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Langue corse : pour en finir avec les polémiques…

Les propos de Jean-Michel Blanquer invitent à une certaine analyse. Il convient de préciser que l’ancien ministre de l’Education nationale n’a jamais stipulé son opposition à l’enseignement de la langue corse. En effet mais c’est davantage la seconde partie de son propos qui interpelle quand il estime que les écoles immersives sont des centres de collaboration. Et cet état d’esprit de révéler avant tout une profonde méconnaissance du sujet traité… Zéro pointé !

Un petit commentaire dans une interview accordée au Huffington Post et la machine médiatique s’emballe, la Corse devient fiévreuse en retrouvant sa fougue et sa passion. On pensait ces débats d’arrière-garde. On se trompait. Il faut donc refaire de la pédagogie pour éviter le piège dans lequel thuriféraires et défenseurs de la langue veulent l’emprisonner sous un prisme exclusivement politicien et non politique. Mais Jean-Michel Blanquer n’est pas seul à penser que l’on menacerait le Français en développant les langues régionales. Sur les réseaux sociaux, on trouve parfois des commentaires désobligeants en réponse à un post en corse : « Je n’ai rien contre le fait que cela soit en corse… mais si vous voulez être admirés et appréciés, il faudrait aussi écrire dans une langue plus répandue. » Et perdre la sagesse d’une langue latine en plus ? Tuer le corse c’est tuer davantage la langue française. Toutes ont la même racine, le latin dont on peut aisément regretter qu’il ne soit plus enseigné de nos jours. Alors qu’est-ce que le corse ? Une langue témoin qui essaye tant bien que mal de se procurer aujourd’hui un chemin alors qu’elle était, il y a encore 50 ans des plus employées. Et l’on songe à Horace : “Non omnis moriar” — « Je ne mourrai pas entièrement » qui signifie la transmission de l’œuvre humaine pour qu’elle survive à l’individu. Ainsi, malgré les épreuves, les invasions, le corse n’a pas subi mais il s’est façonné au cours de l’histoire par ses locuteurs. Il n’y avait pas d’écrits, tout était question d’oralité, de bruits, de paroles, de murmures. Du latin capra (chèvre), naît capra en corse ; de folia (feuille), folla ; et ainsi de suite. Le vocabulaire se fait par la parole, la vie quotidienne, les échanges. Sous la domination génoise, on favorise l’introduction d’éléments toscans dans la langue : c’est le passage du latin vulgaire vers le corse romanisé. La langue se stabilise dans des formes qui seront ultérieurement reconnues comme distinctes du toscan proprement dit. Dante et Pétrarque eux-mêmes n’auraient pas été décontenancés par les intonations insulaires. Jusqu’au XIXᵉ siècle, le corse n’est pas une langue littéraire institutionnalisée. Il est la langue naturelle de la communauté. On chante, on raconte, on prie, on travaille en corse. C’est la langue des bergers — “i pastori” — qui mènent leurs troupeaux de chèvres et de moutons, c’est la langue des agriculteurs qui cultivent la vigne, l’olivier et les céréales, soit une grande majorité de la population. Giovanni della Grossa écrit au XVIᵉ siècle que « la langue de Corse est si naturellement attachée à ses habitants qu’on dirait qu’elle est née avec eux. Elle n’est pas apprise : elle est possédée. »  Dans les villages, les enfants — dès l’âge de sept ans — contribuent à l’économie familiale. Ils gardent les chèvres, récoltent le blé, participent aux vendanges, ils parlent corse parce qu’ils vivent corse.

Ensuite, il y a la Troisième République et les fameux « hussards noirs », ces professeurs ultra-rigoureux, n’hésitant pas à recourir aux sévices en cas d’erreurs en français, en mathématiques, en histoire, en géographie… Et en corse ? Oui, il se voulait dans les écoles de la Troisième République, de punir violemment les élèves qui parlaient corse. Il est vrai que le régime scolaire républicain imposait le français comme langue unique, et que l’usage des langues régionales était réprimé. Cela s’inscrivait dans une politique d’unification nationale : la langue était perçue comme le vecteur de l’unité républicaine. Mais il convient aussi d’en nuancer le tableau. Cette imposition n’a pas été reçue de manière uniforme. Beaucoup de familles, même modestes, voyaient dans le français une ouverture vers l’extérieur : vers l’administration, vers les carrières militaires, vers les voyages. Le français était ainsi perçu comme un instrument d’ascension sociale. C’est l’aspect le plus souvent négligé aujourd’hui où l’on voudrait que l’interdit linguistique fut subi alors qu’il pouvait être parfois désiré. Les parents eux-mêmes encourageaient leurs enfants à parler français parce qu’ils savaient que cette langue offrait des possibilités qu’ils n’avaient pas eux-mêmes. L’interdit, dans ce contexte, n’est pas une violence culturelle mais un compromis social, une obligation aussi pour élever dignement sa famille.

A partir des années 70 et du Riacquistu, on pense aux travaux accomplis pour normaliser la langue au niveau grammatical et lexical, pour lui donner une nouvelle impulsion à travers de nouvelles œuvres : littérature, théâtre, poésie, musique… En Corse, cette transmission pourra se faire, non sans violence, entre un monde ancien parlant le corse couramment et un monde nouveau désirant le parler lui-aussi mais entravé par des chaînes inconscientes plus familiales et claniques que politiques et littéraires.  En réaction, car tout est interprétation dans le monde, la jeunesse de l’époque arborera fièrement des tee-shirts iconiques comme « Università di Corsica ». On verra dans le corse, une langue « opprimée », victime d’un régime scolaire répressif. Les propos de Jean-Michel Blanquer illustrent ainsi une tendance politique banale, de vouloir être fort avec le faible et faible avec le fort. On s’étonne de faire cette chasse au corse alors que dans bien des endroits de France, le français a lui-même disparu pour être remplacé par un dérivé vaseux, incompréhensible se résumant à deux ou trois mots comme « Wesh » et « Wallah »… Au pays de Racine et de Molière, on jette l’éponge ? En Corse, on veut pourtant croire à cet accomplissement extraordinaire réalisé par l’Etat à travers le Rectorat et la Collectivité de Corse d’envisager un bilinguisme dynamique où le corse est enseigné, étudié, promu culturellement et où le français reste la langue administrative et scolaire et où il n’est plus perçu comme la langue de l’aliénation.

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