Il existe des civilisations qui construisent des pyramides. D’autres bâtissent des cathédrales. Certaines élèvent des palais qui défient les siècles. Et puis il y a celles qui préfèrent les chantiers, le béton et les gravats. La Corse appartient peut-être à cette étrange catégorie. Une civilisation qui crée de nouvelles structures en fonction des nouvelles tendances et couleurs du moment. Une civilisation Lego.
Il est samedi soir. Par une de ces soirées molles où l’on navigue distraitement d’une chaîne à l’autre, je tombe par hasard sur une émission diffusée sur Gulli : Lego Masters. Sur l’écran, des adultes très sérieux assemblent des briques de plastique colorées avec une concentration quasi monastique. On dirait des architectes miniatures, penchés sur leurs cathédrales de jouets. Des ponts surgissent, des villes apparaissent, des dragons se dressent en quelques minutes sous l’œil attentif des caméras. Et soudain, une idée incongrue me traverse l’esprit. Et si la Corse était une civilisation Lego ?

La comparaison est irrévérencieuse mais elle se pose. Que voyons-nous depuis plus de vingt ans ? Un spectacle de grues, un festival de camions, d’engins de terrassement en tous genres, parcourir la Corse, toute la Corse ? Toute la Corse? « Non, un petit village peuplé d’irréductibles… » On aurait aimé continuer la suite mais on s’aperçoit que c’est impossible, il n’y a aucun exemple à suivre, aucun modèle à singer. On quitte Bastia pour prendre l’immonde RT10 et suivre une grande zone industrielle, commerciale, artisanale sans logique, sans esthétisme, sans âme. Dans ces endroits, tout s’y mêle, un lotissement récent, un immeuble des années soixante-dix, un rond-point planté d’un palmier solitaire, un chantier arrêté net au milieu du maquis, un simple pont posé comme un viaduc en ruines de l’Antiquité qui nous font songer à Astérix en Corse : « Le chantier de la voie romaine quo doit relier Aléria à Mariana, chantier ouvert depuis trois ans… »
Les maisons poussent comme des champignons mais les artères ne suivent pas et l’architecture en lui-même n’est guère respecté. La Corse ne serait-elle pas aujourd’hui une maquette géante où les briques changent de place au gré des besoins économiques, des ambitions municipales et des improvisations immobilières ? Le parallèle avec Lego Masters peut être troublant. Dans l’émission, les participants construisent à toute vitesse sous la pression du chronomètre. Le résultat est spectaculaire, souvent ingénieux, mais rarement destiné à durer. La Corse contemporaine partage parfois cette esthétique du chantier permanent. On bâtit vite. On corrige ensuite ou pas. Mais si cela ne fonctionne pas, on recommence. On peut laisser aussi à l’abandon certaines verrues pendant des années. Même le débat des municipales n’y peut rien, on passe, à côté de ce quotidien, on ne veut pas voir le laid pour penser que nous habitons toujours dans l’île la plus merveilleuse du monde, Kalliste comme les Grecs l’appelèrent, la plus belle… Oui mais autrefois ! Nous n’avons vu, dans cet instant dédié au renouvellement démocratique, qu’une seule liste qui aura souhaité bousculer les codes, celle de Michel Chiocca, candidate à Porto Vecchio. Son équipe s’est exprimé largement sur les réseaux sociaux pour parler de patrimoine, d’architecture. La démarche « Sempri Portivechju » se’est a voulu revenir à une forme ancienne et méditerranéenne de notre organisation spatiale : « Porto Vecchio a toujours été du granit, de la maison avec un étage et pas du béton partout, des R+4 ou +5. Il faut revenir à une sagesse constructive, à la sagesse des anciens. Aujourd’hui, on cherche à casser les horizons et à mettre des barrières mentales. Il faut revenir à une vision méditerranéenne de l’architecture. Il faut réserver des emprises foncières pour l’agriculture, l’éducation, la santé, l’artisanat. Nous avons un stade qui est enclavé au milieu de centres commerciaux, cela n’a aucun sens. »
Et cette question lancinante, ambiguë, qui ne se pose jamais : une civilisation peut-elle continuer à exister si elle oublie la forme de ses pierres ?
Je fus surpris, il y a quelques années, de la réaction d’un ami découvrant le domicile porto-vecchiais de la sœur d’un de nos compagnons : « Que se passe-t-il Antoine Baptiste, tu sembles bien inquiet et bien dubitatif ? « Avec toutes ces fenêtres, ce domicile est d’une extrême vulnérabilité en cas d’attaque. » Cette interprétation dit beaucoup de ce que nous étions, de ce que nous sommes et de ce que nous sommes devenus. Autrefois le Corse préférait opter pour la sécurité plus que pour le confort. On est saisi, à l’inverse, par l’épaisseur des murs de nos maisons ancestrales avec de rares fenêtres posées beaucoup plus récemment. Etre Corse c’est aussi adopter cette âme, vivre avec cette peur, cette angoisse inscrite dans l’ADN des familles depuis des générations. Dans la publication des avis de décès, il est encore fréquent de lire : « Parents, familles et alliés ». « Alliés » un terme fort, une sémantique invariable. Depuis toujours, la société insulaire a fabriqué son modèle de résilience, de solidarités, d’amitiés face aux menaces extérieures, le clan des territoires alentours, les razzias barbaresques, la protection face à Gênes, les décisions du pouvoir parisien ?
Il y a trente ans, l’île vivait encore selon un rythme « minéral » celui que l’on ne renie pas encore de nos jours à Sartène et autres villages authentiques de l’île. Les maisons semblaient avoir poussé lentement hors du granit. On construisait peu, mais on construisait pour longtemps. Les anciens n’étaient pas des théoriciens de l’urbanisme durable. Ils étaient simplement… prudents. La prudence est une vertu que les civilisations modernes regardent avec une légère condescendance. Elle manque de panache. Aujourd’hui, la vitesse est devenue la nouvelle sagesse. Il faut construire vite. Agrandir vite. Moderniser vite. Et si le résultat est discutable ? Qu’importe. On recommencera au prix de l’amnésie collective.
Pourquoi le retour d’Azzecarampini ?
*Chaque mois, vous retrouverez une chronique d’« Azzecarampini » qui est liée à une tradition intellectuelle corse. Elle fut l’initiative du grand écrivain et haut fonctionnaire : Marie‑Jean Vinciguerra qui nous a quittés en 2023.

« Azzecarampini » c’est le poil à gratter, le sparadrap du capitaine Haddock, la bêbête qui mord et dont il est impossible à s’en débarrasser. Pince sans rire, Marie-Jean Vinciguerra a publié ces chroniques entre 2002 et 2005, à L’Informateur Corse, dirigé par Pierre Bartoli. Ses chroniques prennent généralement la forme de notes historiques, de réflexions littéraires ou philosophiques, d’analyses mordantes de la société corse. Le but de Marie-Jean était de reposer en Corse le goût à la mémoire longue, à la tradition très humaniste des Corses : l’érudition, la littérature, la géographie, l’histoire, l’identité, la poésie.
Pour stimuler ce goût, il était nécessaire de créer un personnage imaginaire, Azzecarampini qui serait connu pour ses notes critiques, ses observations piquantes et son ironie. Dans la grande tradition des grands chroniqueurs méditerranéens…



