Les avis sont fréquemment entendus : « les politiques sont tous des pourris » ; « On ne les voit que pendant les élections » ; « Ils ne servent à rien ». La nature du rejet et son ampleur interpellent, perturbent nos réflexions, nos croyances. Alors, pour essayer d’apporter des remèdes aux maux par les mots, nous pensons nécessaires de nous tourner vers le passé : La Rome antique plus précisément et le fonctionnement des campagnes électorales.
Grâce à l’historienne Virginia Campbell, on en sait davantage sur la vie publique et les institutions sous la Rome antique et l’ensemble de ses cités. Sous la République romaine, les partis se disputent le pouvoir et font appel comme de nos jours à des habitudes impitoyables comme la communication et la propagande. Les grandes agences de communication n’ont rien inventé, tout était déjà écrit, pensé, assumé, développé déjà par les Grecs puis par les Romains. Notre monde pétri de prétentions ne veut plus apprendre son passé. Les premiers « prorgrammata » électoraux sont peints sur les murs. Virginia Campbell parle de Marcus Cerrinius Vatia qui se porta candidat à la charge magistrale d’édile de Pompéi en 70 après J.-C. : « Plus de 80 inscriptions, peintes sur les murs des bâtiments de la ville, témoignent de sa campagne. Si beaucoup sont des appels sérieux à voter pour lui, d’autres semblent être soit des plaisanteries, soit des attaques contre sa réputation : « Tous les buveurs tardifs vous demandent d’élire Marcus Cerrinius Vatia comme édile. Florus et Fructus ont écrit ceci. »
Alors on fait appel à des peintres professionnels, des scriptores, les Séguéla d’hier, pour concevoir des affiches qui mentionnent les candidats et leurs soutiens, les rogatores. Le poste d’édile avait pour principales fonctions de s’occuper des marchés, des jeux publics et de la voirie, suscitant ainsi une forte convoitise. La démocratie est probablement corrompue mais le vote existe et la persuasion est essentielle, probablement plus qu’aujourd’hui. L’aristocratie romaine et pompéienne repose sur l’élévation et le mérite. Il s’agit de remplir de fierté la plèbe, la convaincre, la séduire, l’aimer et la manipuler…
La fake news antique
Nous devons reprendre cette expression des « buveurs tardifs ». Pourquoi ? Campbell y voit trois aspects, l’humour qui rend le candidat sympathique, le sabotage des opposants qui veulent ridiculiser le candidat Vatia et la stratégie populiste qui consiste à montrer qu’il est le candidat du peuple et non celui des élites… Cela ne vous rappelle rien ? Les faux comptes sur les réseaux sociaux avant l’heure, les fakes news avant l’heure, les slogans provocateurs…Tout est déjà en place ! Candidats, scriptores, rogatores, plèbe : tout le monde est présent à ce grand théâtre des ombres et des lumières que constitue la politique. Nul n’en échappe. On veut s’attarder sur les rogatores qui sont souvent des voisins mais aussi des corporations comme les buveurs ou les voleurs. Le soutien est performatif, les rogatores font vibrer la base électorale : « Il s’agit de femmes, d’hommes, d’affranchis, d’associations professionnelles et religieuses, de quartiers et, bien sûr, de soutiens potentiellement fallacieux tels que les buveurs de fin de soirée – les groupes mêmes avec lesquels le manuel suggère qu’un candidat cultive son amitié. » précise l’historienne.
Réseaux et dépendances économiques sont à l’œuvre, tout est permis pour gagner, pour vaincre, pour convaincre. Le temps est latin par excellence, tragique, comique, grandiloquent… La macagnà bastiaise est un héritage de ces attaques, de ces blagues commises pour moquer, dénigrer voire salir le candidat concurrent.
Enfin, il y a le cynisme absolu et il est d’ordre vestimentaire. On porte la toga virilis candida, la toge candide, la toge d’un blanc éclatant qui permettait au candidat de se présenter devant le peuple qui portait la toge écarlate. Le vêtement état blanchi à la craie. Cicéron, Catilina, Caton, César (Jules pas l’autre) l’ont porté : « Si la toge n’était pas immaculée, le personnage ne l’était pas non plus. » souligne Virginia Campbell. Pour Quintus Cicero, l’auteur d’un manuel d’usage politique : « Cette visibilité est extrêmement importante car la taille de l’entourage et le comportement du candidat sont des preuves de son influence (gratia) et de son prestige (dignitas) » « Gratia » et « Dignitas » qui s’étonneront des parcours chaotiques de certains de nos candidats aux élections municipales qui n’émettent plus aucun son, plus aucun principe. Et pourtant, la bonne morale s’apprenait autrefois à l’école.
Place au programme des candidats à travers les écrits de Quintus : « Cicero estime qu’il importe peu que les promesses faites lors d’une élection soient tenues ; il est préférable de dire oui et de ne pas tenir ses promesses par la suite. » indique Virginia Campbell et de poursuivre : « Sabinus, l’homme qui possède le plus grand nombre de programmata, est un excellent exemple de réseau prolifique. Dans les 120 notices conservées à son nom, il est soutenu par plus de 20 personnes et groupes différents, dont des noms tels que ‘Crescens’, ‘Maria’ et ‘les dévots d’Isis’. Il est clair qu’il avait activement et avec succès prospecté la population locale. »
Le succès électoral est assuré : « Marcus Cicero a remporté le poste de consul lors des élections de 64-63 av. J.-C. et est devenu l’un des hommes politiques les plus tristement célèbres de ce siècle. Son frère Quintus fut lui aussi élu préteur en 62 av. J.-C., puis gouverneur de l’Asie et assistant de Jules César pendant la guerre des Gaules »



