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Le brouillard de la guerre

Pour comprendre le temps immédiatement présent, ce qui est en acte, en manière de contre-récit, considérer l’extrême-contemporain, en étant inactuel : pour cela lire les Grecs.

Avec Vladimir Poutine le concept de « l’art opératif » créé par des stratèges et théoriciens soviétiques, en particulier le général Alexandre Sviétchine, le Clausewitz russe, qui, dans Strategiia, en 1926, élabore le principe de défense consistant à épuiser les ressources militaires et économiques de l’adversaire dont le potentiel est évalué avant le déclenchement d’un conflit qu’il s’agit de prévoir, sa mise en place sur les plans tactiques et stratégiques par l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l’idée de « combiner les opérations pour atteindre le but final de la guerre », en harmonie avec la nécessité d’une mobilisation permanente, une véritable « discipline intellectuelle » dont le but est de mettre la tactique au service de la stratégie et de « réconcilier les logiques divergentes du combat et de la politique », un art auquel est donc confiée « la tâche centrale d’organiser l’activité militaire en “opérations”, sur la base de buts fixés, eux, par la stratégie », un art que les Russes maîtrisent face à l’Ukraine.

Avec Vladimir Poutine, un « art de la guerre par attrition » selon lequel l’objectif n’est pas de tenir des territoires, mais de préserver ses forces en battant en retraite si la chose est nécessaire, de miser sur un conflit long, sur la dégradation du potentiel de l’ennemi et le renforcement du sien, et, dans une phase finale et décisive, frapper pour provoquer l’effondrement.

Avec Donald Trump, le retour du politique. Chez lui, l’instinct, la bête de proie, le chasseur. Le maître du zugzwang, du  « Grand Jeu » des impérialismes, et, selon l’expression de Kipling, le « Tourbillon des ombres » sur les échiquiers de la géopolitique.

Avec Donald Trump l’art du brouillard de la guerre, du louvoiement, de la ruse et de la contre ruse, l’ambiguïté stratégique, pour faire perdre pied l’adversaire.

Deux modèles métapolitiques :

• Le terrible dialogue

Chez Thucydide trois concepts pour comprendre l’impérialisme : crainte, honneur, intérêt.

Dans le dialogue des Athéniens et des Méliens– dialogue qui a fasciné Nietzsche – les Athéniens estiment que selon une nécessité de nature, les hommes sont déterminés à dominer partout où ils ont la force. Cette loi, ils ne l’ont pas inventée et ils ne l’ont pas appliquée les premiers. Ils l’ont trouvée en vigueur, ils l’exécutent et la laisseront subsistante à jamais : « Vous-mêmes, et tous autres, au même degré de puissance, en feriez le même usage. » 

Il faut se placer dans une praxis, une réalité qui découle de la situation du moment et du rapport des forces : l’idée de justice n’est pas quelque chose d’absolu. 

Chez Thucydide, rares sont les orateurs qui en appellent au droit, à la justice, ou à la morale en général : dans la diplomatie et dans les discours en vue d’une alliance, seules les notions d’honneur, d’intérêt, de crainte peuvent peser sur une décision finale.

La loi naturelle impose la loi du plus fort, la justice n’existant qu’entre forces égales.

Les Athéniens examinent quel est le parti le plus avantageux. Car, le juste ne se confond pas avec l’avantageux. Au contraire, bien des gens ont trouvé leur profit dans l’injustice, et d’autres n’ont pas trouvé d’avantage à accomplir des actes justes. Aucune idée de justice n’a détourné une cité de chercher à s’agrandir, cela a existé et existera tant que la nature humaine sera la même.

Ce dialogue, le seul de tout le récit, est œuvre de Thucydide par excellence, comme un dialogue de Platon est œuvre platonicienne, le particulier conduisant à l’universel. 

La violence, nécessairement dans le temps de l’histoire, prend alors une forme intelligible. 

À travers l’affaire de Mélos, l’impérialisme est la question du terrible dialogue. 

Guidés par leur esprit politique, les Athéniens se placent, avec lucidité, dans le devenir. 

La nécessité l’emportera toujours sur l’idée de justice. Être libre c’est commander aux autres.

• Jason de Phères

Au moment de l’affaiblissement des Spartiates et des Athéniens en lutte pour l’impossible hégémonie, s’élève en Thessalie une puissance qui devient formidable. Jason de Phères est tagos du koinon thessalien, en 374 av. J.-C. Il succède à Lycophron – son père ou son oncle –, vers 380. Ses ambi­tions sur la Grèce annoncent, d’une certaine manière, celles de Philippe II de Macédoine.

Après Leuctres, en 371, Jason de Phères, le dangereux “allié” des Thébains, pèse de tout son poids dans les affaires grecques. Son rôle est particulièrement ambigu. Son arrivée sur le théâtre des opérations est révélatrice de son efficacité guerrière. Après la demande d’aide des Thébains, il arme des trières comme s’il va entre­prendre une expédition sur mer. Or, c’est par voie de terre, avec ses mercenaires et les cavaliers de sa garde, qu’il marche sur la Béotie, surprenant toutes les cités qui ne peuvent réagir, démontrant ainsi que souvent la vitesse obtient mieux que la force le résultat de­mandé (Xénophon, Helléniques, VI, 4, 21). 

En tout cas, il est en position d’ar­bitre, et, profitant des positions dominantes qu’il tient avec ses merce­naires, il impose une trêve, détourne les Thébains de leur projet d’expédition sur Sparte – il ne souhaite pas voir la puissance des Thébains s’agrandir –, et permet surtout à Cléombrote et aux survivants de rentrer chez eux avec Archidamos qu’ils rencontreront en Mégaride, privant ainsi les Thébains d’une possi­bilité d’écrasement total de leurs ennemis. 

Il agit ainsi pour que, selon Xénophon (Helléniques, VI, 4, 25), ces cités, ennemies entre elles, aient l’une et l’autre besoin de lui. En tout cas sa puissance est une menace comme le montre son attitude lors de son retour en Thessalie, en Phocide. Arrivé à Héraclée, une cita­delle lacédémonienne qui commande les passes des Thermopyles, Jason de Phères en détruit les rem­parts. 

Ses visées hégémoniques sur la Grèce sont évidentes. Pour Xénophon (Helléniques, VI, 4, 27) il ne redoute pas que, par ce passage désormais ouvert, on vienne attaquer son Empire, mais son idée est plutôt d’empêcher qu’un parti, après avoir occupé Héraclée qui commande le dé­filé, ne lui fasse obstacle s’il désire marcher sur quelque région de Grèce. En 370, ses ambitions se font de plus en plus évidentes : il annonce la présence de ses armées aux prochaines fêtes Pythiques et propose de présider les jeux… 

Au grand soulagement des Grecs, il est assassiné au cours d’une revue de la cavalerie thessalienne (Xénophon, Helléniques, VI, 4, 31). L’accueil de ses meurtriers dans les cités montre la crainte qu’ont suscitée les dangers de l’hégémonie de Jason de Phères. Quoi qu’il en soit, la mort de Jason, arrivé à une telle puissance et avec des projets si nombreux et si considé­rables, laisse aux Thébains les mains libres en Grèce centrale. Ils vont pouvoir intervenir dans le Péloponnèse…

• Deux moments grecs pour lire l’extrême-contemporain

Aujourd’hui, au moment de la guerre au Moyen-Orient et de la guerre en Ukraine, dans un univers politique en décomposition où triomphent le nihilisme occidental et un nouvel ordre mondial, où une caste usurpe la souveraineté des nations, « la guerre est devenue à elle-même sa propre fin ».

Elle s’est installée de manière permanente comme moyen de résoudre les problèmes de politique intérieure :  « Les Occidentaux ont inventé́ un danger russe qui n’existe pas pour se créer une nouvelle raison d’être dans un contexte qui est celui de l’effondrement de toutes les croyances. On ne croit plus à rien, et donc à quoi bon continuer à vivre ? » (É. Werner, « Une nouvelle guerre de Cent Ans », in Antipresse, n° 457, 1.9.2024)

Mais, les alliés de Kiev ont fait « un mauvais calcul stratégique » en ne voulant pas voir que la guerre en Ukraine était « existentielle » pour Moscou. 

Une guerre civile importée et la mort de centaines de milliers de combattants, la destruction d’un pays et la ruine économique d’une Europe qui n’est pas l’Europe aux anciens parapets…

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