Quelle étrange amnésie ! Qu’elle semble lointaine notre Méditerranée pour l’Europe de Bruxelles et de Strasbourg, l’Europe sous influence allemande. L’Europe est pourtant un héritage méditerranéen, d’abord grec, bien sûr. « La Large Terre » est née à partir du « Mare Nostrum » qu’elle délaisse au profit de certains voisins plus ou moins envahissants.
Avant d’être un continent et une construction institutionnelle, l’Europe, c’est d’abord la fille de cette civilisation maritime qu’est la Méditerranée. Elle s’est formée dans un espace où les peuples circulaient, commerçaient, guerroyaient et surtout échangeaient des idées. Dans ce monde ancien, la Méditerranée est une matrice, le premier espace commun. De nos jours, la mondialisation a créé de nouveaux centres de décisions : l’Inde, la Chine, les Etats-Unis et le Moyen-Orient. En dépit de l’influence de ces acteurs, la Méditerranée conserve pourtant sa force d’attraction car elle reste un lieu de pensée, un lieu d’histoire, de culture, un lieu de rapports de forces aussi. Des colonies grecques et romaines, les liens se sont tissés avec les rives sud de Jérusalem, Antioche, Alexandrie et Constantinople. La culture européenne se veut d’abord maritime. Fernand Braudel l’avait décrit de manière formidable : « La Méditerranée constitue un véritable système historique où les peuples partagent des rythmes de vie, des structures économiques et des traditions culturelles communes. »
Elle est un théâtre d’ombres et de lumières, un jeu, un spectacle fascinant avec des protagonistes toujours très politiques : Grecs, Romains, Arabes, Juifs, Byzantins, Latins et Ottomans y coexistent, parfois en conflit mais toujours en relation. Si son essence est grecque, romaine et chrétienne, on ne peut comprendre la formation de l’Europe sans tenir compte de deux civilisations majeures du monde méditerranéen : Byzance et l’Islam. Lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît au Ve siècle, l’Empire byzantin prolonge pendant près d’un millénaire l’héritage grec et romain. Sa capitale, Constantinople, devient l’un des plus grands centres culturels du monde. Les Byzantins conservent les textes grecs, l’art antique et une grande partie du savoir classique. Sans cette transmission, la Renaissance européenne aurait été impensable. Le monde islamique joue lui aussi un rôle essentiel. À partir du VIIe siècle, les Arabes dominent une grande partie du bassin méditerranéen. Leurs villes deviennent des centres intellectuels majeurs. À Cordoue, savants juifs, chrétiens et musulmans traduisent les œuvres grecques et développent les sciences. À Baghdad, les mathématiciens inventent l’algèbre et enrichissent la médecine et l’astronomie. Une partie importante du savoir antique revient en Europe par ces médiations arabes et byzantines. La civilisation européenne se construit donc dans un dialogue permanent avec d’autres cultures méditerranéennes.
Le basculement vers l’Atlantique
À partir du XVe siècle, l’équilibre historique se transforme. Les grandes découvertes maritimes ouvrent l’Europe vers l’océan Atlantique. Les ports du nord et de l’ouest prennent une importance croissante. Lisbonne devient la porte de l’empire portugais. Amsterdam domine le commerce mondial au XVIIe siècle. Londres s’impose progressivement comme la capitale économique de l’Europe moderne. La Méditerranée cesse alors d’être le centre du monde européen. Les routes commerciales se déplacent vers les océans ; les empires coloniaux se construisent au-delà de l’Atlantique. Seul Napoléon y voit une opportunité formidable à travers la campagne d’Egypte, qui se veut la dernière grande traversée scientifique, militaire et culturelle entre l’Occident et l’Orient.
Malgré ce déplacement géopolitique, l’identité culturelle de l’Europe reste profondément marquée par son héritage méditerranéen. Pour Olivier Battistini, professeur des Universités, spécialiste du monde grec : « L’idéal grec de beauté et d’harmonie continue d’influencer l’art et la philosophie. La tradition juridique romaine structure toujours les systèmes juridiques européens. Le christianisme, né sur les rivages orientaux de la Méditerranée, demeure l’une des grandes matrices spirituelles du continent. »
Paul Valéry voyait dans cette mer un foyer permanent, « une machine à faire de la civilisation ». D’où sa citation souvent reprise de nos jours : « J’appelle Europe toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise aux disciplines et à l’esprit des Grecs. » En 1987, l’écrivain Predrag Matvejević a consacré un livre magnifique, Bréviaire méditerranéen, à cette mer qu’il décrit comme un palimpseste de cultures et de mémoires. Songez-un peu à cette richesse absolue, à cette biodiversité extraordinaire, de Naples à Syracuse, de Marseille à Valence, de Le Pirée à Limassol…
L’incompréhension que nous avons vis-à-vis de l’Union européenne de nos jours réside probablement en cet éloignement avec des individus qui ne connaissent pas la matrice originelle, travaillent dans des bureaux modernes, fades et qui préfèrent changer les normes des bouteilles en plastique plutôt que de s’intéresser aux grands enjeux du monde. Oui, par quelle étrange amnésie, en sommes-nous arrivés à cette désertion, à ce vide sidéral, à cette absence de politique, de vision, de cap pour un espace où se sont forgées pourtant pendant des siècles, les idées, les institutions et les imaginaires ?
Car il y a une évidence à le rappeler, à le marteler, l’Europe est d’abord une création méditerranéenne. Qui pour assumer, à présent, une grande politique européenne de la Méditerranée ?



