samedi, mars 7, 2026
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ENTRETIEN :Michel Feltin Palas

Le journaliste à L’Express, grand spécialiste des langues régionales et minoritaires, fait feu de tout bois quand il s’agit de défendre la diversité culturelle, le patrimoine, l’identité, le parfum, l’odeur des régions et des territoires de France. Cette belle âme amoureuse des lettres et des terroirs plaide pour une révolution complète de notre logiciel éducatif, voire de notre société. Sauver les langues vernaculaires pour s’accomplir, s’épanouir et permettre à la France de se revigorer via ses héritages multiples.

Vous venez de publier dans L’Express un dossier consacré aux langues régionales. La France est-elle vraiment à la traîne par rapport à ses voisins qui font preuve de davantage de souplesse pour sauvegarder leur patrimoine respectif ?

Michel Feltin Palas : Vous avez bien résumé les choses. On croit souvent, en France, que les langues régionales déclinent sous l’effet de la modernité. Or, quand on observe la situation dans les autres pays comparables économiquement, les choses sont vraiment différentes. Les langues régionales s’y portent beaucoup mieux. Le constat est donc simple : ce n’est pas en raison de la modernité que nos langues déclinent en France, mais en raison de politiques linguistiques très défavorables. La France, contrairement à ses voisins européens, refuse de prendre des mesures incitatives. Prenons l’exemple de l’Espagne. On évoque souvent le cas du Basque ou du Catalan, alors qu’il y a une langue qu’on n’évoque jamais, l’Occitan, parlé dans une petite vallée pyrénéenne, le Val d’Aran. Le taux de locuteurs y est estimé à environ 70 %, alors que du côté français, les chiffres dont nous disposons pour l’ancienne région Aquitaine et l’ancienne région Midi-Pyrénées montrent que le taux est de 7 % ! Cette différence s’explique très simplement. Dans le Val d’Aran, l’Occitan dispose d’un statut de langue co-officielle au côté du Castillan et du Catalan. Concrètement, cela signifie qu’il est enseigné dans toutes les écoles utilisé dans toutes les administrations, employé dans les assemblées politiques locales, etc. Cette langue bénéficie donc de mesures qui n’existent pas du côté français. A Toulouse, à Bordeaux, à Pau, l’Occitan n’est pas enseigné dans toutes les écoles, n’est pas autorisé dans les administrations, pas employé par le conseil régional d’Occitanie et dans les conseils municipaux. Le cas de l’Occitan dans le Val d’Aran est d’autant plus intéressant que, du temps de Franco, l’occitan était interdit et perdait des locuteurs. Depuis le retour de la démocratie en Espagne, des mesures favorables de politique linguistique ont été prises, et l’Occitan a pu gagner à nouveau des pratiquants. Vous le voyez : l’action des pouvoirs publics est toujours décisive et c’est bien l’absence de mesures explique le déclin des langues régionales en métropole.

La politique linguistique doit donc reposer sur deux piliers : l’enseignement scolaire et son utilisation dans la société ?

Il faut, en effet, insister sur ces deux points. Pour qu’une langue se développe, il faut en premier lieu former de nouveaux locuteurs afin de remplacer les générations anciennes qui disparaissent. La transmission familiale ayant quasiment disparu en métropole, cette formation ne peut plus passer que par l’école. Mais naturellement, cette langue ne doit pas être enseignée à raison de deux ou trois heures par semaine, en option et à l’heure des repas ! Elle doit au contraire être incluse de manière massive dans les enseignements scolaires de base. En France, cette idée paraît folle, mais j’aime citer l’exemple du Gallois qui fait face à l’Anglais, une langue plus puissante encore que le Français. Tous les enfants du Pays de Galles ont des cours de Gallois. Les écoles sont classées en trois catégories. Les écoles immersives, qui proposent 80 % de cours en Gallois, où l’Anglais est étudié comme langue étrangère ; les écoles bilingues, avec 50 % de Gallois et 50 % d’Anglais ; et enfin des écoles où l’Anglais est majoritaire, avec un taux de 20 % d’enseignements en Gallois. Si l’on prend comme référence le Breton, qui est également une langue celtique, seuls 3 % des enfants de Bretagne étudient le Breton ! Cela n’a rien à voir et explique la différence de pratique : la proportion de locuteurs du breton est évaluée à 5 % de la population contre 21 % pour le gallois au Pays de Galles ! Et c’est logique. Quand une langue est interdite dans les administrations, les entreprises, les conseils municipaux, la justice, et quand elle n’est pas véhiculée par de grands médias, elle est inévitablement menacée.  Pour sauver une langue, il faut donc former de nouveaux locuteurs, mais aussi, vous l’avez dit, faire en sorte que cette langue soit utile dans la vie sociale. Car pourquoi apprendre une langue qui « , ne sert à rien » ? C’est pour cette raison que nos grands-parents et arrière-grands-parents sont passés au Français, la seule langue enseignée à l’école, donc la seule langue permettant de passer des diplômes et de s’élever dans la société. Les parents auraient été ravis de voir leurs enfants devenir instituteur en Occitan, en Basque ou médecin en Corse. Mais on a fait en sorte que ce soit impossible…  C’est la raison principale pour laquelle nos langues ont cessé d’être transmises.

Le tout-Français est un héritage politique de la Révolution française, un régime des plus discriminants pour les langues régionales…

En effet. La politique instaurée alors reposait sur deux idées fausses, mais, qui, malheureusement, ont toujours cours aujourd’hui. La première consiste à penser que, si vous souhaitez parler une langue régionale, vous êtes nécessairement indépendantiste ou séparatiste. Il y a, bien sûr, des militants des langues régionales indépendantistes, mais ils sont une minorité. Personnellement, je suis béarnais et je connais des milliers d’amoureux de cette langue; j’imagine que vous n’avez jamais entendu parler du Front de Libération Nationale du Béarn ? Eh bien moi non plus, car nous ne voulons pas nous séparer de la France. Nous souhaitons simplement pouvoir conserver la langue et la culture de notre région et cela à côté du Français. Est-ce vraiment trop demander ? Je[MFP1.1] rappelle d’ailleurs qu’au cours de l’histoire, des millions de soldats sont morts pour la France sans parler un mot de Français ou en parlant mal français, notamment au cours de la 1ère Guerre Mondiale. Tout simplement parce qu’on peut avoir plusieurs sentiments d’appartenance. Pour ma part, je me sens et Béarnais et Gascon et Français et Européen et citoyen du monde. Pourquoi voudrait-on que je ne sois que français ? Au demeurant, les rares indépendantistes sont de mon point de vue provoqués par l’attitude  intolérante de l’État dans ce domaine. L’UNESCO le dit : si la France ne change pas ses politiques linguistiques, toutes ses langues régionales de métropole auront disparu d’ici la fin du siècle. Le risque est donc réel et certains en concluent que, si leur région continue d’appartenir à la France, leur langue et leur culture seront rayées de leur carte. Je suis convaincu qu’ils seraient moins nombreux si l’Etat adoptait des mesures favorables à nos langues, comme celles qui existent à l’étranger.  La seconde idée fausse consiste à affirmer que le Français serait la langue de la liberté, alors que les langues régionales seraient suspectes de ce point de vue. Cette idée est née également sous la Révolution, car la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a été rédigée en Français. Cet argument me paraît lui aussi contestable car, en réalité, les langues ne portent pas de valeur. Le Français a été la langue de la Révolution ? Oui, mais il était aussi celle de l’Ancien régime ! Au cours de l’Histoire, il a été la langue de l’esclavage et de l’abolition de l’esclavage ; celle du colonialisme et de la décolonisation ; celle du Général de Gaulle et de la Résistance, mais aussi celle de Pétain la Collaboration. Et cela est vrai de toutes les langues. En Allemand, vous pouvez lire Goethe, mais aussi Hitler ; en Russe, Soljenitsyne, mais aussi Poutine. La conclusion s’impose : toutes les langues peuvent défendre ou s’opposer à la liberté.

Paradoxalement, la monarchie a défendu les langues régionales…

Je nuancerais quelque peu cette affirmation car, de fait, la monarchie a fait du Français la langue de l’État. Mais au moins en effet a-t-elle laissé la population libre d’utiliser la langue qu’elle désirait. Il faut toujours rappeler que la France est un pays profondément multilingue. Sous la Révolution, on estime que seulement 20 % des Français parlaient le Français. Sous l’Ancien Régime, l’unité du pays était en fait assurée par la fidélité au Roi. Vous reconnaissiez son autorité, tout allait bien et vous aviez le droit de parler la langue de votre choix. Mais après la décapitation de Louis XVI, la Révolution a dû évidemment trouver autre chose pour unifier le pays, et elle a misé sur l’idée d’une nation vue non pas comme une addition de communautés culturelles riches de leurs différences, mais comme une entité abstraite et homogène. Et pour ce faire, elle a cherché à imposer le français comme langue unique, et non pas, hélas, comme notre langue commune (ce qui, à titre personnel, m’aurait paru acceptable). Je rappelle que l’abbé Grégoire a écrit un rapport pour « anéantir » (c’est son propre terme) les autres langues qu’il qualifiait de vulgaires « patois ». Il faut en avoir conscience : ce faisant, il a développé une vision proche du racisme visant à établir une hiérarchie entre les langues, entre les civilisations et entre les peuples. Interdire la langue des autres, cela porte un nom ; cela s’appelle un ethnocide ! A la limite, je peux comprendre que des hommes du XVIIIe siècle aient proféré des bêtises dans ce domaine, mais je m’étonne davantage de voir ces inepties encore défendues aujourd’hui. Comme si le paquebot lancé il y a deux siècles ne parvenait pas à rectifier son cap…. Oh, je sais bien qu’officiellement, la France se dit favorable à nos langues, mais dans les faits, elle continue de s’opposer aux mesures à mettre en œuvre pour les développer. C’est comme si quelqu’un disait qu’il est pour la prévention routière, tout en étant contre les ceintures de sécurité, la limitation des vitesses et l’interdiction de l’alcool au volant.

Peut-on estimer le nombre de langues régionales qui ont disparu et celles en train d’être définitivement perdues ?

Non, et cela pour deux raisons essentielles. En premier lieu, il difficile de dire ce qu’est une langue. Je ne veux pas entrer dans le détail, mais l’Occitan, par exemple, connaît plusieurs variantes : le gascon, le provençal, le languedocien, etc… Officiellement, il est comptabilisé comme une seule langue. A l’inverse, l’Etat considère qu’il n’y a pas une seule langue d’oïl, mais plusieurs, avec le normand, le picard, le gallo, etc… Ces positions peuvent se défendre, mais il y entre forcément une part d’arbitraire. D’autre part, nous ne disposons pas d’une enquête sérieuse sur le sujet depuis… 1999 ! Pourquoi un tel retard ? Parce qu’officiellement, la France prétend mettre en œuvre une politique favorable aux langues régionales alors qu’en réalité, je crois vous l’avoir montré, l’État souhaite s’en débarrasser et attend tranquillement qu’elles disparaissent. Imaginez maintenant que l’on dispose d’une mesure régulière qui montrerait que le nombre de locuteurs diminue dangereusement. L’Etat serait obligé de reconnaître que sa politique est inefficace et qu’il doit en changer et s’inspirer de nos voisins européens. Mais comme il ne le souhaite pas, il a tout simplement cassé le thermomètre ! C’est tout à fait scandaleux. Que dirait-on si on n’avait pas mesuré le taux de chômage en France depuis 25 ans ? Je suis désolé de le dire un peu brutalement, mais telle est la réalité : longtemps, l’Etat a assumé sa volonté de tuer nos langues. Aujourd’hui, il tient un discours hypocrite. Il proclame régulièrement leur « grandeur » et leur « richesse », mais, dans les faits, il attend qu’elles meurent. Heureusement, des millions de personnes se mobilisent en leur faveur et leur disparition, plusieurs fois annoncée, ne s’est toujours pas produite[MF.

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