce Balzac décèdent. Le pauvre Chapu puis Rodin qui meurt avant de le voir installer dans Paris, entretemps, il y a plein de problèmes. J’avais l’impression qu’il me maudissait en même temps, c’était très impressionnant. Je suis persuadé que Rodin a pensé de la même façon et c’est pourquoi il y a beaucoup d’identification dans ce roman. Dans sa vie, Rodin est passé par des phases de dépression intenses, entre Camille Claudel qui ne voulait plus le voir mais aussi cette statue qui lui donnait tant de mal et cette reconnaissance qu’il ne parvenait pas à obtenir, il a quand même raté trois fois les Beaux-Arts… C’est un destin incroyable.
Le Chef-d’œuvre maudit
Clélia Renucci
Albin Michel – 256 pages – 20,90 €



