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Renée Falconetti : l’immortel visage

Originaire de Sermano, Renée-Jeanne Falconetti, parfois connue sous le nom de Maria Falconetti, fut l’une des grandes interprètes du cinéma muet. Un seul rôle aura suffi, et quel rôle ! Celui d’incarner la Sainte de Lorraine dans le chef-d’œuvre du cinéaste Carl Theodor Dreyer, la Passion de Jeanne d’Arc, en 1927. 

Née à Pantin, le 21 juillet 1892, Renée-Jeanne Falconetti était originaire par son père, Paul Pierre de Sermano et par sa mère, Emilie Lacoste de Cahors dans le Lot. Très jeune, elle se nourrit de cette culture insulaire, de ses légendes et de ses chants, ce qui développera sa sensibilité artistique. Elle fait ses classes au théâtre et sort du Conservatoire en 1919 dans une France considérablement affaiblie par la Première Guerre Mondiale. Elle entre à l’Odéon la même année avant d’intégrer la Comédie-Française (1924-1925). La presse, le milieu culturel du Paris des années 20 lui reconnait de grands talents de comédienne et très vite, elle est repérée par le cinéaste Carl Theodor Dreyer qui veut en faire sa Jeanne d’Arc. 

La Passion de Jeanne d’Arc se révèle un immense succès mondial par son écriture cinématographique, ses plans caméras et surtout ses choix audacieux et innovants : C’est la première fois dans l’histoire du Septième Art qu’apparait, en effet, une femme au crâne rasé. C’est aussi la première fois qu’un réalisateur décide de s’attarder sur un visage par le biais de gros plans. Dreyer veut montrer toutes les émotions d’un visage féminin : la foi, la colère, la peur, la bienveillance, le courage, la détermination. Et c’est celui d’une Corse de 35 ans. Son visage devient le reflet des souffrances et des luttes de Jeanne d’Arc. Dreyer poursuit ses innovations en choisissant des angles différents et des lumières subtiles. Son film ressemble davantage à une peinture d’ailleurs, à un tableau aux expressions variées. Au départ, Dreyer n’était pas impressionné par l’actrice, mais il a rapidement discerné le potentiel de Falconetti lorsque celle-ci a accepté de se montrer sans maquillage. Cette décision a permis de révéler l’« âme derrière la façade », comme l’a si bien décrit Dreyer. 

Mais cette collaboration fut très difficile sur le plan émotionnel pour Renée Falconetti aussi connue sous le nom de Marie Falconetti. Des rumeurs même d’abus sur le plateau ont circulé à l’époque. Déjà un certain sens du marketing pour assurer la promotion du film ? L’histoire ne l’a pas encore révélée mais qu’importe l’essentiel est de retenir la performance de la comédienne. Pour de nombreux critiques, elle fut l’une des plus bouleversantes de l’histoire du cinéma. En étudiant le film, Olivier Battistini a retrouvé les écrits de Valentine Hugo, dans le Ciné-Miroir du 11 novembre 1927 : « Dreyer fut particulièrement impressionnant, le jour où, dans un silence de salle d’opération, dans une lumière blafarde de matin d’exécution, furent coupés au ras du crâne les cheveux de Falconetti. Notre sensibilité, quand même asservie à d’anciens préjugés, était émue comme si la marque infamante s’appliquait là réellement. Les électriciens, les machinistes retenaient leur souffle, et leurs yeux étaient pleins de larmes. » Falconetti, elle aussi, pleura vraiment : « Alors le metteur en scène s’approcha lentement de l’héroïne, recueillit de ses doigts quelques-unes de ses larmes, puis les porta à ses lèvres. » Valentine Hugo, encore, a dit l’atmosphère qu’a créée le réalisateur, lors du tournage : « Cette oppressante atmosphère de terreur, de procès inique, d’éternelle erreur judiciaire, nous l’avons subie tout le temps… J’ai vu les acteurs les plus méfiants, entraînés par la volonté et la foi du metteur en scène, continuer d’incarner leur rôle inconsciemment après la prise de vues : tel ce juge marmonnant, après une scène où il paraissait touché par la douleur de Jeanne : “Au fond c’était une sorcière !”, ou vivre ce drame comme s’il était actuel. » …

Un visage fait donc un film pour l’éternité. Pourquoi ? Parce que sous l’œil de Dreyer, Falconetti donne un aperçu visible, concret de Jeanne d’Arc dont la canonisation décidée par l’Église catholique intervient seulement sept ans avant la sortie du film. Il en est de même pour les transcriptions du procès de Rouen qui sont retrouvées et publiées pour la première fois en 1921. Il n’y a guère de prise de recul possible pour Dreyer et Falconneti. Le cinéaste se veut ambitieux en faisant construire un décor monumental… Il revient à l’école de la sincérité, de l’humilité, de la foi en décidant de s’astreindre à des gros plans. Effet Jeanne oblige ! Quant à Renée Falconetti, elle est la seule membre du casting à pouvoir visionner les rushes. Dreyer veut la pousser dans ses retranchements, lui permettre d’affiner sa prestation. On veut montrer une Jeanne d’Arc bien réelle, fragile, vulnérable et donc courageuse et déterminée à la fois. On pourrait même ressentir la douleur, celle de l’injustice, de la trahison, de l’hypocrisie, de la duplicité des personnages notamment des théologiens et de l’inquisiteur général, l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon qui jugeront la Pucelle d’Orléans. La Passion de Jeanne d’Arc nous raconte son histoire mais aussi la nôtre à travers notre rapport à la spiritualité, à la conscience de faire le bien ou le mal : « C’est peut-être le la meilleure performance jamais enregistrée au cinéma » écrivait Pauline Kael. 

Comme le rappelait Jean Cocteau, ce film est « le document historique d’une époque où le cinéma n’existait pas ».

Après cette aventure cinématographique, Renée Falconetti retournera sur scène et dirigera sa compagnie théâtrale au Théâtre de l’Avenue. Dans les années 30, elle s’installera en Suisse avec son compagnon, le milliardaire Henri Goldstuck avant de rejoindre l’Argentine et Buenos Aires où elle se donnera la mort en 1946.  

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