Par Nicolas MARIANI
« Cet après-midi, nous franchissons une étape de géant pour cimenter la domination américaine de la finance mondiale et de la technologie crypto.
Les actifs crypto sont l’avenir, et notre nation va les posséder. » C’est en substance par ces mots que le président Donald Trump a signé le
GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for U.S.
Stablecoins Act), le 18 juillet. Cette législation, portée par le président républicain et votée avec le soutien d’une partie des démocrates, établit un cadre légal unifié pour le secteur des stablecoins aux États-Unis.
La finance mondiale est en pleine révolution, portée par l’émergence des crypto-actifs — une transformation que certains comparent déjà à
l’apparition des lettres de change à la fin du Moyen Âge.
Ces nouveaux outils présentent de nombreuses applications économiques et financières et constituent, pour les puissances à travers le globe, un nouvel enjeu de puissance, bien compris par les États-Unis.
Qu’est-ce qu’un stablecoin et à quoi sert-il ?
Un stablecoin est un type de cryptomonnaie dont la valeur est indexée sur un autre actif : une monnaie fiduciaire (dollar, euro), une matière première comme l’or, ou un panier d’actifs. Contrairement au bitcoin, dont le cours évolue librement en fonction de l’offre et de la demande, le stablecoin vise la stabilité.
Le stablecoin présente plusieurs avantages. Le premier, et non des moindres, est la faible variabilité de sa valeur, élément fondamental. Comme l’énonçait Aristote, la monnaie remplit trois fonctions : unité de compte, intermédiaire des échanges et réserve de valeur. Le bitcoin, en raison de sa forte volatilité, peine encore à remplir pleinement ces fonctions, du moins à court terme.*
Un stablecoin indexé sur le dollar, par exemple, réplique mécaniquement la valeur de celui-ci, ce qui lui permet de remplir de manière plus naturelle la fonction de réserve de valeur. Cependant, contrairement au bitcoin — qui permet de s’extraire de l’univers des monnaies fiduciaires et de la tutelle des banques centrales — le stablecoin ne s’en affranchit que partiellement. Quel est alors son intérêt ?
Si l’on revient aux fonctions de la monnaie, force est de constater que tous les pays ne sont pas égaux. Nombre d’entre eux font face à une inflation persistante ; dans le cas le plus extrême, le Zimbabwe a connu des taux d’inflation se chiffrant en octillions. Ces pays sont aussi souvent caractérisés par une économie informelle dominante, avec des travailleurs payés à la journée et en liquide. Le salaire perçu le soir peut avoir perdu une part significative de son pouvoir d’achat dès le lendemain. Une telle situation rend difficile la fixation des prix, brouille les signaux économiques et rend toute idée d’épargne ou d’investissement quasi absurde.
Dans ces contextes, ceux qui le peuvent cherchent à détenir des actifs libellés en dollars. Cette solution reste toutefois complexe : coûteuse, réservée aux personnes bancarisées et parfois conditionnée à la capacité de contourner des contrôles de capitaux. Une option irréaliste pour un journalier à Mumbai.
C’est ici que les stablecoins entrent en jeu. Dans le monde, 3,8 milliards de personnes possèdent un compte bancaire, contre 4,3 milliards disposant d’un smartphone. Un agent économique confronté à l’inflation peut convertir sa monnaie locale en stablecoins indexés sur le dollar via une plateforme, de manière simple et rapide. Ces stablecoins permettent des transactions quasi instantanées et à très faible coût, là où les cartes bancaires prélèvent en moyenne 2 % par opération. Un virement international peut prendre plusieurs jours pour un coût d’environ 15 dollars, contre quelques minutes et quelques centimes avec une cryptomonnaie.
Les stablecoins en dollars sont déjà massivement utilisés dans des pays comme la Turquie ou le Nigéria, qui représentent à eux deux près de 350 millions d’habitants. Selon la banque Standard Chartered, le volume total de stablecoins émis dans le monde s’élève à environ 260 milliards de dollars, et pourrait atteindre 2 trillions de dollars d’ici 2028. Le potentiel est colossal et ne se limite pas aux pays en développement.
Jamie Dimon, PDG de JPMorgan, longtemps hostile au bitcoin, s’est en revanche converti aux stablecoins et à la tokenisation, qu’il considère comme un moyen de rendre les transactions « plus rapides, moins chères et plus transparentes ». La révolution n’est donc pas seulement celle des cryptomonnaies, mais bien celle des crypto-actifs.
La primauté américaine en jeu
Les États-Unis disposent aujourd’hui d’un leadership incontesté dans la finance mondiale, fondé sur la primauté du dollar, un marché des capitaux profond et unifié, ainsi qu’un écosystème juridique, entrepreneurial et médiatique sans équivalent. Cette domination s’accompagne également d’une forte position dans la technologie — même si, dans ce domaine, la concurrence chinoise est sérieuse.
La tokenisation apparaît comme une forme de mariage — peut-être arrangé et sans amour — entre la finance et la tech, dont l’issue pourrait renforcer, voire accroître, la place du dollar et la domination américaine dans la finance mondiale.
« As good as a dollar »
Le GENIUS Act s’inscrit dans un contexte particulier : l’opposition de Donald Trump à la création d’un dollar numérique par la Réserve fédérale, projet jugé dangereux par nombre d’observateurs en raison du pouvoir accru qu’il conférerait à la banque centrale*, et dans le sillage des faillites retentissantes de plateformes comme FTX.
Avant cette loi, les stablecoins de paiement évoluaient dans un flou juridique : certains les considéraient comme des securities relevant de la SEC, d’autres comme des commodities dépendant de la CFTC. Ce flou a permis, sous la présidence de Gary Gensler à la SEC (2021-2025), des interventions jugées déstabilisantes par de nombreux acteurs du secteur, poussant l’industrie à se tourner vers des juridictions plus accommodantes.
L’administration Trump, sous l’impulsion de David Sacks, a rompu avec cette approche pour privilégier une régulation claire plutôt qu’une logique répressive. Adoptée largement au Sénat (68 voix pour), la loi établit notamment :
- une règle d’adossement 1 pour 1, avec des réserves à 100 % en actifs liquides (bons du Trésor à court terme, dépôts en dollars) ;
- l’interdiction de tout effet de levier sur ces réserves ;
- l’autorisation pour les banques traditionnelles d’émettre des stablecoins, sous réserve de l’accord de leur régulateur ;
- la création d’une licence fédérale pour les émetteurs non bancaires ;
- l’accès au marché américain pour les acteurs étrangers, sous conditions d’alignement réglementaire ou de supervision américaine ;
- une transparence renforcée sur les réserves ;
- une priorité de remboursement pour les détenteurs de stablecoins en cas de faillite ;
- l’application du Bank Secrecy Act ;
- la définition juridique du stablecoin comme instrument de paiement, équivalent à un mandat cash numérique.
Le dollar comme arme géopolitique
Cette législation vise clairement à consolider la place de la finance américaine dans le monde. La règle de l’adossement intégral impose aux émetteurs de stablecoins en dollars de détenir des réserves… en dollars. Or, 80 % des billets de 100 dollars circulent hors des États-Unis, environ la moitié des obligations et prêts transfrontaliers sont libellés en dollars, et 58 % des réserves de change des banques centrales sont détenues dans cette monnaie.
Si le scénario de 2 trillions de dollars de stablecoins se concrétise, l’effet de captation des capitaux mondiaux au profit du dollar serait considérable. Certaines études estiment que cette demande structurelle permet déjà à l’économie américaine de bénéficier d’un « discount » d’environ 0,5 point sur ses taux d’intérêt.
Enfin, la puissance américaine repose aussi sur l’extraterritorialité de son droit et la conformité spontanée qu’il induit. Dans ce contexte, il n’est pas irréaliste d’imaginer qu’un jour Washington puisse exiger le gel de portefeuilles de stablecoins liés à des États ou des acteurs jugés contraires à ses intérêts.
Les cryptomonnaies constituent désormais un enjeu majeur de pouvoir et d’influence. Après un apparent retard, les États-Unis ont décidé d’en faire un levier stratégique de réaffirmation de leur puissance. La tokenisation de la finance n’en est qu’à ses débuts, et Washington entend bien en être l’épicentre.
L’Europe, incapable à ce stade de réaliser l’union des capitaux et l’union bancaire, apparaît plus en retard que jamais.
*L’objet de cet article n’est pas de juger des qualtiés du bitcoin au regard des monnaies flat et encore moins de préjuger de son avenir. Les explications énoncées ne visent qu’à présenter les arguments en faveur des stablecoins en dollars.
*La BCE, de son côté, poursuit son projet d’euro-numérique dans une relative indifférence de la part de la classe politique française, à l’exception notable de Reconquête qui s’en est inquiété par la voix de Sarah Knafo. Le projet soulève, en effet, de nombreuses questions : la BCE aurai ainsi une connaissance ubiquitaire des transactions de chaque citoyen de l’UE qui en userait. Elle aurait aussi une faculté de répression financière potentiellement sans limite et pourrait, par exemple, créer des euros « périssables » pour inciter à consommer ou pourrait bien sûr, très facilement bloquer un compte entre autres facultés.



