Elon Musk, au Forum économique mondial, a confié qu’il était fort possible que la Terre soit la seule planète habitée par une forme de vie consciente dans tout l’univers. Devant cette possibilité vertigineuse, il veut rien de moins que “préserver l’étincelle de la conscience humaine”. Un discours millénariste rare, fou diront certains, dans un pays où l’avenir est sacrifié au profit d’un accord politicien sur le budget. Elon Musk, lui, souhaite sauver l’humanité, en la transformant en une espèce multiplanétaire, capable d’échapper à un système solaire condamné par l’inéluctable extinction du soleil.
Dans le précédent article, nous évoquions les changements intervenus chez Tesla. Depuis, Elon Musk a annoncé la fusion de son entreprise SpaceX avec XAi, son entreprise d’intelligence artificielle. Cette fusion vise plusieurs objectifs. Tout d’abord, une consolidation de son empire, à travers le mariage d’une entreprise bientôt cotée et rentable, SpaceX, et XAi, une entreprise qui, pour le moment, « brûle du cash », compte tenu des besoins d’investissement nécessaires à l’entraînement et à l’inférence. Nous y reviendrons.
SpaceX domine aujourd’hui le marché des lancements spatiaux, avec un coût par lancement le plus faible de la planète. Son IPO s’annonce comme l’une des plus attendues de l’Histoire.
Musk dirige aujourd’hui Tesla, SpaceX, XAi, Starlink, The Boring Company et Neuralink (il y en a d’autres, mais ce sont les principales).
Avec ces entreprises, il embrasse l’ensemble de l’expérience humaine. Il y a l’énergie : l’humain n’est qu’une structure dissipatrice d’énergie. Le déplacement : les humains sont des êtres mobiles. Il n’est pas ici question d’un quelconque fantasme attaliste d’humanité migrante, mais bien de déplacements physiques concrets, une fonction humaine capitale, notamment dans l’évolution (faculté à chasser, etc.), ici Tesla et The Boring Company. Avec XAi (qui chapeaute l’IA Grok et le réseau social X), c’est le caractère social et politique de l’espèce humaine. Neuralink, enfin, intervient dans la sphère cérébrale, autrement dit à l’organe qui nous a permis de nous distinguer des animaux et où siège notre conscience.
L’espace n’a jamais été aussi proche
Pour relier l’ensemble, Starlink, qui assurera demain la circulation de l’information. Car oui, ce qu’a bâti Musk est avant tout « donnée centrée », ce qui lui offre un caractère cohérent et dialectique. Chaque partie produit des données qui nourriront son IA, qui nourrira l’efficacité de ces outils. Évidemment, la concurrence est rude et de nombreuses embûches se dressent sur la route d’Elon Musk. Il est aujourd’hui impossible d’affirmer qui seront les vainqueurs et les perdants de cette course, même si Peter Thiel a déclaré ne jamais parier contre Elon Musk. Néanmoins, Musk a bâti l’écosystème le plus intégré. Pour preuve, sa dernière idée d’installer des data centers dans l’espace, puisqu’il a une entreprise d’IA et une entreprise spatiale ! Il y voit une solution sur le plan énergétique, avec un refroidissement plus aisé des unités et le soleil comme source d’énergie. L’autre avantage serait d’éviter les riverains mécontents et les politiciens hostiles. Cette idée apparaît encore une fois comme un pari. Selon l’entreprise Starcloud, qui poursuit le même objectif que Musk (sans lien avec lui), actuellement, l’idée n’est pas rentable. Un data center orbital coûterait 50 milliards de dollars, contre 16 sur Terre. Pour être rentable, les coûts de lancement devraient descendre à 500 dollars le kilo, contre 3000 aujourd’hui pour SpaceX. Un horizon lointain pour le moment, mais un objectif réel pour SpaceX qui vise une fusée 100% réutilisable. Évidemment, d’autres questions se posent, comme l’usure des puces GPU et leur capacité à fonctionner dans l’espace (ce problème n’en serait néanmoins plus un selon Starcloud, qui a effectué un test en 2025 avec une puce Nvidia). Selon Andrew Feldman, fondateur de Cerebras Systems, les data centers spatiaux seront une réalité dans une quinzaine d’années. Musk, lui, se fixe un horizon de 5 ans. S’il a raison, il sera encore une fois qualifié de génie ; s’il a tort, de fou. Tel est le drame du visionnaire : toujours en équilibre instable sur son piédestal, nombreux sont ceux prêts à le pousser.
Un Professeur Frankenstein plutôt Docteur Jekill que Mister Hyde ?
L’espace et sa grande idée d’humanité multiplanétaire. Nous avons, brièvement, abordé la logique économique de ses entreprises, mais n’y a-t-il pas plus qu’un objectif économique ? Musk est-il un capitaine d’industrie génial ou se veut-il l’apôtre de quelque chose d’autre ? Il a récemment déclaré mettre sa fortune au service de l’humanité. Musk a une vision pour l’humanité, il travaille activement à l’avènement de l’homme de demain. L’intelligence artificielle et son imbrication dans chaque aspect de notre existence vont changer notre environnement et changer l’humanité, à la manière du passage de l’état de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur sédentaire. Un archéologue peut dire si une dépouille de la période préhistorique appartient à celle d’un chasseur-cueilleur ou d’un sédentaire. Les hommes, en changeant leur environnement, ont été changés, physiquement et socialement, avec l’émergence des cités et, plus tard, des États. Musk, à travers ses entreprises, propose rien de moins qu’un changement paradigmatique, où l’homme pilotera sa propre augmentation et la modification radicale de son écosystème avec l’introduction d’espèces non biologiques, mais mécaniques (les robots) et la projection de l’humanité hors de la biosphère. Un pareil bouleversement de la condition humaine amènera des changements dans le rapport à l’autre, au temps, à l’espace, à l’organisation politique, relevant de la science-fiction en 2026, bientôt du roman d’anticipation. Musk n’est pas le seul à bâtir la pyramide du futur, loin s’en faut, mais il est celui dont la perspective est la plus large. Ces nouveaux hommes coloniseront Mars, bâtiront de nouvelles structures politiques, probablement pas des bureaucraties globalistes à la manière de l’ONU, pas non plus des États-nations. Peut-être des entreprises qui assureront des fonctions régaliennes, à la manière des anciennes compagnies coloniales, mais à une échelle jamais vue, hors de notre monde, avec des hommes qui ne seront plus exactement tels qu’aujourd’hui et dans des conditions de vie et de survie encore plus ardues.
Cet enthousiasme pour le futur qui l’anime peut sembler paradoxal, au regard de son alliance avec Trump, dont le gros des partisans sont des chrétiens bio-conservateurs, disciples de Billy Graham plus que d’Isaac Asimov. La clé se trouve peut-être chez Oswald Spengler et son ouvrage “Le Déclin de l’Occident”. Dans son ouvrage, Spengler pose l’idée que chaque culture est autonome, possédant son âme propre, un rapport singulier à l’espace, aux mathématiques, à la religion, à l’art et à la politique. Elles obéissent toutes à leur propre logique interne. En revanche, elles ont toutes un horizon historique commun : le déclin. Chez Spengler, le déclin n’est pas un cataclysme, encore moins un accident. Il n’a pas non plus de dimension morale et n’appelle pas de réaction politique, c’est un cycle déterministe. Dans sa théorie, une culture, qui correspond à une phase organique, créatrice, religieuse et symbolique, se pétrifie en civilisation urbaine, matérialiste, technique, massifiée et rationaliste. Elle achève son cycle, à la manière d’un organisme vivant.
Dans son livre, la civilisation occidentale est qualifiée de « faustienne ». Son symbole est celui de l’absolutus infinistus, l’infini, évident dans le christianisme, le gothique, la perspective en peinture, les grandes explorations ou l’exploration spatiale. Selon Spengler, le « déclin » occidental aurait démarré au XIXe siècle et il est possible de dire que la physionomie actuelle de l’Occident, urbanisé, technicien, marquée par l’émergence de pouvoirs charismatiques césaristes (nous n’avons pas le temps de développer toute la pensée de l’auteur qui nécessiterait un article entier, voire plusieurs), coïncide avec sa vision. L’intelligence artificielle, le transhumanisme et l’exploration spatiale semblent être les formes ultimes de l’infini occidental, une cristallisation de cette civilisation en phase terminale chez Spengler. Musk, ici, serait donc l’avatar de cette finitude, à moins qu’il ne soit le précurseur d’autre chose. Spengler pose qu’une culture s’épanouit dans un rapport à l’espace. Or, l’espace de Musk est celui de la galaxie et de la puissance computationnelle sans limite, porté par des hommes transformés. Une nouvelle culture en germination, dont le symbole primordial, comparable à l’infini faustien, sera peut-être le robot, l’Ankh ou la Voie lactée. Un nouveau cycle en voie d’éclosion.
Toute l’énigme de ce personnage est là : personnification de la fin d’un cycle dont il a conscience, ou pionnier d’un nouveau cycle pas encore éclos ? L’un ou l’autre, ou les deux à la fois.



