L’historien David Chanteranne a publié un ouvrage consacré au grand Jacques-Louis David (1748-1825) dont les toiles merveilleuses racontent les épisodes les plus mémorables de la Révolution, du Directoire et de l’Empire. Il fallait bien un génie pour croquer Napoléon, sa force et sa splendeur.
David n’est pas le premier à représenter Napoléon mais l’un de ses élèves, Antoine-Jean Gros. David rencontre Bonaparte lors de la première campagne d’Italie, il observe son ascension. Le peintre, n’oublions pas, a été très marqué par la Révolution, il fut même enfermé à deux reprises donc il est davantage touché par des caractères comme Robespierre que par Bonaparte qui est un Général parmi d’autres. Mais leur rencontre sera déterminante car l’un a besoin d’une gloire par la peinture et le second peut-être de se racheter une conduite en se disant que suivre une météore de ce type serait une chance inespérée ! Deux tableaux très célèbres vont permettre à Bonaparte de trouver une dimension différente : le premier est « le passage du Grand-Saint-Bernard » parce qu’il idéalise ce passage en mettant Bonaparte dans les pas des anciens, Hannibal, Charlemagne… Le second tableau sera le portrait de Napoléon réalisé entre 1811 et 1812 pour un mécène américain. Il le dépeint dans son cabinet de travail et cela servir d’effigie à tous les chefs d’État. Il y a une sorte de typologie où l’on va présenter l’homme qui travaille avec son bureau, avec ses livres. Par ces deux portraits, l’un est idéalisé, l’autre réaliste, David donne les deux caractères de Bonaparte, celui qui marque l’histoire et et celui également qui travaille pour le bien public.
Quelle a été son influence artistique ?
Il alterne entre les grandes compositions néoclassiques avec la mythologie, des représentations contemporaines et des grands portraits. Il fait énormément de portraits de personnages importants mais ce n’est pas sa spécialité.
Qu’avez-vous découvert à son sujet et quels liens David entretenait-il avec le pouvoir napoléonien ?
La chose la plus importante, me semble-t-il, est la part que David occupe au sein de l’administration. Il faut bien comprendre qu’une commande, comme par exemple, les quatre tableaux de la cérémonie du Sacre (le Couronnement, l’Intronisation, la Distribution des Aigles, l’arrivée à l’Hôtel de Ville), deux seulement seront réalisés car Napoléon, entretemps, se séparera de Joséphine pour se marier avec Marie-Louise. Il est, donc, inconcevable de présenter des tableaux à la gloire de la première épouse alors que la seconde arrive. Et puis Napoléon se rend compte que faire des grands tableaux de 9 mètres par 6 qui coûtent énormément chers et qui content sa seule gloire ne sont pas très utiles. En revanche, il est intéressant de voir que David, nommé à la fin du mois de décembre 1804, premier peintre de l’Empereur, n’a pas les mêmes attributions qu’un Charles Le Brun du temps de Louis XIV. Il a coulé de l’eau sous les ponts, il y a eu la Révolution et il s’est opéré un contre-pouvoir. Trois hommes sont influents durant cette période, il y a Vivant Denon qui est le ministre sans titre de la Culture car il est le directeur à la fois du Musée du Louvre, du Musée de Versailles, de la « Monnaie des médailles », etc. Il est un petit peu l’oreille de Napoléon depuis l’Egypte. Le deuxième personnage est Pierre Daru qui est l’intendant de la Maison de l’Empereur et puis David. Finalement, Napoléon a divisé pour mieux régner. En faisant de la sorte, il est parvenu à trouver un équilibre, il y a celui qui commande, celui qui réalise et celui qui paye. Cela permet de constituer des garde-fous.
Est-il un peintre engagé et de convictions ou plutôt quelqu’un de rond, qui va satisfaire les exigences de l’Empereur ? Madame Mère est ainsi ajoutée au tableau du Sacre de même que l’on peut voir la figure de César… Ce sont sûrement des demandes ?
Des demandes ou des propositions mais dans tous les cas, David est un anticonformiste. Il a commencé sa carrière en se battant contre l’Académie car il a été refusé quatre fois au Grand Prix de Rome. Il conserve une dent contre elle, d’ailleurs à la troisième reprise, il a failli se suicider. Il a gardé un souvenir difficile de cette période. Avec « Le Serment des Horaces », il frappe un grand coup en devenant le maître du néoclassicisme. Il veut régénérer l’art en renouant avec la patience des anciens, avec la puissance des Romains. Bonaparte estime que c’est exactement ce dont il a besoin, il faut que l’Empire puisse se définir sous cet angle. Si Napoléon veut imposer des choses, David va conserver son côté anticonformiste. Il va répondre aux commandes, il a un atelier très important et il comptera au cours de sa carrière, près de 600 élèves. Durant l’Empire, 60 à 70 personnes travaillent pour lui. Si David aime peindre les visages et les mains, il s’occupe énormément de politique, c’est pourquoi le livre s’intitule « L’empereur des peintres ». Il gère son atelier, sa zone d’influence comme une sorte de petit empire à la fois artistique et politique avec une volonté de propagande et de mise en scène du pouvoir qui est très importante. L’atelier de David suit exactement la même trajectoire et pour cause que l’Empire lui-même. Qui veut plaire à Napoléon doit commander chez David. Et quand Napoléon est en train de chuter, l’on va se détacher forcément de David.
Il lui est donc des plus fidèles ?
Oui, il ira jusqu’à signer, ce qui sera terrible pour lui, l’acte additionnel de restitution de l’Empire en 1815. Lors du second retour de Louis XVIII, il n’a qu’une seule alternative, celle de partir en exil. Il vivra jusqu’à sa mort en 1825, à Bruxelles. Dernier élément intéressant, David avait réalisé, pour une commande américaine également, une réplique du Sacre. Le tableau est inachevé et il le garde enroulé à partir de 1810-1811 pensant qu’il en fera peut-être quelque chose plus tard. J’y ai découvert une concomitance avec la mort de Napoléon à Sainte-Hélène. David apprend l’événement, il est très touché et comme il a pour élève une des nièces de Napoléon, la fille de Joseph Bonaparte, Charlotte, il décide avec elle de reprendre cette réplique et de l’achever. Ce tableau se trouve aujourd’hui au Château de Versailles.
Jacques-Louis David, L’empereur des peintres
David Chanteranne
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