Les mots existent pour faire vaciller les certitudes confortables de l’Occident et les Empires. Celle de Mitra Hejazipour est assourdissante : « Vivre sous la République islamique est plus dangereux que de subir les bombardements américains et israéliens. » C’est son expérience qui parle, sa mémoire, son exaspération face à une situation tragique. Elle incarne cette Perse intérieure qui combat pour la vie.
Depuis quelques semaines, son visage se fait très présent dans les médias et autres chaines d’informations en continu. Elle est l’une des figures de la résistance en exil contre le régime des Mollah de Téhéran. La grand maître internationale des échecs lutte avec acharnement contre cet adversaire sur un échiquier géant et bien réel… Chez Mitra Hejazipour, tout commence très tôt. À quatre ans, elle découvre les échecs. Ce jeu de guerre et de logique sera pour elle une école de la lucidité. Et soudain, le premier voyage à l’étranger… L’arrivée dans un aéroport où l’une de ses surveillantes s’écarte pour prier, sous le regard médusé des autres voyageurs. L’enfant observe. Elle ne juge pas encore, mais elle est étonnée par la réaction de ces autres, de personnes qui lui sont totalement étrangères. Et puis, l’enfant grandit, devient adolescente et des vérités qui ressortent : le voile imposé, les robes amples, les corps dissimulés, les plages interdites, les petites filles privées de baignade. Elle découvre ce que signifie la liberté dans tellement d’autres pays. À treize ans, à Djakarta, une autre scène va profondément la marquer : son adversaire se trouve des plus surpris de la voir prier avant une partie. Alors Mitra s’interroge. La prière apparait comme une contrainte et non comme un bienfait pour l’âme. L’autre grande révélation pour elle sera d’oublier de réciter les versets coraniques et de gagner quand même sa partie d’échecs. Et à cet instant, tout bascule. Le lien qu’elle faisait entre la religion et la performance disparaît. Mais ce n’est pas à la religion qu’elle en veut mais au régime islamique, pris en flagrant délit de mensonge : « Le ciel ne s’abat pas. Le monde reste intact et je m’aperçois que la victoire est possible sans soumission. »
Le troisième acte est déterminant. Il se produira à Moscou, en 2019. C’est son moment, le moment où il lui sera impossible de faire marche arrière. Elle décide de retirer, en connaissance de cause, en connaissance du danger, son hijab. En Iran, ce n’est pas une transgression : c’est une condamnation potentielle. Une rupture avec l’État, avec la société. Elle sait l’exil obligatoire et donc qu’elle ne reverra pas sa famille tant que ce régime sera au pouvoir. Alors, qu’est ce qui pousse une jeune femme de 25 ans à agir de la sorte ? « En Iran, les sportifs sont la vitrine de la propagande islamique. On utilise notre image pour donner au régime un visage acceptable. »
Elle est Roxane, l’indomptable, elle refuse d’être un instrument de mort, de souffrances. Le geste est politique, profondément esthétique. Le corps d’une femme ne doit pas être caché, ni contrôlé. Il doit exister en toute liberté. Mitra fait ainsi le choix de la France « Parce que la France reste, dans l’imaginaire du monde, une terre où l’on peut contester, vivre sans craindre l’arbitraire. » Elle s’installe à Brest. Dans le Finistère, elle ouvre ses yeux sur l’Occident, là « où l’on peut parler librement, où l’on peut manger ce que l’on veut, où l’on peut critiquer librement… »

Alors, nous faisons les parallèles. En Mitra, il faut voir 3 000 ans d’histoire. 3 000 ans qui dépassent et font suffoquer les pauvres 47 années de règne des Mollahs. Avant eux, il y avait un continent, la Perse : une civilisation de raffinement, de poésie, de science. Une civilisation qui a donné au monde une certaine idée de la beauté — non pas superficielle, mais structurée, intellectuelle, cosmique.
Mitra est comme Roxane, une synthèse. Entre Orient et Occident. Entre douceur et puissance. Entre grâce et stratégie. On songe ainsi que la Perse n’a jamais été un territoire conquis, pas même par Alexandre qui eut l’audace, le génie d’inventer la gouvernance partagée après avoir vaincu l’armée de Darius. En Orient, il est Iskander, le roi légitime. Dans le Shahnameh, il est intégré à une continuité dynastique. Mitra a fait le voyage d’Alexandre à l’envers. Elle est venue en Occident pour nous conter la grâce de son pays, la vérité derrière la terreur. Elle est une messagère comme de nombreux pèlerins au cours des siècles qui ont raconté les aventures d’Alexandre, d’Ecosse en Syrie, des châteaux féodaux aux tentes nomades. On pense à Sylvain Tesson. Mitra fait face à l’étrange arbre waq-waq, dont les fruits crient comme des êtres vivants. Chez les Parsis, héritiers du zoroastrisme, Alexandre n’est pas le bienvenu. Ses héritiers ne le sont pas non plus dans cette République islamique. Depuis 1979, elle impose une vision réductrice, violente : « Elle prétend incarner le peuple, mais elle le réprime. Elle invoque la religion, mais elle l’utilise comme instrument de pouvoir. C’est un régime est criminel dans son essence. La révolution de 1979 n’est pas seulement islamique. Elle est aussi une alliance improbable entre islamistes et extrême-gauche. Ensemble, ils ont renversé le Shah. Ensemble, ils ont détruit un État qui, sans être parfait, était en voie de modernisation. L’Iran d’avant 1979 n’était pas une démocratie idéale. Mais ce n’était pas non plus la barbarie actuelle. Les femmes y avaient des droits bien plus qu’en Suisse par exemple. »
Le peuple est-il prêt à la chute du régime ? La réponse de Mitra Hejazipour peut sembler dérangeante pour les bonnes consciences mais l’appui extérieur est plus que nécessaire. Elle est convaincue que les interventions ciblées sont capables de décapiter le régime et de permettre au peuple de reprendre son destin : « Ensuite, Reza Pahlavi apparaît comme une figure de transition. Des élections seront organisées et il appartiendra au peuple de trancher, soit de mettre en œuvre une monarchie constitutionnelle comme en Angleterre ou une république comme en France mais de toute manière, l’essentiel est de permettre à l’Iran de retrouver la liberté. » Au fond, ce qui traverse tout le parcours de Mitra Hejazipour, c’est une idée de la beauté. Pas une beauté superficielle. Une beauté morale. La beauté d’un geste libre. La beauté d’un refus. La beauté d’une femme qui ne cède pas. La beauté comme Alexandre la concevait, comme un acte politique.
L’acte politique sera pour Mitra, le renversement de ce régime pour croire en un véritable retour auprès de sa famille, de ses proches. Pour nous permettre d’apprendre à réaimer un Iran de paix, un Iran où les femmes peuvent s’habiller comme elles le souhaitent, un Iran où l’on peut vivre sans peur grâce à un homme ou une femme capable de relier les mondes. Comme une joueuse d’échecs, qui, d’un geste simple, renverse la partie.
La Joueuse d’échecs
Mitra Hejazipour avec la collaboration de : Sarah Doraghi
Prix Hervé Bazin 2026
20,90 € – 272 pages – Albin Michel



