À 91 ans, Jean-Jacques Carli cultive l’amour des siens. La famille est son bonheur absolu, sa seule vérité. En arrière-plan, un parcours incroyable, forgé à l’école de l’humilité, le conduisant des dunes du Sahara durant la Guerre d’Algérie à la création récente de l’hôtel Les Régalia, en passant par celle du Paesolu à la fin des années 60 ou encore par la construction du barrage de l’Ospedale. Jean-Jacques Carli est un visionnaire, celui d’une Corse devant s’assumer, se responsabiliser et s’épanouir.
Rencontrer Jean-Jacques Carli, c’est probablement l’une de ces rencontres qui font comprendre le sens de l’action, de la parole donnée, de l’engagement. Elle dépeint un temps, une période, une époque surtout, où la société, les habitudes, les traditions et même les croyances n’étaient pas encore ce qu’elles sont devenues. Nos aigreurs et insatisfactions quotidiennes révèlent le décalage profond qui existe avec la génération de la trempe de Jean-Jacques Carli. Le parcours de l’hôtelier et fondateur du Paesolu à Pinarello nous invite à méditer sur une existence vécue avec intensité, de manière à la fois spontanée, instinctive, mais paradoxalement réfléchie. La rencontre a lieu en compagnie de sa fille Corinne et de deux de ses petits-enfants, Anthony et Florian. On savoure ce bonheur d’une soirée de fin de saison estivale dans ce Paesolu où tout a débuté à la fin des années 60 : « Les 35 heures par semaine n’existaient pas à l’époque. On commençait à travailler quand il ne faisait pas encore jour et l’on finissait quand on n’y voyait plus… »

Mais avant Porto-Vecchio et Sainte-Lucie, on vibre et on écoute avec attention le parcours d’un jeune homme travaillant dans la société d’import-export familiale à Marseille au début des années cinquante, avant de s’engager dans la Légion étrangère pour servir lors de la Guerre d’Algérie. Celle-ci reste une profonde blessure, un vrai gâchis pour Jean-Jacques Carli, conscient que les choses auraient pu se dérouler autrement, sans violence, haine ou rancœur. La mémoire des détails est exceptionnelle. Écouter Jean-Jacques Carli, c’est un peu comme regarder un film : les scènes du récit sont racontées de telle manière que les images viennent immédiatement à l’esprit, dans des paysages composés d’ergs et de regs, mais aussi de plaines d’agrumes et d’oliviers. Un parfum, une atmosphère ! Ses trente mois passés en Algérie, entre 1957 et 1960, seront remplis d’anecdotes, d’histoires, d’aventures. De Sidi Bel Abbès à Mascara, Jean-Jacques Carli effectue ses classes de sous-officier et d’officier, où il gère l’administration et la logistique de son régiment grâce aux compétences acquises en école de commerce et au sein de l’entreprise familiale : « Les comptes étaient très mauvais, le commandant m’avait demandé d’assainir la situation. Non sans mal, j’ai supprimé tous les bakchichs au profit de certains légionnaires. » Les finances rééquilibrées, le jeune homme se révèle audacieux et plein de culot : « Un soir, le Général Paul Gardy vient dîner avec nous et, comme j’étais le plus jeune des officiers, il m’a interpellé : « Vous êtes heureux d’être dans la Légion ? » Je lui avais répondu que non, car je m’étais engagé pour être au front et non pour faire de l’instruction. » Le Général Gardy lui demande alors où il souhaite être affecté : « Je voulais entrer dans la compagnie saharienne portée de la Légion étrangère. » Aussitôt demandé, aussitôt réalisé : Jean-Jacques Carli intègre la compagnie de méharistes, où il sera chargé de commander un peloton malgré son jeune âge : « D’ailleurs, j’ai tenu à laisser pousser ma barbe pour me vieillir, même si je n’ai jamais eu le moindre problème de désobéissance. »

Lors d’une mission avec sa trentaine de soldats sous son commandement, l’officier doit œuvrer au rétablissement de la récolte des dattes, empêchée par le FLN : « On me donnait trois jours pour trouver une solution. Ces plantations de dattes étaient magnifiques, elles s’étendaient à perte de vue, avec des fossés de deux à trois mètres de profondeur pour l’irrigation. Nous avions rassemblé, au pied de la dune, tous les hommes du village vers midi. Il devait y avoir trois à quatre cents personnes environ. J’ai demandé à parler au chef du village pour savoir qui étaient les gens du FLN. Je le fais passer derrière la dune, je sors mon revolver et je tire deux coups en l’air. Je retourne devant les habitants en leur disant que leur chef a été très courageux, qu’il n’a pas parlé, mais que je suis obligé d’avoir des résultats. Je refais la même chose avec le suivant, et le troisième a tout raconté. La mission était accomplie sans avoir tué personne, c’était le plus important. »

À son retour d’Algérie, en 1960, Jean-Jacques Carli se marie le 2 juillet 1960 : « Soixante-six ans de mariage et de bonne entente… Une ou deux disputes… Et s’il y en a, c’est pour se réconcilier le mieux possible. Nous avons eu Nadine, l’aînée, et Corinne », dit-il avec tendresse. Son beau-père, de Porto-Vecchio, l’invite à le rejoindre dans son entreprise de BTP : « J’ai travaillé pendant trois ans avec lui dans la construction. Il avait conscience, lui aussi, du futur essor touristique de Porto-Vecchio. À l’époque, il n’y avait rien, mon beau-père avait une vision à long terme. Nous avons acheté un terrain à Pinarello. À côté de celui-ci, il y avait une maison en bois qui appartenait au célèbre coureur automobile Jack Brabham, un monsieur charmant, mais que nous avons peu fréquenté, car il n’y venait pas souvent. »
Dans cette anse merveilleuse entre mer et maquis, Jean-Jacques Carli et sa famille façonnent les premiers piliers du tourisme dans l’extrême-sud, un endroit rythmé par le partage et la convivialité, où l’on respire, où l’on se sent chez soi. C’est le Porto-Vecchio des années 60, nostalgie d’une époque, d’un charme, d’une authenticité, celle du baby-boom, de la folle envie de liberté. En 1966, l’aventure débute. Trois ans de travaux sont nécessaires pour créer « U Paesolu », la première résidence hôtelière à Pinarello. Et pour Jean-Jacques Carli, comme durant son engagement militaire, l’audace reste son fil conducteur : celle de miser sur un tourisme familial, dans un lieu que rien ne prédestinait encore à accueillir des vacanciers. « Le premier bungalow, construit en 1969, fut loué à un pâtissier de Plan-de-Cuques qu’on appelait Carminiani, car quand on retournait à Marseille, on s’arrêtait régulièrement pour lui acheter des gâteaux. Il est venu avec sa famille et a passé un séjour merveilleux. » Autour d’un domaine de treize hectares préservés, au cœur du maquis, l’établissement propose des hébergements pensés pour la détente la plus parfaite. L’époque est celle de la gaieté. U Paesolu dispose de sa discothèque, de son restaurant. On y organise des paellas, des bouillabaisses géantes, des soirées enivrantes. Et Jean-Jacques Carli de se souvenir des parties de pétanque… Les photos jaunies de l’argentique invitent à découvrir un temps où les moments de joie étaient précédés par les notions de rigueur et de travail. Et depuis 57 ans, U Paesolu continue d’accueillir chaque été des vacanciers, et bien souvent des familles dont les générations se succèdent. Jean-Jacques Carli est un pionnier de ce pan essentiel du patrimoine corse que représente le tourisme. Il fait partie des précurseurs du développement durable, à une époque où l’on installe pourtant de très grands complexes touristiques sur le continent.

Dans la foulée, ce travailleur infatigable se lance dans le BTP. Ouvrir des réseaux, créer des infrastructures, répondre aux besoins criants d’une région qui en manque : autant de nouveaux domaines où Jean-Jacques Carli s’illustre comme entrepreneur, participant notamment à la construction du barrage de l’Ospedale, cet ouvrage niché au cœur de la forêt de pins laricio qui alimente aujourd’hui encore en eau potable toute la région de l’extrême-sud. Un chantier titanesque pour l’époque, mené dans un massif montagneux exigeant, qui reste, des décennies plus tard, l’un des ouvrages structurants majeurs de l’île : « Je n’y connaissais rien en travaux publics. Dans toute entreprise, on ne sait pas tout, et ce que l’on ne sait pas, il faut aller le chercher en s’associant à des personnes qui ont justement cette connaissance. Pour la construction du barrage, nous avions obtenu la première tranche des travaux, qui concernait le nettoyage du site. C’était l’hiver 75, on s’est aperçus au bout de quelques jours que l’on ne pouvait pas travailler de jour. Les routes étaient très pentues et, de ce fait, elles dégelaient durant la journée : c’était très risqué pour le personnel. Le chantier a dû être effectué de nuit. » Dumpers, bulldozers : les engins effectuaient un ballet continu sur une route des plus étroites. Au début des années 80, Jean-Jacques Carli arrête cette activité pour se consacrer entièrement au tourisme avec U Paesolu.
Les années passent et le flambeau a désormais été transmis aux petits-enfants. Florian, en dehors de sa belle carrière de chanteur au sein du spectacle « Notre-Dame de Paris », s’occupe du Paesolu avec son cousin Jérémy, l’autre petit-fils de Jean-Jacques. Anthony Carli a retrouvé les lieux de son enfance et de son adolescence après avoir occupé des postes à l’international dans le secteur hôtelier de prestige. De cette volonté est né l’hôtel Les Régalia, un cinq étoiles avec spa, à deux pas du site où tout a commencé. Un projet colossal pour une entreprise familiale, mais qui témoigne d’une force et d’une ardeur exceptionnelles. Pour François, un ami de la famille : « Voir Jean-Jacques mener avec son petit-fils les travaux de construction, décider de la création de cet hôtel splendide que représente Les Régalia, a été merveilleux, quelle énergie ! »
Une leçon d’humilité, une leçon de vie que démontre ce grand monsieur par sa volonté d’investir, d’innover, d’aller vers l’excellence et la qualité, tout en restant profondément attaché aux racines, à l’identité de cette terre. Aujourd’hui, à Pinarello, U Paesolu et Les Régalia se font face de part et d’autre de la route, comme les deux chapitres d’une même histoire : celle d’un patriarche qui continue, avec sa famille, d’écrire les pages suivantes de cette aventure commencée à la fin des années 1960. Sa famille est l’essentiel à son cœur, le secret du bonheur ! Un exemple à suivre…


