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La Corse : une étrange géographie du bronzage

Attachons-nous un bref instant à développer ensemble se sens si démesuré que représente la « macagnà », ce goût pour la caricature qu’il faut cultiver chaque jour, comme un hommage à Tintin Pasqualini, ce merveilleux chansonnier de l’âme insulaire. De manière légère et sérieuse, car tout doit se prendre avec une certaine distance, nous avons observé les grands mouvements tactiques et découvert les objectifs cachés, les stratégies secrètes déployées tout au long de l’été par nos grands professionnels de la bronzette. Alors attention à ces prochaines lignes, ce n’est que de l’humour et uniquement de l’humour car « Qui aime bien, châtie bien ! »

Dans cette séquence, il n’y a pas le moindre guide touristique, pas la moindre revue susceptible d’en parler, d’en définir le but, d’en expliquer la définition et les causes et d’en révéler les conséquences. Non, cela ne pourra se trouver ailleurs que dans L’Insulaire où certains esprits hantés, angoissés par la canicule de ces derniers jours, pensent le monde autrement. D’une conversation sur la chaleur sartenaise, d’une prise de nouvelle d’une charmante demoiselle et voilà deux de vos chroniqueurs lancés dans une surprenante discussion : « La géographie du bronzage »

D’abord, il nous faut contextualiser cette idée de sujet : « Comment va ta fille, mon cher Jean ? » ; « Ma fille va bien, elle travaille sa couleur et il y a des codes à respecter. » C’est-à-dire ? Car pour l’individu préoccupé par les sessions de l’Assemblée de Corse ou par l’irruption des festivals de l’été,  le fait de « travailler sa couleur » semble bien futile. Et pourtant, il dit beaucoup de l’idée d’être Corse. Il y aurait donc des moyens différents, des stratégies offensives et défensives pour bronzer. Curieuse chose que la vie. Des migrations qui s’opèrent de juin à septembre sans avoir, une seule fois, été analysées par le moindre ornithologue ? Bizarre, étrange, fantasque.  Oui, une migration silencieuse. Une transhumance balnéaire qui obéit à une règle presque immuable : on ne débute pas son été à la vue de tous. Le premier bronzage est une affaire intime.

Dès les premières semaines de juin, on s’éloigne des centres de décisions, des lieux de vie très fréquentés, des paillotes et autres établissements de plage. Pour obtenir le teint hâlé idéal, plusieurs jours de travail seront nécessaires en fonction de l’épiderme de chacun. Pendant ce temps, les petites criques cachées, les anses que l’on atteint après vingt minutes de marche ou trois cents mètres de maquis, accueillent une population étonnamment homogène constituées d’experts, de personnes qui savent, de spécialistes. Pas une crème solaire n’échappe à leur regard. On utilise la plus forte. Il faut lancer la campagne. Le bronzage est une science, un art de vie. Mai n’a pas été à la fête, Juin est plus que prometteur. La canicule dépasse même toutes les espérances. Elle fait au moins un certain nombre d’heureux : « Aio, les gens se plaignent en permanence du temps. Ils ne sont jamais contents. Moi, j’aime le soleil » souligne élégamment Chjara-Maria.

Il y a une part terriblement antique à vouloir porter les couleurs de nos prestigieux ancêtres, Grecs et Romains qui avaient le teint olivâtre dit-on. Alors, il faut s’enduire et s’enduire d’huile, de lotions exquises aux mille saveurs. Et parmi les odeurs marines, celle d’une lotion domine de très loin les autres y compris et surtout dans l’eau !

Mais venons-en à notre cobaye, notre individu expérimental dont le corps hivernal n’a pas encore rencontré le soleil. Il porte encore la mémoire des bureaux, des commerces, des administrations et des longues soirées d’hiver. Personne n’aime offrir sa première journée de bronzage au regard collectif. Alors on disparaît. Certains optent pour la discrétion au milieu de la foule, au Ricanto, à Ajaccio, par exemple. D’autres pour l’éloignement, l’isolement total, parmi les plages encore abandonnées. Les vacances ne sont pas encore officielles.

Les premiers jours ressemblent davantage à une cuisson à feu doux qu’à une révolution esthétique. Trente minutes. Une baignade. Une heure. Encore une baignade. Puis l’on rentre chez soi avec l’impression très optimiste d’avoir changé de couleur, alors que seul le rétroviseur de la voiture semble partager cette conviction. La transformation demande du temps. Le bronzage est un code, un langage. La peau dorée et bronzée signifie : « Vous voyez, je passe du temps dehors » comme un geste de « civilisation ». Le bronzage est bel et bien politique. Il est une affaire de géographie.  

Après juin, le résultat est tangible. La vinification a pu s’opérer. Le degré est calculé quotidiennement avec soin. On est dans l’art ultime, la quête de la perfection. Attention à garder le même teint tout au long de l’été. Alors, on scrute, pour cela, la météo des plages et surtout les indices UV. L’opération est militaire, méthodique. Dans la discrétion, la pertinence de ces premiers bains de bronzage conduit au second grand mouvement : l’entrée dans la guerre totale dès les premiers jours de juillet.

Direction Santa Giulia, Palombaggia, Saleccia, les Sanguinaires ou les plages les plus photographiées de l’île. Le débarquement commence. Rien n’est laissé au hasard : le choix du sable, la qualité de l’eau et puis et surtout la sélection du public. C’est le règle de la présentation de soi, de son corps. Il y a un aspect profondément territorial, une domination, une conquête : « Voici mon terrain de jeu pour les deux prochains mois ! »

Les hommes arrivent avec une simple serviette, les femmes, elles, sont beaucoup plus organisées. Quand il y a des familles, l’espace se réduit : parasols aussi grands qu’une tente militaire, chaises, table, glacière… Et bientôt la télévision ?

Voilà pour ce petit billet un brin ironique sur la société, notre façon, en tant qu’acteurs de nos vies, de nous déplacer dans un décor aux multiples dimensions. Porter des lunettes de soleil pour observer sans avoir le sentiment d’être observé ! A la plage, le théâtre reprend ses droits. Bronzer, se prélasser avant d’avaler son sandwich au sable…

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