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La Guerre, ce maître de violence…

Ulysse aux mille ruses et son Cheval de Troie, Victoire à la Pyrrhus, stratégies, marches, ordres, la politique est partout, la guerre est donc totale. Serait-elle folle ou naïve cette société européenne qui refuse d’ouvrir les yeux et de voir la guerre comme moyen de domination d’un camp sur l’autre ? De Sartène, Olivier Battistini y apporte des réponses concrètes, dans un livre étonnant, magistral, publié aux éditions Perspectives Libres.  Politiquement incorrect, « La Guerre, un maître de violence » frôle le surréalisme, la poésie, la métapolitique et la philosophie de l’histoire en ces temps paradoxaux.

Pourquoi la guerre chez les Grecs ? 

Par la dialectique d’un achèvement et d’une négation, la guerre grecque dit l’harmonie de la cité-État. Elle est le signe paradoxal de sa survie et de sa disparition future. Elle apparaît comme l’acte politique suprême. La guerre victorieuse qui oscille entre des pôles opposés, la violence première et le raffinement souverain, est le moyen de tendre à l’hégémonie et à l’autonomie, et, au-delà, de penser et de réaliser l’archè, la domination absolue, l’empire, pour le maintien de la cité dans l’horreur de l’histoire. Prendre l’empire pour n’être soumis à personne. Pour un temps nécessairement bref. Lecteurs d’une Iliade au cœur de leur paideia, les Grecs savent le monde de l’agôn, de la lutte, de la compétition, celui de l’aristeia, de la volonté d’être le meilleur pour la quête illimitée de l’hégémonie, la suprématie étant un but en soi.

Vous y révélez des leçons, des enseignements, des manuels de tactiques qui ne sont plus étudiés de nos jours ?

La tactique est l’art de gagner des batailles et la stratégie celui de gagner la guerre, selon un plan. Ce n’est pas la planification qui caractérise la stratégie, mais la finalité politique poursuivie : « La stratégie est ainsi la discipline que mobilise la politique dans le but spécifique de gagner la guerre, c’est-à-dire pour que l’acte de violence qu’est la guerre ne suive pas sa propre logique mais soit instrumentalisé au profit du but politique visé. » En « employant les combats favorablement à la guerre », selon Clausewitz.  C’est la spécificité du moyen – la force – et la nature politique du conflit qui définissent la guerre.

 C’est-à-dire ?

Thucydide toujours. Au début de La Guerre du Péloponnèse, l’historien stratège, ne se présente pas comme citoyen du dème d’Halimonte ou comme le fils d’Oloros, mais comme un Athénien : « Thucydide l’Athénien a composé l’histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens et suivi les phases de cette lutte. » Il a pensé et écrit son histoire dans une cité « maîtresse de peuples » dont il dira l’ascension, l’apogée et la chute. Il parle aux lecteurs du futur. Il est  « l’historien le plus politique qui ait jamais écrit », selon l’expression de Hobbes. Le passage du substantif au verbe, de l’idée à l’action révèle une haute langue et le dessein de l’historien : une abstraction depuis le récit détaillé des opérations organisé selon le rythme des étés et des hivers. C’est une histoire politique, une œuvre qu’il sait « acquisition pour toujours » En vertu de la nature des choses humaines, de tels événements, nécessairement, se reproduiront un jour identiques.

Mais qu’est-ce que la guerre ?  Quelle définition en faites-vous ? Uniquement un rapport de forces ? 

La guerre, école de violence, est conséquence d’un appétit de pouvoir, d’une pleonexia condamnée par Platon dans le Gorgias comme symbole de la politeia des Athéniens.  En 416, la seizième année de guerre, une flotte de trente navires, sous le commandement de Cléonidès et de Tisias, auxquels se joignent six bâtiments de Chios et de deux de Lesbos, est envoyée, contre les Méliens. Des députés athéniens s’adressent aux premiers citoyens de l’île. Ils leur demandent d’examiner les « circonstances actuelles » et de ne pas considérer les « incertitudes de l’avenir ».  Les Athéniens savent leur force et connaissent, en conséquence, le présent et peuvent décider du futur. Si les Méliens réalisent et acceptent cette praxis, ils parleront. Si ce n’est pas le cas, tout discours est inutile. Puisqu’il n’est pas question d’un dialogue entre égaux – il est insensé de parler de justice quand il n’y a pas équilibre de puissance –, ils ont donc le choix entre la guerre et la servitude. Leur croyance en la justice, leur confiance dans la divinité et leur espérance en un secours des Lacédémoniens sont une naïveté et un tort. Leur intérêt est de se soumettre. Le dialogue des Athéniens et des Méliens, le seul de tout le récit, est œuvre de Thucydide par excellence, comme un dialogue de Platon est œuvre platonicienne. Selon les Athéniens, il faut « négocier le possible avec réalisme de part et d’autre, sans perdre de vue que dans la logique humaine, le droit tranche, si les forces s’équilibrent, sinon le fort décide du possible et le faible s’en accommode » La violence prend une forme intelligible. Pour les Athéniens, la force, excluant l’idée même de justice, dans son acception large, est la norme dans les relations politiques. Ils sont donc à Mélos pour le bien de leur empire, de leur survie. Commander à celui qu’on peut vaincre est une nécessité naturelle et universelle. Les Athéniens n’ont pas établi cette “loi” et n’ont pas été les premiers à l’appliquer. Chez Thucydide, comme chez Homère où la mort aristocratique est liée à la gloire, il n’est pas question d’une simple manifestation primaire de la force. Le rapport à la force est souveraine dialectique. Le pouvoir est chose redoutable pour son détenteur, comme pour celui qui le subit.

La guerre, un maître de violence

Editions Perspectives Libres – 840 pages – 35 euros.

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