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A Porto-Vecchio, l’agression qui dit l’effondrement des normes

La photo du visage tuméfié de Jade a circulé sur les réseaux sociaux déclenchant une vague forte de protestations.  Très vite, une mobilisation de soutien en faveur de la jeune femme a été organisée. Jade, la nouvelle victime de violences féminines, une fois de plus, une fois de trop !

Les faits divers disent beaucoup de la société. Les violences exercées contre les femmes demeurent trop nombreuses et quasi-quotidiennes. Alors ne glorifions pas trop le passé car beaucoup de choses furent passées sous silence mais quand un drame surgit, on ne martèlera pas suffisamment : « Plus jamais ça ! » Plus jamais ça ! Plus jamais ça pour Jade et toutes les autres femmes sans défense face à la bêtise, à la lâcheté, à l’ignorance, à la crapulerie crasse d’individus se sentant invincibles, intouchables. Forts avec les faibles, faibles avec les forts ! Pour dire non, pour dire stop, pour éviter tout malentendu quant à son histoire, pour éviter qu’elle ne soit transformée sur les réseaux sociaux, la nouvelle agora, Jade a décidé de témoigner. Revenant en Corse après un séjour à Marseille, la jeune femme est accompagnée de ses fidèles Vagabondu et Ulmellu, deux chiens de race Cursinu : « Quand j’arrive au chenil du ferry, il ne reste plus qu’un seul box trop petit pour mes deux chiens alors que dans une cage bien plus importante, quelqu’un avait installé un petit chien d’une dizaine de kilos. Le lendemain matin, lors de l’arrivée du Ferry à Porto Vecchio, je croise les propriétaires du chien au moment de récupérer les miens et je leur fais poliment remarquer que pour la prochaine traversée, il serait préférable d’utiliser un box adapté à la taille de leur chien. »  Une logique tellement évidente qu’il paraît insensé de l’exprimer : « A partir de ce moment, la femme, de manière hautaine me répond : « Premier arrivé, premier servi ». Les insultes et les menaces ont suivi.»    

Alors la jeune Jade, ne se laisse pas intimider mais ne s’attend pas une seconde à recevoir par le compagnon de son interlocutrice, une pluie de coups de poings à la tête qui la font trébucher au sol. Et dire que ce couple venait pour la première fois en Corse pour y tenir des emplois saisonniers : « Tandis qu’il me frappait, sa compagne continuait de proférer des insultes contre la Corse et les Corses… » Le visage tuméfié et en sang ne suffit pas à heurter ou à provoquer la moindre réaction chez de nombreux passagers ayant assisté à la scène à l’exception d’une personne âgée qui a accepté de témoigner en faveur de Jade. On se demande aussi pourquoi ce chenil n’était pas directement géré par l’équipage de la Méridionale. Dans cette sombre affaire, la compagnie maritime n’a d’ailleurs apporté le moindre soutien à  la  victime. Ensanglantée, c’est uniquement avec l’appui de son compagnon qu’elle parvient à se rendre à la clinique de Porto Vecchio puis à la gendarmerie pour y effectuer son dépôt de plainte. Mais les déconvenues de Jade ne s’arrêtent pas là. En tant que victime, on pourrait penser qu’elle serait protégée, défendue, traitée par la plus élémentaire des décences. Aucune prise en charge ? « Les gendarmes m’ont dit que je devais me rendre à Ajaccio pour rencontrer le médecin légiste, le seul en mesure d’indiquer le nombre de jours d’ITT pour les besoins de l’enquête et de la plainte qui a été déposée avec l’aide de mon avocate, Anna-Maria Sollacaro, que je veux remercier tout comme mon amie Diana Saliceti pour son soutien. »

Tout marche à l’envers dans cette histoire et derrière le fond, des problématiques bien réelles que Jade vient d’éprouver, sans jeu de mots, dans sa chair : « Il y a la drogue. J’ai vu que cet individu n’était pas dans un état normal. Ses yeux étaient dilatés. Quand j’ai demandé aux gendarmes s’ils prévoyaient de lui faire un dépistage, on m’a répondu que non, que seul le procureur était habilité à le demander… » On  s’étonne, dans ce pays où il fût pourtant décrété comme priorité nationale la lutte contre les violences féminines… Et Jade de rejoindre la liste trop grande de ces victimes que l’on veut croire coupables bien plus que leurs propres agresseurs ! Un comble, une hérésie ! La seconde idée qui transparait derrière ce sombre tableau digne d’un roman de Zola au soleil, celle de l’acceptation de la violence, de sa banalisation à travers l’arrivée de personnes sans foi, voulant se faire justice eux-mêmes, voulant imposer leur vision de la société.

Il y a toujours eu des comportements honteux, détestables mais il fut aussi un temps — pas si lointain — où certaines choses ne se faisaient pas. Non par crainte de la loi, mais par conscience, par respect. Une forme de discipline morale, diffuse mais efficace, empêchait l’irréparable. On appelait cela, faute de mieux, la civilisation. On avait cette foi en la religion, en des vertus cardinales comme l’autorité. Cette retenue, cette pudeur, ce respect tendent à s’effacer. La société refuse leur enseignement. L’histoire de Jade n’est pas un simple fait divers, une simple mauvaise rencontre. Elle traduit l’état d’esprit d’une société qui avance vers l’anarchie, le chaos. La violence exercée par son auteur révèle que l’on se fout de tout, de son voisin, de sa voisine et donc de soi-même. Accepter cette violence serait condamner une nouvelle fois les femmes insulaires à vivre sous la menace, à les priver du droit le plus légitime à la liberté.

Il existe aujourd’hui une tentation constante dans le traitement de ce type d’événement : minimiser, neutraliser, ne plus en parler.  La qualification retenue — « violences dans un moyen de transport collectif de voyageurs » — semble s’inscrire dans ce schéma. La formulation juridique ne correspond pas aux honnêtes gens, aux victimes. Elle est toujours aseptisée, irréelle, lunaire, hors-jeu ! On ne va pas plaider la peine de mort bien sûr car qui sommes-nous pour juger mais on aimerait avant tout protéger les plus faibles, que les femmes, les enfants, les personnes âgées ne soient plus les victimes expiatoires des tordus, des fous, des dépressifs, des haineux, de toute une litanie de blaireaux absolus, mélange de Robert Bidochon et de Bertrand Cantat. Une société ne tient pas par ses lois mais par ses normes, par tout un ensemble de règles invisibles qui empêchent les individus d’aller trop loin. Alors quand les normes ne sont plus apprises, quand elles ne sont plus respectées dans le cercle familial, le cercle scolaire, elles disparaissent. Heureusement que la loi est là, bien sûr, bien évidemment mais par essence, la justice intervient toujours après, toujours trop tard et sans jamais permettre à la victime de pouvoir se réparer totalement.

La Corse d’aujourd’hui s’américanise entrainant avec elle une hausse des incivilités notamment dans les transports… Un coup de klaxon et très vite, les choses peuvent dégénérer alors que les Corses se saluaient au volant, il y a encore 20 ans. Alors, on ne frappe pas une femme ! Si le principe n’est heureusement pas discutable, la réalité, elle, est tout autre. Elle ne relève pas du débat politique ni de la sensibilité individuelle et encore moins de l’émotion collective. Elle dépend de l’intelligence, de l’éducation, de l’art, des moyens qui seront concentrés pour refaire des citoyens, pour redonner sens à la société. C’est un travail de sape, un travail quotidien, un chantier immense à relever. Ce travail exige des politiques une attention particulière, vive, une réflexion extraordinaire. Ce travail s’impose, à défaut, le risque sera d’avoir une société où l’égalité se réalisera par la brutalité, par l’horreur. Et en l’occurrence, pour Jade, ce niveau a été atteint. Elle est la victime de son agresseur, effectivement mais aussi d’une société qui a perdu ses repères, ses codes moraux. C’est une évolution que l’on refuse de voir mais elle est là. Qu’importe la stigmatisation des agresseurs vus en tant que saisonniers, le cœur du problème n’est pas là mais dans la question de la de la cohésion sociale et des normes partagées. L’identité, dans ce cas, est un cache-douleur, un cache-misère qui révèle, a contrario, l’impuissance de la société insulaire, son déclin démographique, sa transformation en une société fantôme. Seul réconfort, la mobilisation locale qui a su montrer que tout le monde n’est pas prêt à accepter l’inacceptable. Mais la question demeure : combien de temps cette vigilance tiendra-t-elle face à la répétition ?

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